Sa maison déjà comptait entre les plus considérables de Paris,
lorsqu’elle prit une nouvelle importance par suite de l’association
de Richard avec un autre négociant, du nom de Lenoir-Dufresne. Ils
se rencontrèrent pendant l’année 1797, à une vente, et presque
spontanément la sympathie mutuelle, la conformité des idées, l’harmonie
des caractères forma entre eux une de ces fortes amitiés dont il est
peu d’exemples et d’autant plus admirable que, pendant près de dix
années, il ne paraît pas qu’elle ait été troublée par le moindre orage.
C’est là en vérité presque un phénomène et qui ne peut s’expliquer que
par la condescendance réciproque et surtout la générosité naturelle
des deux associés, oublieux l’un et l’autre de leur propre intérêt,
et ne songeant, chose rare, qu’à faire tourner, chacun au profit de
son associé, les succès de la communauté. On conçoit que dans ces
conditions, et avec cette parfaite unité de direction, la maison
Richard-Lenoir devînt l’une des premières maisons de Paris, de la
France même, surtout lorsque les associés purent fabriquer eux-mêmes
les marchandises tirées jusque là d’Angleterre et auxquelles on fut
bientôt en mesure de faire une redoutable concurrence grâce à une
heureuse découverte de Richard.
«Un jour de désœuvrement, dit un écrivain, Richard avait sous la main
une pièce de mousseline prohibée. Machinalement d’abord, il la défile;
puis, plus attentif, il en compte les fils et les pèse. Il voit avec
surprise que huit aunes de mousseline ne contiennent qu’une livre de
coton; que ces huit aunes, qui se vendent 80 fr., ne renferment que 12
fr. de matière première. Un simple coup d’œil lui révèle à l’instant
qu’il y a là d’immenses bénéfices à réaliser et toute une industrie
à créer. Il se promet de doter son pays de cette richesse. Pour
mettre à exécution son projet, cependant, il n’a encore ni machines
ni ouvriers. Il faut qu’il retrouve d’abord la manière de défiler,
puis celle de filer, et enfin le secret des diverses fabrications, et
aussi des ouvriers qui le comprennent. Aucun obstacle ne l’arrête. Il
enrôle quelques pauvres Anglais à peine instruits des premières notions
de l’industrie. D’après les dessins informes de l’un d’eux, il fait
construire des métiers par un menuisier à défaut de mécanicien et il
installe tout ce bizarre assemblage dans un cabaret vide et la première
manufacture de coton commence à fonctionner en France[83].»
Encouragé par ce premier succès, Richard fait fabriquer sans relâche
des métiers pour lesquels il improvise des ouvriers et il en remplit
plusieurs boutiques qu’il trouve vides. Mais l’espace cependant lui
manque. Alors il avise au centre de Paris, rue de Charenton, un ancien
grand couvent, domaine national, affecté au ministère de la guerre,
mais qui semble abandonné. Par un coup d’audace, il s’y installe en y
faisant transporter ses machines, et lorsque le ministre, ébahi à cette
nouvelle, envoie pour constater l’usurpation, le commissaire reste
stupéfait à la vue de deux cents métiers en pleine activité, et, dans
un rapport tout favorable, conclut à ce que, moyennant indemnité, le
local soit laissé au courageux industriel. L’évènement fit du bruit à
ce point que le Premier Consul voulut visiter lui-même l’établissement.
Dans l’admiration de tout ce qu’il avait vu, il félicita vivement
Richard, et sur la demande de celui-ci, qui déjà se trouvait à
l’étroit, il lui laissa espérer qu’on mettrait à sa disposition un
autre domaine de l’État, le couvent des _Ternelles_, situé de l’autre
côté de la rue. Fort de cet appui, Richard fit sa demande au préfet de
la Seine, Frochot, et la réponse tardant trop à son gré, il se rend de
sa personne chez le préfet qui le reçoit assez froidement, en disant
que sa demande ne saurait être accueillie, attendu que l’administration
a pour les bâtiments en question d’autres projets. Vainement Richard
insiste, moins dans son intérêt que dans celui du pays et de nombreux
ouvriers aujourd’hui dans la misère et auxquels la nouvelle industrie
va donner du travail et du pain.
--Je vous l’ai dit, c’est impossible, ce local a sa destination.
--Mais, monsieur le Préfet, considérez...
