Une fois que, dans un fauteuil, Élisabeth s'était endormie, brûlante et
fatiguée, elle apparut à Antoine si faible, si menacée, que, le coeur
haletant, le lendemain de bonne heure il courut chercher Martin Lenôtre.
Mais, lorsque Martin fut là, et qu'Antoine vit Élisabeth, du fond de son
tiède lit, tendre une main qui se hâte, il haït son ami et son amie.
Il ne pouvait supporter la présence de Martin dans cette chambre de
malade, douce comme une estampe du XVIIIe siècle quand le lit, le broc
de tisane, le bougeoir, et la pâleur sur l'oreiller sont plus voluptueux
qu'un bosquet de roses. Ah! comme la faiblesse d'Élisabeth le rendait
jaloux. Faiblesse pathétique, toute proche du sanglot, et vers qui se
tendent les bras, le secours, le doux sadisme des hommes. Faiblesse qui
ressemble à l'amour; qui se courbe vers de romanesques lits. Les jeunes
femmes mourantes et fatiguées n'appellent-elles pas vers elles, des
dernières forces de leur vie, tous les plus jeunes héros, et ce regard
d'Élisabeth, faible et qui bouge, et qui n'a plus de résistance,
n'est-il point ouvert pour toutes les volontés, pour tous les désirs des
hommes? Martin même, quand il la regarde, l'émeut-il? elle semble
hypnotisée. Elle ne s'en va pas, elle reste, elle se penche, elle semble
plier et pleurer. Profond instinct des malades, voix puissante de la
génération!
Tout le jour Antoine l'observe: elle brûle d'enthousiasme, elle a cette
bouche pathétique, passionnée et langoureuse qui semble modelée par la
musique. Une lueur profonde vient de son regard, et quand elle écoute,
quand elle répond, c'est avec toute son âme; Antoine la trouve belle et
se défie d'elle. Quelle sécurité peuvent inspirer encore celles qui
savent leur puissance? Ce que l'homme ne possède jamais complètement,
son orgueil, son âme, la gloire, le rêve qu'on se faisait d'un soir de
juin à la villa d'Este, il s'en empare un instant et le touche sur la
beauté des jeunes femmes bien-aimées. Et elles, qui savent que leurs
cheveux, leurs yeux, leur bouche donnent l'extase, qu'on s'approche
d'elles, qu'on rêve sur elles, qu'on les goûte, comme on goûterait une
ville d'Orient resserrée, qui a sur un même point ses jardins et ses
citernes, son arc de triomphe et ses places glorieuses, son aube, ses
couchers de soleil et son chant désespéré,--elles qui savent cela, même
fatiguées, même malades, même mortes, elles accueillent, bercent et
retiennent la mélancolie d'Adam... Aussi lorsque Martin semble
s'inquiéter, lorsqu'il s'effraye à l'auscultation du coeur délicat de la
jeune fille, Antoine lui dit:
«Tu la connais, demain elle guérira, elle chantera, elle s'éloignera de
nous...»
En vain Martin affirme qu'un défaut profond, dans cet organisme
passionné, rend cette vie fragile, Antoine ne l'entend point, il est
tout occupé à lutter contre Élisabeth. Et, en effet, elle devenait
capricieuse, irritée par la maladie.
Quelquefois, quand Antoine s'approchait d'elle avec des mains
langoureuses et ce regard où l'âme s'enflamme et s'augmente, elle le
repoussait, lui reprochait sa tendre ardeur; et d'autres fois, quand il
se taisait et lui tenait doucement les poignets, elle regardait l'espace
devant elle, soupirait, se croyait abandonnée, et cherchait,
semblait-il, quelque autre héros qui répondît à son délire.
Un jour qu'il lui lisait son plus cher ouvrage, le livre qu'il achevait
et où elle était glorifiée:
--C'est peu de chose, mon ami, dit-elle; si j'avais raconté mon âme, si
j'eusse écrit comme vous, mon coeur eût changé la face de la terre...
