Chant 19

Éôs au péplos couleur de safran sortait des flots d'Okéanos pour

porter la lumière aux immortels et aux hommes. Et Thétis parvint

aux nefs avec les présents du dieu. Et elle trouva son fils bien-

aimé entourant de ses bras Patroklos et pleurant amèrement. Et,

autour de lui, ses compagnons gémissaient. Mais la déesse parut au

milieu d'eux, prit la main d'Akhilleus et lui dit:

-- Mon enfant, malgré notre douleur, laissons-le, puisqu'il est

mort par la volonté des dieux. Reçois de Hèphaistos ces armes

illustres et belles, telles que jamais aucun homme n'en a porté

sur ses épaules.

Ayant ainsi parlé, la déesse les déposa devant Akhilleus, et les

armes merveilleuses résonnèrent. La terreur saisit les Myrmidones,

et nul d'entre eux ne put en soutenir l'éclat, et ils tremblèrent;

mais Akhilleus, dès qu'il les vit, se sentit plus furieux, et,

sous ses paupières, ses yeux brûlaient, terribles, et tels que la

flamme. Il se réjouissait de tenir dans ses mains les présents

splendides du dieu; et, après avoir admiré, plein de joie, ce

travail merveilleux, aussitôt il dit à sa mère ces paroles ailées:

-- Ma mère, certes, un dieu t'a donné ces armes qui ne peuvent

être que l'oeuvre des immortels, et qu'un homme ne pourrait faire.

Je vais m'armer à l'instant. Mais je crains que les mouches

pénètrent dans les blessures du brave fils de Ménoitios, y

engendrent des vers, et, souillant ce corps où la vie est éteinte,

corrompent tout le cadavre.

Et la déesse Thétis aux pieds d'argent lui répondit:

-- Mon enfant, que ces inquiétudes ne soient point dans ton

esprit. Loin de Patroklos j'écarterai moi-même les essaims impurs

des mouches qui mangent les guerriers tués dans le combat. Ce

cadavre resterait couché ici toute une année, qu'il serait encore

sain, et plus frais même. Mais toi, appelle les héros Akhaiens à

l'agora, et, renonçant à ta colère contre le prince des peuples

Agamemnôn, hâte-toi de t'armer et revêts-toi de ton courage.

Ayant ainsi parlé, elle le remplit de vigueur et d'audace; et elle

versa dans les narines de Patroklos l'ambroisie et le nektar

rouge, afin que le corps fût incorruptible.

Et le divin Akhilleus courait sur le rivage de la mer, poussant

des cris horribles, et excitant les héros Akhaiens. Et ceux qui,

auparavant, restaient dans les nefs, et les pilotes qui tenaient

les gouvernails, et ceux mêmes qui distribuaient les vivres auprès

des nefs, tous allaient à l' agora où Akhilleus reparaissait,

après s'être éloigné longtemps du combat. Et les deux serviteurs

d'Arès, le belliqueux Tydéide et le divin Odysseus, boitant et

appuyés sur leurs lances, car ils souffraient encore de leurs

blessures, vinrent s'asseoir aux premiers rangs. Et le roi des

hommes, Agamemnôn, vint le dernier, étant blessé aussi, Koôn

Anténoride l'ayant frappé de sa lance d'airain, dans la rude

mêlée. Et quand tous les Akhaiens furent assemblés, Akhilleus aux

pieds rapides, se levant au milieu d'eux, parla ainsi:

-- Atréide, n'eût-il pas mieux valu nous entendre, quand, pleins

de colère, nous avons consumé notre coeur pour cette jeune femme?

Plût aux dieux que la flèche d'Artémis l'eût tuée sur les nefs, le

jour où je la pris dans Lyrnessos bien peuplée! Tant d'Akhaiens

n'auraient pas mordu la vaste terre sous des mains ennemies, à

cause de ma colère. Ceci n'a servi qu'à Hektôr et aux Troiens; et

je pense que les Akhaiens se souviendront longtemps de notre

querelle. Mais oublions le passé, malgré notre douleur; et, dans

notre poitrine, soumettons notre âme à la nécessité. Aujourd'hui,

je dépose ma colère. Il ne convient pas que je sois toujours

irrité. Mais toi, appelle promptement au combat les Akhaiens

chevelus, afin que je marche aux Troiens et que je voie s'ils

veulent dormir auprès des nefs. Il courbera volontiers les genoux,

celui qui aura échappé à nos lances dans le combat.