--Cela ne sera pas, ne peut pas être! reprend d’un ton bref et non sans
quelque air de hauteur le fonctionnaire.
--Il me faut pourtant cet édifice! répond sur le même ton Richard;
avant deux heures, j’en aurai pris possession, fût-ce malgré vous,
monsieur le Préfet.
En effet, il sort, rentre chez lui au plus vite, et réunissant tous
ses ouvriers, il fait enfoncer les portes, détruire les cellules,
monter les métiers et il installe militairement ses ouvriers dans
l’ancien couvent des Ternelles, pris d’assaut en quelque sorte. Le
procédé était vif, car le Premier Consul, pas plus que l’Empereur plus
tard, n’aimait qu’on se jouât à l’autorité de ses agents. Mais grâce
à l’intervention de Joséphine, que Richard connaissait et qu’il avait
eu soin de prévenir, Bonaparte, très-bien disposé au fond pour le
fabricant, s’interposa entre lui et le préfet de la Seine, et couvrit
d’un bill d’indemnité ce 18 brumaire industriel! Si je ne me trompe
même, les deux bâtiments devinrent, à des conditions toutes léonines,
la propriété de Richard, qui vers le même temps fit acheter à son ami
Lenoir le magnifique domaine de Malaifre, confisqué en vertu de la
loi contre les émigrés. En peu d’années, la fabrication des tissus
prit de tels développements qu’il fallut créer dans les départements
plusieurs manufactures bientôt non moins prospères que celles de Paris.
Mais au milieu de tous ces bonheurs dus à la prodigieuse activité de
Richard, à son initiative hardie tempérée au besoin par la prudence
de son associé, une grande affliction frappa notre industriel.
Dufresne-Lenoir, pour lui devenu plus qu’un ami, devenu comme un frère,
lui fut enlevé en quelques jours (avril 1806). Richard, en lui serrant
la main pour la dernière fois, promit que la raison sociale resterait
la même et que leurs noms ne seraient jamais séparés à l’avenir. Il
tint parole et dès lors s’appela _Richard-Lenoir_.
Si douloureuse que lui fût la mort de son associé, il ne se laissa
point abattre, et, pour faire diversion à son chagrin, il s’ingénia
de plus en plus à développer ses établissements, déjà si vastes et si
nombreux. Non content de convertir en tissus les cotons américains,
il eut l’idée de faire croître le précieux végétal sur un territoire
soumis à la domination française, et le seul royaume de Naples en
produisit plus de vingt-cinq milliers de kilogrammes. Malheureusement
les droits exagérés dont l’administration frappa les matières, même de
cette provenance, en 1810, et bientôt après la réunion de la Hollande
à la France qui jeta sur nos marchés brusquement une masse énorme de
produits anglais, compromirent la situation naguère si prospère de
Richard-Lenoir que l’Empereur dut aider par un prêt de 1,500,000 fr.
«Puis enfin une fausse mesure de la restauration, dit Richard-Lenoir,
porta le dernier coup à l’industrie cotonnière; car, le 23 avril 1814,
le comte d’Artois, lieutenant général du royaume, mal éclairé sur la
situation, publia une ordonnance portant suppression entière de tous
droits sur les cotons, et sans aucune indemnité pour les détenteurs...
Quant à moi mon avoir était encore le 22 avril de huit millions; le
24... j’ÉTAIS RUINÉ.»
Bien littéralement _ruiné_, car, après avoir, en honnête homme, fait
vendre toutes ses propriétés au profit de ses créanciers, Richard,
n’ayant pu même sauver quelques épaves de cet immense naufrage, en fut
réduit à vivre d’une modeste pension que lui faisait son gendre et qui
cessa même par la mort de celui-ci sans doute ou faute de ressources.
Le fait est que, vers 1837, nous voyons Richard tombé dans un état
voisin de la détresse et que nous révèle le passage suivant d’un
article du _Journal des Débats_ à propos de la publication récente des
_Mémoires de Richard-Lenoir_:
«Celui qui a doté la France d’une industrie si belle et si prospère a
manqué de pain et d’abri pour ses vieux jours. Un honorable commerçant
vient de lui offrir un asile au sein de ce faubourg Saint-Antoine
qu’il a si longtemps animé. Une souscription, dont la famille royale
a pris le patronage et que propage le haut commerce de Paris, va, en
outre, secourir ses plus pressants besoins. Cette souscription sera
fructueuse, nous l’espérons, pour les fabricants français.