Et, tenant la main contre son coeur, elle s'écria, comme l'auteur même
de _Parsifal_:
--Quelle musique cela devient!...
Pourquoi Antoine l'eût-il épargnée quand elle était là qui emplissait,
qui torturait sa vie? Le soir, lorsqu'elle entendait Madeleine jouer au
piano le beau _Carnaval_ de Schumann, fête bariolée, lourde,
étincelante, où passent cent figures de la danse et du désir, elle
s'éclairait d'un tel espoir qu'Antoine avec dureté lui disait: «Ne rêvez
pas». Mais elle rêvait, elle ouvrait son âme à toutes les armées de la
vie...
Musique! hôte total, qui envahissez sans qu'on discerne, qui promettez
plus que l'amour!
* * * * *
Pour fuir une présence dont toute la grâce le blessait, Antoine se
promenait seul, par les oppressantes journées qui marquent la fin de
l'automne.
Un après-midi de novembre, errant ainsi sous la pluie, visitant les
provinciales cités de la Seine, il entra dans un petit cimetière dont la
douleur l'attirait. Le saule et le buis trempaient d'humidité et de
langueur ce séjour des morts. Ah! le romanesque des morts, ce feuillage
funèbre, ce silence, cette terre soulevée et mouillée. Les morts!
Antoine contemplait, le coeur brisé, ce peu de chose, ce rien, ce
vraiment rien que sont les morts. Petit cimetière en désordre, où le
ménage n'est point fait, où les morts ont à souffrir d'oublis et de
négligences, parce que, d'abord, il faut servir les vivants!
La tristesse, la douleur suintaient de la terre bondée, du feuillage
lyrique et penché, du mur moussu et fendu, des couronnes qui survivent
aux regrets, des vases, des pots renversés. Et Antoine Arnault, à force
de folie, se mettait à jouer, à rire. «Puisque ce n'est rien,
pensait-il, puisque c'est le néant et rien, puisque c'est au fond
ridicule et révoltant, puéril et médiocre, quelle gravité me tient ici
courbé, plus empli de rêves que devant un cercle de dieux?...»
Et voici qu'il eut l'idée d'Élisabeth. Et il frissonna comme un esprit
qui ne savait pas comme Adam à qui on montre la mort.
Violemment il arracha cette image de sa pensée; mais en rentrant chez
lui, dans la douceur de ce soir-là, il demanda à Élisabeth, avec une
voix si tremblante qu'elle en fut surprise:
--Est-ce que vous vous ennuyez, petite?...
Elle répondit que non, qu'elle ne s'ennuyait pas auprès de lui; mais il
lui demandait encore si elle ne voulait rien, si elle ne voulait pas se
distraire et causer, si elle ne voudrait pas voir quelquefois André
Charmes...
Et elle, gênée, ne savait que dire à Antoine; elle l'avait vu si troublé
pour deux lettres qu'elle avait reçues du jeune homme qu'elle murmura:
--Je ne sais pas; j'aurais peut-être voulu causer quelquefois avec lui,
il est intelligent, il m'a fait de jolis vers, mais je crois que cela
vous fâche...
Et il s'écria avec tant d'ardeur, d'étonnement et de sincérité: «Comment
puis-je me fâcher pour cela, mon amie? y pensez vous!...» qu'Élisabeth
ne sut point si Antoine en cet instant était sublime ou s'il était un
peu comique.
Et elle le regardait de côté, avec défiance, comme un fou, mais il
l'avait aimée, en cette minute-là, d'une manière qui avait arraché en
lui son âme...
Il laissa revenir André. Il ne s'opposait pas à ce qu'Élisabeth et le
jeune homme restassent ensemble; il quittait la pièce et revenait avec
un même impassible visage.
Sa jalousie étendue au delà des limites ne recherchait pas de cran. Son
désespoir infini renonçait. Quand le coeur n'a qu'une certaine somme de
détresse, il agit; mais celui qui a toute sa détresse, il s'en remet au
destin.
