En s'enfuyant, Élisabeth a laissé à son ami les cahiers où depuis sa
quinzième année elle écrit; et le soir, à sa table de travail, dans la
pièce transfigurée où tout tremble et devient d'or, Antoine lit ces
chants désolés: violentes plaintes vers le bonheur, torture où se roule
et se blesse une âme enveloppée d'un azur qu'elle déchire. Une fièvre
orientale, la chaleur des pays de rocs et de myrrhe, l'andalouse Arabie
ont allumé et consument ces pages.
«Ma jeunesse, mon désir et ma vie n'ont point eu cet éclat! pense
Antoine. Élisabeth, songe-t-il, rose royale, fille de don Luis de
Bourbon, petite-fille de don Sanche, d'Alphonse le Magnanime, des
Romanceros et de Cervantès! princesse de Tolède et de Cordoue, reine des
Maures, j'ai parcouru pour vous trouver l'univers et les beaux poèmes
des hommes. J'ai partout cherché une voix qui répondît à ma voix.
Pendant plus de trente années,--car mon deuil date du jour où je suis
venu dans le monde,--votre absence me fut aussi sensible que l'est
aujourd'hui votre présence. Vous vivez, je ne veux plus rien: que
m'importent à présent les jardins de Cachemire que je rêvais de voir, à
l'heure où les engourdit le parfum trop fort des épineux ananas. Que me
font les barques de Venise dont les couteaux d'argent me fendaient le
coeur? Que me fait Lara ou le Corsaire ou cette belle sultane Missouff
qui, dans un conte de Voltaire, quelque soir, me parut si voluptueuse?
Mon amie, que le Rhin coule en noyant l'anneau de Wagner, que sur le
tombeau de René la tempête recouvre à jamais les gémissements d'Atala,
que le balcon de Vérone s'abîme et disparaisse avec l'alouette et
l'échelle de soie, que de mes deux mains j'étouffe le cou de colombe
d'Antigone, que m'importe, si je puis avec vous, dans un caveau secret,
vivre ou mourir?...»
Et du fond de son âme, de loin, dans le silence, Élisabeth répond à
cette voix:
«Je chancelais, songe-t-elle, et depuis ma naissance ne savais où poser
mes pieds incertains. Aujourd'hui encore je vais en tremblant vers le
bonheur; si souvent il m'a déçue. Ah! Antoine, dites-le-moi, êtes-vous
mon ami véritable; mon rêve n'emprunte-t-il point votre visage? j'ai si
peur! S'il faut recommencer d'espérer en vain, je ne puis. Voici le
printemps, ma joie fait dans l'azur des guirlandes de roses. Je lève les
yeux vers un ciel infini, étourdi, et doux, comme l'enfance, quand on
avait sept ans, si vous vous rappelez... Mon coeur n'est point tout à
fait innocent, Antoine; j'ai goûté à beaucoup de choses. Ayant toujours
été triste et songeuse j'ai abandonné mes mains dans des mains qui
tremblaient, j'ai connu près de mes lèvres des soupirs, j'ai recherché
la vie et l'évanouissement; mais à peine touchée par leur rêve, je
m'éloignais de ces hommes. Échappée à ce factice amour je redevenais
candide... Le matin, dans les clairs ouragans de septembre, chastement
enivrée des voix de la nature, je fus la soeur errante du naïf univers.
»Heure matinale, vous me rendîtes humble et fraternelle, quand le lièvre
qui passe sur la plaine, comme une lyre est empli de poésie, car son
tendre museau froid, ses yeux bombés, sa terne douce fourrure, ses
hautes oreilles, autant que mon coeur goûtent et retiennent le vent
délicieux, le buisson vert et mouvant, la lointaine ligne des collines,
la mouche désorientée, qui roule sur un rayon d'air...
»J'aime la vie, Antoine, je l'aime tristement, comme une soeur penchée
sur son frère mort. Et en effet, Antoine, mes dieux sont morts. En vain
au travers du feuillage je les cherche et les voudrais ranimer! O mes
dieux bleus et forts, qui faisiez vivant le tronc du bouleau, qui
couliez dans la source claire, qui fûtes vous-mêmes la forêt, si bien
que la jeune fille, écartant les branches du saule, entrait dans vos
bras passionnés! Quel écho d'amour demeure dans ces espaces où vos voix
se sont tues! Amoureuse des ombres, dois-je lever les mains vers un azur
désert?
»O Pan, reviens dans le bois parfumé. Que mon âme qui depuis trois mille
ans garde ton culte champêtre voie luire cette nativité! Tous les
poètes, et, mon cher Pan, il est beaucoup de poètes, t'attendent dans
les jardins; ne les crois pas lorsqu'ils se pensent mystiques et
convertis aux religions de Judée. S'ils disent que leur âme est altérée
de mystère, c'est parce qu'ils te cherchent et qu'ils ne t'ont point
trouvé. Ah! qu'un matin de Pâques, quand sur les villes chrétiennes les
cloches danseront, vaines poupées de métal, la forêt enfin se ranime!
que l'aulne entende revenir sa nymphe aux jambes mouillées, que les
bergers s'élancent, que le bouc et la biche resplendissent au soleil, et
que, plus haut que les cloches d'argent sur les villes, tout le
feuillage chante: Pan est ressuscité!...»
Mais Élisabeth savait bien que cette exaltation n'habitait qu'une partie
de son coeur. La lune romantique éclairait l'autre moitié.
Lunes et mélancoliques soupirs, fluides appels des âmes, larmes, goût de
l'éternité, cette sombre fête des nuits à chaque moment l'étreignait...
Voici quelle ardeur la jeune fille apportait à son ami. Elle ne lui
écrivait point et lui n'écrivait pas, tous deux tremblaient de se
comprendre, de se rapprocher.
«S'il se peut, pensait Antoine, que ce bonheur passe loin de moi.»