EDGAR POE.

--Je suis issu, me dit-il, moi, dernier Gaël, d’une famille de Celtes,

durs comme nos rochers. J’appartiens à cette race de marins, fleur

illustre d’Armor, souche de bizarres guerriers, dont les actions

d’éclat figurent au nombre des joyaux de l’Histoire.

L’un de ces devanciers, excédé, jeune encore, de la vue ainsi que

du fastidieux commerce de ses proches, s’exila pour jamais, et le

cœur plein d’un mépris oublieux, du manoir natal. C’était lors des

expéditions d’Asie; il s’en alla combattre aux côtés du bailli de

Suffren et se distingua bientôt, dans les Indes, par de mystérieux

coups de main qu’il exécuta, seul, à l’intérieur des _Cités-mortes_.

Ces villes, sous des cieux blancs et déserts, gisent, effondrées au

centre d’horribles forêts. Les faréoles, l’herbe, les rameaux secs

jonchent et obstruent les sentiers qui furent des avenues populeuses,

d’où le bruit des chars, des armes et des chants s’est évanoui.

Ni souffles, ni ramages, ni fontaines en la calme horreur de ces

régions. Les bengalis, eux-mêmes, s’éloignent, ici, des vieux

ébéniers, ailleurs leurs arbres. Entre les décombres, accumulés dans

les éclaircies, d’immenses et monstrueuses éruptions de très longues

fleurs, calices funestes où brûlent, subtils, les esprits du Soleil,

s’élancent, striées d’azur, nuancées de feu, veinées de cinabre,

pareilles aux radieuses dépouilles d’une myriade de paons disparus.

Un air chaud de mortels aromes pèse sur les muets débris: et c’est

comme une vapeur de cassolettes funéraires, une bleue, enivrante et

torturante sueur de parfums.

Le hasardeux vautour qui, pèlerin des plateaux du Caboul, s’attarde

sur cette contrée et la contemple du faîte de quelque dattier noir,

ne s’accroche aux lianes, tout à coup, que pour s’y débattre en une

soudaine agonie.

Çà et là, des arches brisées, d’informes statues, des pierres, aux

inscriptions plus rongées que celles de Sardes, de Palmyre ou de

Khorsabad. Sur quelques-unes, qui ornèrent le fronton, jadis perdu dans

les cieux, des portes de ces cités, l’œil peut déchiffrer encore et

reconstruire le zend, à peine lisible, de cette souveraine devise des

peuples libres d’alors:

«... ET DIEU NE PRÉVAUDRA!»

Le silence n’est troublé que par le glissement des crotales, qui

ondulent parmi les fûts renversés des colonnes, ou se lovent, en

sifflant, sous les mousses roussâtres.

Parfois, dans les crépuscules d’orage, le cri lointain de l’hémyone,

alternant tristement avec les éclats du tonnerre, inquiète la solitude.

Sous les ruines se prolongent des galeries souterraines aux accès

perdus.

Là, depuis nombre de siècles, dorment les premiers rois de ces étranges

contrées, de ces nations, plus tard sans maîtres, dont le nom même

n’est plus. Or, ces rois, d’après les rites de quelque coutume sacrée

sans doute, furent ensevelis sous ces voûtes, _avec leurs trésors_.

Aucune lampe n’illumine les sépultures.

Nul n’a mémoire que le pas d’un captif des soucis de la Vie et du Désir

ait jamais importuné le sommeil de leurs échos.

Seule, la torche du brahmine,--ce spectre altéré de Nirvanah, ce

muet esprit, simple _témoin_ de l’universelle germination des

devenirs,--tremble, imprévue, à de certains instants de pénitence ou

de songeries divines, au sommet des degrés disjoints et projette, de

marche en marche, sa flamme obscurcie de fumée jusqu’au profond des

caveaux.

Alors les reliques, tout à coup mêlées de lueurs, étincellent

d’une sorte de miraculeuse opulence!... Les chaînes précieuses

qui s’entrelacent aux ossements semblent les sillonner de subits

éclairs. Les royales cendres, toutes poudreuses de pierreries,

scintillent!--Telle la poussière d’une route que rougit, avant l’ombre

définitive, quelque dernier rayon de l’Occident.

Les Maharadjahs font garder, par des hordes d’élite, les lisières des

forêts saintes et, surtout, les abords des clairières où commence le

pêle-mêle de ces vestiges.--Interdits de même sont les rivages, les

flots et les ponts écroulés des euphrates qui les traversent.--De

taciturnes milices de cipayes, au cœur de hyène, incorruptibles et sans

pitié, rôdent, sans cesse, de toutes parts, en ces parages meurtriers.