Il parla ainsi, et les Akhaiens aux belles knèmides se réjouirent

que le magnanime Pèléiôn renonçât à sa colère. Et le roi des

hommes, Agamemnôn, parla de son siège, ne se levant point au

milieu d'eux:

-- Ô chers héros Danaens, serviteurs d'Arès, il est juste

d'écouter celui qui parle, et il ne convient point de

l'interrompre, car cela est pénible, même pour le plus habile. Qui

pourrait écouter et entendre au milieu du tumulte des hommes? La

voix sonore du meilleur agorète est vaine. Je parlerai au Pèléide.

Vous, Argiens, écoutez mes paroles, et que chacun connaisse ma

pensée. Souvent les Akhaiens m'ont accusé, mais je n'ai point

causé leurs maux. Zeus, la moire, Érinnyes qui errent dans les

ténèbres, ont jeté la fureur dans mon âme, au milieu de l'agora,

le jour où j'ai enlevé la récompense d'Akhilleus. Mais qu'aurais-

je fait? Une déesse accomplit tout, la vénérable fille de Zeus, la

fatale Atè qui égare les hommes. Ses pieds aériens ne touchent

point la terre, mais elle passe sur la tête des hommes qu'elle

blesse, et elle n'enchaîne pas qu'eux. Autrefois, en effet, elle a

égaré Zeus qui l'emporte sur les hommes et les dieux. Hèrè trompa

le Kronide par ses ruses, le jour où Alkménè allait enfanter la

force Hèracléenne, dans Thèbè aux fortes murailles. Et, plein de

joie, Zeus dit au milieu de tous les dieux: -- Écoutez-moi, dieux

et déesses, afin que je dise ce que mon esprit m'inspire.

Aujourd'hui, Eileithya, qui préside aux douloureux enfantements,

appellera à la lumière un homme de ceux qui sont de ma race et de

mon sang, et qui commandera sur tous ses voisins.’ Et la vénérable

Hèrè qui médite des ruses parla ainsi: -- Tu mens, et tu

n'accompliras point tes paroles. Allons, Olympien! jure, par un

inviolable serment, qu'il commandera sur tous ses voisins, l'homme

de ton sang et de ta race qui, aujourd'hui, tombera d'entre les

genoux d'une femme.’ Elle parla ainsi, et Zeus ne comprit point sa

ruse, et il jura un grand serment dont il devait souffrir dans la

suite. Et, quittant à la hâte le faîte de l'Olympos, Hèrè parvint

dans Argos Akhaienne où elle savait que l'illustre épouse de

Sthénélos Persèiade portait un fils dans son sein. Et elle le fit

naître avant le temps, à sept mois. Et elle retarda les douleurs

de l'enfantement et les couches d'Alkménè. Puis, l'annonçant au

Kroniôn Zeus, elle lui dit: -- Père Zeus qui tiens la foudre

éclatante, je t'annoncerai ceci: l'homme illustre est né qui

commandera sur les Argiens. C'est Eurystheus, fils de Sthénélos

Persèiade. Il est de ta race, et il n'est pas indigne de commander

sur les Argiens.’ Elle parla ainsi, et une douleur aiguë et

profonde blessa le coeur de Zeus. Et, saisissant Atè par ses

tresses brillantes, il jura, par un inviolable serment, qu'elle ne

reviendrait plus jamais dans l'Olympos et dans l'Ouranos étoilé,

Atè, qui égare tous les esprits. Il parla ainsi, et, la faisant

tournoyer, il la jeta, de l'Ouranos étoilé, au milieu des hommes.

Et c'est par elle qu'il gémissait, quand il voyait son fils bien-

aimé accablé de travaux sous le joug violent d'Eurystheus. Et il

en est ainsi de moi. Quand le grand Hektôr au casque mouvant

accablait les Argiens auprès des poupes des nefs, je ne pouvais

oublier cette fureur qui m'avait égaré. Mais, puisque je t'ai

offensé et que Zeus m'a ravi l'esprit, je veux t'apaiser et te

faire des présents infinis. Va donc au combat et encourage les

troupes; et je préparerai les présents que le divin Odysseus, hier

sous tes tentes, t'a promis. Ou, si tu le désires, attends, malgré

ton ardeur à combattre. Des hérauts vont t'apporter ces présents,

de ma nef, et tu verras ce que je veux te donner pour t'apaiser.

Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit:

-- Très llustre Atréide Agamemnôn, roi des hommes, si tu veux me

faire ces présents, comme cela est juste, ou les garder, tu le

peux. Ne songeons maintenant qu'à combattre. Il ne s'agit ni

d'éviter le combat, ni de perdre le temps, mais d'accomplir un

grand travail. Il faut qu'on revoie Akhilleus aux premiers rangs,

enfonçant de sa lance d'airain les phalanges troiennes, et que

chacun de vous se souvienne de combattre un ennemi.

Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi:

-- Bien que tu sois brave, ô Akhilleus semblable à un dieu, ne

pousse point vers Ilios, contre les Troiens, les fils des Akhaiens

qui n'ont point mangé; car la mêlée sera longue, dès que les

phalanges des guerriers se seront heurtées, et qu'un dieu leur

aura inspiré à tous la vigueur. Ordonne que les Akhaiens se

nourrissent de pain et de vin dans les nefs rapides. Cela seul

donne la force et le courage. Un guerrier ne peut, sans manger,

combattre tout un jour, jusqu'à la chute de Hélios. Quelle que

soit son ardeur, ses membres sont lourds, la soif et la faim le

tourmentent, et ses genoux sont rompus. Mais celui qui a bu et

mangé combat tout un jour contre l'ennemi, plein de courage, et

ses membres ne sont las que lorsque tous se retirent de la mêlée.

Renvoie l'armée et ordonne-lui de préparer le repas. Et le roi des

hommes, Agamemnôn, fera porter ses présents au milieu de l'agora,

afin que tous les Akhaiens les voient de leurs yeux; et tu te

réjouiras dans ton cour. Et Agamemnôn jurera, debout, au milieu

des Argiens, qu'il n'est jamais entré dans le lit de Breisèis, et

qu'il ne l'a point possédée, comme c'est la coutume, ô roi, des

hommes et des femmes. Et toi, Akhilleus, apaise ton coeur dans ta

poitrine. Ensuite, Agamemnôn t'offrira un festin sous sa tente,

afin que rien ne manque à ce qui t'est dû. Et toi. Atréide, sois

plus équitable désormais. Il est convenable qu'un roi apaise celui

qu'il a offensé le premier.

Et le roi des hommes, Agamemnôn. lui répondit:

-- Laertiade, je me réjouis de ce que tu as dit. Tu n'as rien

oublié, et tu as tout expliqué convenablement. Certes, je veux

faire ce serment, car mon coeur me l'ordonne et je ne me

parjurerai point devant les dieux. Qu'Akhilleus attende, malgré

son désir de combattre, et que tous attendent réunis, jusqu'à ce

que les présents soient apportés de mes tentes et que nous ayons

consacré notre alliance. Et toi, Odysseus, je te le commande et te

l'ordonne, prends les plus illustres des jeunes fils des Akhaiens,

et qu'ils apportent de mes nefs tout ce que tu as promis hier au

Pèléide; et amène aussi les femmes. Et Talthybios préparera

promptement, dans le vaste camp des Akhaiens, le sanglier qui sera

tué, en offrande à Zeus et à Hélios.

Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla ainsi:

--Atréide Agnmemnôn, très llustre roi des hommes, tu t'inquiéteras

de ceci quand la guerre aura pris fin et quand ma fureur sera

moins grande dans ma poitrine. Ils gisent encore sans sépulture

ceux qu'a tués le Priamide Hektôr, tandis que Zeus lui donnait la

victoire, et vous songez à manger! J'ordonnerai plutôt aux fils

des Akhaiens de combattre maintenant, sans avoir mangé, et de ne

préparer un grand repas qu'au coucher de Hélios, après avoir vengé

notre injure. Pour moi, rien n'entrera auparavant dans ma bouche,

ni pain, ni vin. Mon compagnon est mort; il est couché sous ma

tente, percé de l'airain aigu, les pieds du côté de l'entrée, et

mes autres compagnons pleurent autour de lui. Et je n'ai plus

d'autre désir dans le coeur que le carnage, le sang et le

gémissement des guerriers.

Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi:

-- Ô Akhilleus Pèléide, le plus brave des Akhaiens, tu l'emportes

de beaucoup sur moi, et tu vaux beaucoup mieux que moi par ta

lance, mais ma sagesse est supérieure à la tienne, car je suis ton

aîné, et je sais plus de choses. C'est pourquoi, cède à mes

paroles. Le combat accable bientôt des hommes qui ont faim.

L'airain couche d'abord sur la terre une moisson épaisse, mais

elle diminue quand Zeus, qui est le juge du combat des hommes,

incline ses balances. Ce n'est point par leur ventre vide que les

Akhaiens doivent pleurer les morts. Les nôtres tombent en grand

nombre tous les jours; quand donc pourrions-nous respirer? Il

faut, avec un esprit patient, ensevelir nos morts, et pleurer ce

jour-là; mais ceux que la guerre haïssable a épargnés, qu'ils

mangent et boivent, afin que, vêtus de l'airain indompté, ils

puissent mieux combatte l'ennemi, et sans relâche. Qu'aucun de

vous n'attende un meilleur conseil, car tout autre serait fatal à

qui resterait auprès des nefs des Argiens. Mais, bientôt, marchons

tous ensemble contre les Troiens dompteurs de chevaux, et

soulevons une rude mêlée.

Il parla ainsi, et il choisit pour le suivre les fils de

l'illustre Nestôr, et Mégès Phyléide, et Thoas, et Mèrionès, et le

Kréiontiade Lykomèdès, et Mélanippos. Et ils arrivèrent aux tentes

de l'Atréide Agamemnôn, et aussitôt Odysseus parla, et le travail

s'acheva. Et ils emportèrent de la tente les sept trépieds qu'il

avait promis, et vingt splendides coupes. Et ils emmenèrent douze

chevaux et sept belles femmes habiles aux travaux, et la huitième

fut Breisèis aux belles joues. Et Odysseus marchait devant avec

dix talents d'or qu'il avait pesés; et les jeunes hommes d'Akhaiè

portaient ensemble les autres présents, et ils les déposèrent au

milieu de l'agora.

Alors Agamemnôn se leva. Talthybios, semblable à un dieu par la

voix, debout auprès du prince des peuples, tenait un sanglier dans

ses mains. Et l'Atréide saisit le couteau toujours suspendu auprès

de la grande gaîne de son épée, et, coupant les soies du sanglier,

les mains levées vers Zeus, il les lui voua. Et les Argiens, assis

en silence, écoutaient le roi respectueusement. Et, suppliant, il

dit, regardant le large Ouranos:

-- Qu'ils le sachent tous, Zeus le plus haut et le très puissant,

et Gaia, et Hélios, et les Erinnyes qui, sous la terre, punissent

les hommes parjures:je n'ai jamais porté la main sur la vierge

Breisèis, ni partagé son lit, et je ne l'ai soumise à aucun

travail; mais elle est restée intacte dans mes tentes. Et si je ne

jure point la vérité, que les dieux m'envoient tous les maux dont

ils accablent celui qui les outrage en se parjurant.

Il parla ainsi, et, de l'airain cruel, il coupa la gorge du

sanglier. Et Talthybios jeta, en tournant, la victime dans les

grands flots de la blanche mer, pour être mangée par les poissons.

Et, se levant au milieu des belliqueux Argiens, Akhilleus dit:

-- Père Zeus! certes, tu causes de grands maux aux hommes.

L'Atréide n'eût jamais excité la colère dans ma poitrine, et il ne

m'eût jamais enlevé cette jeune femme contre ma volonté dans un

mauvais dessein, si Zeus n'eût voulu donner la mort à une foule

d'Akhaiens. Maintenant, allez manger, afin que nous combattions.

Il parla ainsi, et il rompit aussitôt l'agora, et tous se

dispersèrent, chacun vers sa nef. Et les magnanimes Myrmidones

emportèrent les présents vers la nef du divin Akhilleus, et ils

les déposèrent dans les tentes, faisant asseoir les femmes et

liant les chevaux auprès des chevaux.