Antoine redoutait Élisabeth. Il ne croyait plus rien d'elle. Lorsqu'elle
disait oui, ou non, pourquoi aurait-il cru que c'était cela? Les enfants
mentent, les femmes mentent pour éviter les reproches, et leur visage ne
perd pas de sa candeur: le mensonge c'est une sincérité que l'on a avec
soi-même. Quand Antoine se fût trouvé sans cesse sur le chemin des
jeunes gens, pouvait-il empêcher que leurs lèvres, sous ses yeux mêmes,
ne préméditassent le baiser? pouvait-il empêcher qu'Élisabeth ne désirât
le jeune homme, que par l'esprit elle ne l'absorbât, et qu'ainsi elle ne
mêlât à son rêve et à son sang ce délicieux fruit humain?
Il les laissait ensemble. La lassitude qu'éprouvait Élisabeth lui
rendait sensible et gracieuse la chaste présence d'André.
Et Antoine voyait bien ce que pouvaient être ces entretiens: séances de
légers discours, où l'adolescent veut étonner, où la jeune fille veut
éblouir. Mais que cette pureté fût évidente, il ne s'en réjouissait même
pas.
L'hiver passa ainsi. Le soir de mars où André Charmes annonça qu'il
partait pour Constantinople, ses parents le destinant à la carrière
diplomatique, Antoine s'effraya. Comment Élisabeth, fragile, malade,
maintenant il le voyait, supporterait-elle l'absence de ce délicat
compagnon?
Et la dernière soirée que les jeunes gens passaient ensemble parut à
Antoine Arnault si insignifiante, qu'il s'irrita d'avoir tant souffert
par eux. Ils n'étaient pas même émus, semblait-il, autant que de
nouveaux fiancés qui se sont promis leur âme, et qu'un destin cruel
sépare.
Comme il ne restait plus que quelques moments avant les adieux du jeune
homme, Antoine prit plaisir à les quitter, à supposer leurs mièvres
propos, leur malaise, leur embarras.
Il faisait clair encore dans la pièce par ce crépuscule de mars.
Élisabeth regardait André, et elle souriait de penser qu'en lui disant
adieu elle pourrait serrer plus fortement la main du jeune homme, ce
qu'elle n'avait jamais fait, car tous deux étaient timides.
André parlait, il parlait de l'Orient, de Constantinople; et Élisabeth
regardait les lèvres et les dents, le sourire charmant, attirant,
luisant; elle trouvait émouvant que ce sourire, étant si délicieux,
durât ainsi, qu'il fût en même temps un moment rapide de l'être et sa
structure même. Elle s'amusait de ce qu'André lui plût tant.
Elle était assise en face de lui et leurs regards s'avançaient.
Que se disaient-ils? Rien, ils se voyaient pour la première fois...
Puis elle entendit la voix d'Antoine dans l'escalier, il montait, il
allait venir, il allait entrer, il n'y avait plus qu'une minute pour
elle...
Alors, avec la force directe du regard qui s'empare de l'objet qu'il a
choisi, elle se leva, et, appuyant ses deux mains sur les épaules du
jeune homme jusqu'à sentir et presser les os, féroce comme l'époux quand
il attire et quand il marque, elle le baisa sur la bouche...
Et elle sentit que bondissaient en elle une violence et une puissance
pareilles à la Muse de Wagner, bacchante terrible qui parcourt tous les
sommets de la musique en criant à son invisible amant: «J'ai faim de
toi, j'ai soif de toi, j'ai soif de toi, j'ai faim de toi...»
Antoine approchait, il ouvrit la porte.
--Ah! revenez,--lui dit Élisabeth en souriant doucement,--est-ce son
départ? mais lui et moi ne savons plus quoi nous dire...
Et André se levait, comme il faisait toujours, respectueusement, dès
qu'il voyait le maître qu'il admirait.