Bien des soirs, le héros déjoua leurs ruses ténébreuses, évita leurs

embûches et confondit leur errante vigilance!...--Sonnant subitement

du cor, dans la nuit, sur des points divers, il les isolait par ces

alertes fallacieuses, puis, brusque, surgissait sous les astres, dans

les hautes fleurs, éventrant rapidement leurs chevaux. Les soldats,

comme à l’aspect d’un mauvais génie, se terrifiaient de cette présence

inattendue.--Doué d’une vigueur de tigre, l’Aventurier les terrassait

alors, un par un, d’un seul bond! les étouffait, tout d’abord, à demi,

dans cette brève étreinte,--puis, revenant sur eux, les massacrait à

loisir.

L’Exilé devint, ainsi, le fléau, l’épouvante et l’extermination de ces

cruels gardes aux faces couleur de terre. Bref, c’était celui qui les

abandonnait, cloués à de gros arbres, leurs propres yatagans dans le

cœur.

S’engageant, ensuite, au milieu du passé détruit, dans les allées, les

carrefours et les rues de ces villes des vieux âges, il gagnait, malgré

les parfums, l’entrée des sépulcres non pareils où gisent les restes de

ces rois hindous.

Les portes n’en étant défendues que par des colosses de jaspe,

sortes de monstres ou d’idoles aux vagues prunelles de perles et

d’émeraudes,--aux formes créées par l’imaginaire de théogonies

oubliées,--il y pénétrait aisément, bien que chaque degré descendu fît

remuer les longues ailes de ces dieux.

Là, faisant main basse autour de lui, dans l’obscurité, domptant le

vertige étouffant des siècles noirs dont les esprits voletaient,

heurtant son front de leurs membranes, il recueillait, en silence,

mille merveilles. Tels, Cortez au Mexique et Pizarre au Pérou

s’arrogèrent les trésors des caciques et des rois, avec moins

d’intrépidité.

Les sacoches de pierreries au fond de sa barque, il remontait, sans

bruit, les fleuves en se garant des dangereuses clartés de la lune. Il

nageait, crispé sur ses rames, au milieu des ajoncs, sans s’attendrir

aux appels d’enfants plaintifs que larmoyaient les caïmans à ses côtés.

En peu d’heures, il atteignait ainsi une caverne éloignée, de lui seul

connue, et dans les retraits de laquelle il vidait son butin.

Ses exploits s’ébruitèrent.--De là, des légendes, psalmodiées encore

aujourd’hui dans les festins des nababs, à grand renfort de théorbes,

par les fakirs. Ces vermineux trouvères,--non sans un vieux frisson de

haineuse jalousie ou d’effroi respectueux, y décernent à cet aïeul le

titre de Spoliateur de tombeaux.

Une fois, cependant, l’intrépide nocher se laissa séduire par les

insidieux et mielleux discours du seul ami qu’il s’adjoignît jamais,

dans une circonstance tout spécialement périlleuse. Celui-ci, par un

singulier prodige, en réchappa, lui!--Je parle du bien-nommé, du trop

fameux colonel Sombre.

Grâce à cet oblique Irlandais, le bon Aventurier donna dans une

embuscade.--Aveuglé par le sang, frappé de balles, cerné par vingt

cimeterres, il fut pris, à l’improviste, et périt au milieu d’affreux

supplices.

Les hordes hymalayennes, ivres de sa mort, et dans les bonds furieux

d’une danse de triomphe, coururent à la caverne. Les trésors une fois

recouvrés, ils s’en revinrent dans la contrée maudite. Les chefs

rejetèrent pieusement ces richesses au fond des antres funèbres où

gisent les mânes précités de ces rois de la nuit du monde. Et les

vieilles pierreries y brillent encore, pareilles à des regards toujours

allumés sur les races.

J’ai hérité,--moi, le Gaël,--des seuls éblouissements, hélas! du soldat

sublime, et de ses espoirs.--J’habite, ici, dans l’Occident, cette

vieille ville fortifiée, où m’enchaîne la mélancolie. Indifférent

aux soucis politiques de ce siècle et de cette patrie, aux forfaits

passagers de ceux qui les représentent, je m’attarde quand les soirs

du solennel automne enflamment la cime rouillée des environnantes

forêts.--Parmi les resplendissements de la rosée, je marche, seul, sous

les voûtes des noires allées, comme l’Aïeul marchait sous les cryptes

de l’étincelant obituaire! D’instinct, aussi, j’évite, je ne sais

pourquoi, les néfastes lueurs de la lune et les malfaisantes approches

humaines. Oui, je les évite, quand je marche ainsi, avec mes rêves!...

Car je sens, _alors_, que je porte dans mon âme le reflet des richesses

stériles d’un grand nombre de rois oubliés.

Contes cruels · 第 68 / 75 题