Et dès que Breisèis, semblable à Aphroditè d'or, eut vu Patroklos

percé de l'airain aigu, elle se lamenta en l'entourant de ses

bras, et elle déchira de ses mains sa poitrine, son cou délicat et

son beau visage. Et la jeune femme, semblable aux déesses, dit en

pleurant:

-- O Patroklos, si doux pour moi, malheureuse! Je t'ai laissé

vivant quand je quittai cette tente, et voici que je te retrouve

mort, prince des peuples! Pour moi le mal suit le mal. L'homme à

qui mon père et ma mère vénérable m'avaient donnée, je l'ai vu,

devant sa ville, percé de l'airain aigu. Et mes trois frères, que

ma mère avait enfantés, et que j'aimais, trouvèrent aussi leur

jour fatal. Et tu ne me permettais point de pleurer, quand le

rapide Akhilleus eut tué mon époux et renversé la ville du divin

Mynès, et tu me disais que tu ferais de moi la jeune épouse du

divin Akhilleus, et que tu me conduirais sur tes nefs dans la

Phthiè, pour y faire le festin nuptial au milieu des Myrmidones.

Aussi toi qui étais si doux, je pleurerai toujours ta mort.

Elle parla ainsi, en pleurant. Et les autres jeunes femmes

gémissaient, semblant pleurer sur Patroklos, et déplorant leurs

propres misères.

Et les princes vénérables des Akhaiens, réunis autour d'Akhilleus,

le suppliaient de manger, mais il ne le voulait pas:

-- Je vous conjure, si mes chers compagnons veulent m'écouter, de

ne point m'ordonner de boire et de manger, car je suis en proie à

une amère douleur. Je puis attendre jusqu'au coucher de Hélios.

Il parla ainsi et renvoya les autres rois, sauf les deux Atréides,

le divin Odysseus, Nestôr, Idoméneus et le vieux cavalier Phoinix,

qui restèrent pour charmer sa tristesse. Mais rien ne devait le

consoler, avant qu'il se fût jeté dans la mêlée sanglante. Et le

souvenir renouvelait ses gémissements, et il disait:

-- Certes, autrefois, ô malheureux, le plus cher de mes

compagnons, tu m'apprêtais toi-même, avec soin, un excellent

repas, quand les Akhaiens portaient la guerre lamentable aux

Troiens dompteurs de chevaux. Et, maintenant, tu gîs, percé par

l'airain, et mon coeur, plein du regret de ta mort, se refuse à

toute nourriture. Je ne pourrais subir une douleur plus amère,

même si j'apprenais la mort de mon père qui, peut-être, dans la

Phthiè, verse en ce moment des larmes, privé du secours de son

fils, tandis que, sur une terre étrangère je combats les Troiens

dompteurs de chevaux pour la cause de l'exécrable Hélénè; ou même,

si je regrettais mon fils bien-aimé, qu'on élève à Skyros,

Néoptolémos semblable à un dieu, s'il vit encore. Autrefois,

j'espérais dans mon coeur que je mourrais seul devant Troiè, loin

d'Argos féconde en chevaux, et que tu conduirais mon fils, de

Skyros vers la Phthiè, sur ta nef rapide; et que tu lui remettrais

mes domaines, mes serviteurs et ma haute et grande demeure. Car je

pense que Pèleus n'existe plus, ou que, s'il traîne un reste de

vie, il attend, accablé par l'affreuse vieillesse, qu'on lui porte

la triste nouvelle de ma mort.

Il parla ainsi en pleurant, et les princes vénérables gémirent,

chacun se souvenant de ce qu'il avait laissé dans ses demeures. Et

le Kroniôn, les voyant pleurer, fut saisi de compassion, et il dit

à Athènè ces paroles ailées:

-- Ma fille, délaisses-tu déjà ce héros? Akhilleus n'est-il plus

rien dans ton esprit? Devant ses nefs aux antennes dressées, il

est assis, gémissant sur son cher compagnon. Les autres mangent,

et lui reste sans nourriture. Va! verse dans sa poitrine le nektar

et la douce ambroisie, pour que la faim ne l'accable point.

Et, parlant ainsi, il excita Athènè déjà pleine d'ardeur. Et,

semblable à l'aigle marin aux cris perçants, elle sauta de

l'Ouranos dans l'aithèr; et tandis que les Akhaiens s'armaient

sous les tentes, elle versa dans la poitrine d'Akhilleus le nektar

et l'ambroisie désirable, pour que la faim mauvaise ne rompit pas

ses genoux. Puis, elle retourna dans la solide demeure de son père

très puissant, et les Akhaiens se répandirent hors des nefs

rapides.