»... lorsque Richard sera mort, à ce coup qui réveille toujours le
souvenir des œuvres accomplies, le pays lui élèvera probablement une
statue. Mais, en attendant cet honneur que la faim a failli rapprocher,
il faut assurer du pain aux derniers jours de celui qui a créé une des
plus belles industries de la France.»
Ce n’était pas seulement comme industriel, comme commerçant, que
Richard méritait l’estime et la sympathie de ses concitoyens, mais à
d’autres titres, comme homme de cœur et dont le patriotisme égalait
le courage et la générosité. Colonel de la 8e légion en 1814, il
concourut à la défense de Paris, et non-seulement il paya bravement de
sa personne en arrachant à l’ennemi plusieurs pièces d’artillerie, mais
on le vit prodiguer avec un zèle admirable ses soins et ses secours
aux gardes nationaux et soldats blessés dans les hôpitaux et les
ambulances où, par suite de l’encombrement et de la désorganisation du
service, beaucoup se trouvaient dans une sorte d’abandon. Pendant deux
mois ses manufactures chômèrent et les chaudières servirent à faire
pour les malades de la soupe que portaient avec bonheur des ouvriers
transformés, à l’exemple de leur chef, en infirmiers. On ne loue pas
ces choses-là, on les raconte.
Il ne faut pas savoir moins de gré à Richard de l’énergie qu’il déploya
pour obtenir la mise en liberté immédiate de beaucoup de gardes
nationaux faits prisonniers sous les murs de Paris, et qu’on voulait
traduire devant un conseil de guerre, sous prétexte qu’ils combattaient
sans uniforme. Non content des promesses qui lui étaient faites,
Richard ne se déclara satisfait qu’après la délivrance des prisonniers,
qu’il ramena lui-même, comme il l’avait promis à leurs parents et amis.
Dans les _Mémoires_, où j’ai signalé plus d’un passage regrettable,
mais que la _Biographie universelle_ me paraît avoir jugés trop
sévèrement, je trouve, à propos de la défense de Paris (1814), une
très-jolie et très-curieuse anecdote:
«Les boulets et les biscaïens pleuvaient dans mon jardin. Au milieu
de ces tristes et sanglantes affaires, je me rappelle une bonne
plaisanterie de mon jardinier. Cet homme habitait un petit pavillon
au bout du jardin; il s’était réfugié à la maison, mais il ne cessait
de se lamenter sur la perte de son trésor qu’il avait laissé dans sa
chambre.
»--Allez le chercher, dit la cuisinière; il est encore temps.
»--Merci, je n’ai pas envie de me faire tuer. Voyez les balles et les
boulets qui brisent les arbres et qui pleuvent sur ce jardin.
»--Eh bien! prenez un parapluie si vous avez peur.
»--En effet, je suis une bête.
«Il se mit effectivement en sûreté sous le taffetas d’un parapluie, et
ainsi protégé, il fit deux fois le trajet au milieu des projectiles
enflammés sans être atteint.»
Les biographes contemporains, selon leur habitude, nous disent, sans
autres détails, que Richard-Lenoir mourut, à l’âge de 78 ans, en
octobre 1839. On peut croire, on peut espérer que sa générosité, disons
mieux, sa charité, dont nous avons cité de si touchants exemples,
lui valut tout au moins le bonheur d’une mort chrétienne. Son convoi
fut modeste, mais à défaut de pompe extérieure, la foule ne manquait
point au cortége, composé surtout de milliers d’ouvriers qui gardaient
pieusement le souvenir du grand industriel, naguère leur bienfaiteur
et qui, faute de liquider à temps, par la crainte de laisser leur
bras oisifs, avait noblement compromis sa fortune. La reconnaissance
persévérante de ces braves artisans témoigne en leur faveur et justifie
ces paroles de l’auteur des _Mémoires_: «C’est ici le cas de rendre
une justice éclatante au faubourg Saint-Antoine, si souvent regardé
comme turbulent et révolutionnaire: je n’ai jamais trouvé d’hommes plus
humains et plus généreux que ses habitants. Il est à remarquer que,
dans les deux invasions (1814-1815), personne n’a été ni arrêté, ni
insulté dans le faubourg.»
[83] _Débats_ du 8 mai 1837.