De même que les neiges épaisses volent dans l'air, refroidies par

le souffle impétueux de l'aithéréen Boréas, de même, hors des

nefs, se répandaient les casques solides et resplendissants, et

les boucliers bombés, et les cuirasses épaisses, et les lances de

frêne. Et la splendeur en montait dans l'Ouranos, et toute la

terre, au loin, riait de l'éclat de l'airain, et retentissait du

trépignement des pieds des guerriers. Et, au milieu d'eux,

s'armait le divin Akhilleus; et ses dents grinçaient, et ses yeux

flambaient comme le feu, et une affreuse douleur emplissait son

coeur; et, furieux contre les Troiens, il se couvrit des armes que

le dieu Hèphaistos lui avait faites. Et, d'abord, il attacha

autour de ses jambes, par des agrafes d'argent, les belles

knèmides. Puis il couvrit sa poitrine de la cuirasse. Il suspendit

l'épée d'airain aux clous d'argent à ses épaules, et il saisit le

bouclier immense et solide d'où sortait une longue clarté, comme

de Sélénè. De même que la splendeur d'un ardent incendie apparaît

de loin, sur la mer, aux matelots, et brûle, dans un enclos

solitaire, au faîte des montagnes, tandis que les rapides

tempêtes, sur la mer poissonneuse, les emportent loin de leurs

amis; de même l'éclat du beau et solide bouclier d'Akhilleus

montait dans l'air. Et il mit sur sa tête le casque lourd. Et le

casque à crinière luisait comme un astre, et les crins d'or que

Hèphaistos avait posés autour se mouvaient par masses. Et le divin

Akhilleus essaya ses armes, présents illustres, afin de voir si

elles convenaient à ses membres. Et elles étaient comme des ailes

qui enlevaient le prince des peuples. Et il retira de l'étui la

lance paternelle, lourde, immense et solide, que ne pouvait

soulever aucun des Akhaiens, et que, seul, Akhilleus savait

manier; la lance Pèliade que, du faîte du Pèlios, Khirôn avait

apportée à Pèleus, pour le meurtre des héros.

Et Automédôn et Alkimos lièrent les chevaux au joug avec de belles

courroies; ils leur mirent les freins dans la bouche, et ils

raidirent les rênes vers le siège du char. Et Automédôn y monta,

saisissant d'une main habile le fouet brillant, et Akhilleus y

monta aussi, tout resplendissant sous ses armes, comme le matinal

Hypérionade, et il dit rudement aux chevaux de son père:

-- Xanthos et Balios, illustres enfants de Podargè, ramenez cette

fois votre conducteur parmi les Danaens, quand nous serons

rassasiés du combat, et ne l'abandonnez point mort comme

Patroklos.

Et le cheval aux pieds rapides, Xanthos, lui parla sous le joug;

et il inclina la tête, et toute sa crinière. flottant autour du

timon, tombait jusqu'à terre. Et la déesse Hèrè aux bras blancs

lui permit de parler:

-- Certes, nous te sauverons aujourd'hui, très brave Akhilleus;

cependant, ton dernier jour approche. Ne nous en accuse point,

mais le grand Zeus et la moire puissante. Ce n'est ni par notre

lenteur, ni par notre lâcheté que les Troiens ont arraché tes

armes des épaules de Patroklos. C'est le dieu excellent que Lètô

aux beaux cheveux a enfanté, qui, ayant tué le Ménoitiade au

premier rang, a donné la victoire à Hektôr. Quand notre course

serait telle que le souffle de Zéphyros, le plus rapide des vents,

tu n'en tomberais pas moins sous les coups d'un dieu et d'un

homme.

Et comme il parlait, les Érinnyes arrêtèrent sa voix, et Akhilleus

aux pieds rapides lui répondit, furieux:

-- Xanthos, pourquoi m'annoncer la mort? Que t'importe? Je sais

que ma destinée est de mourir ici, loin de mon père et de ma mère,

mais je ne m'arrêterai qu'après avoir assouvi les Troiens de

combats.

Il parla ainsi, et, avec de grands cris, il poussa aux premiers

rangs les chevaux aux sabots massifs.

L'Iliade · 第 25 / 30 题