I
La biographie de ces illustres poètes se trouve partout, nous ne
pouvons songer à la refaire. Il nous suffira de la résumer, pour
l’ensemble des faits, en la complétant par quelques anecdotes
intéressantes, tirées des écrits contemporains, et aussi par des
fragments curieux de la correspondance des deux amis.
Racine était né à la Ferté-Milon, le 21 décembre 1639. Il eut une
éducation fortement classique et les auteurs grecs mêmes lui étaient
familiers presque comme ceux de la langue maternelle.
Quelque temps hésitant, comme Boileau, sur sa vocation, il fut entraîné
vers la poésie lyrique d’abord, et dramatique ensuite. Ses deux
premières pièces, les _Frères ennemis_ et l’_Alexandre_ ne pouvaient
faire espérer _Andromaque_ et les autres chefs-d’œuvre, compris cette
_Phèdre_ à laquelle le public, la cabale aidant, eut la sottise de
préférer une méchante pièce de Pradon. Racine, sensible à l’excès à la
critique, et dont peut-être aussi le découragement, en le tournant vers
la religion, éveillait les scrupules, renonça au théâtre. Ses scrupules
d’ailleurs on les comprend, quand on voit, en dépit de la forme
épurée, quelle large part est faite à la passion dans les pièces du
poète, l’un des plus réservés cependant entre les auteurs dramatiques.
Le thème est toujours à peu près le même, celui que Bourdaloue
dénonçait du haut de la chaire à propos des romans et des comédies, et
qui ferait croire que nous ne sommes en ce monde, nous hommes, nous
chrétiens, que pour ce misérable rôle de Céladons.
Sa résolution prise, Racine se maria et dès lors ne vécut plus que de
la vie de famille et d’étude: s’il fit plus tard _Esther_ et _Athalie_,
ce fut pour complaire à Mme de Maintenon et au Roi que, tout en
gémissant sur ses fautes, il aimait avec une sorte de passion. Aussi
combien amère lui fut cette soudaine disgrâce qui succéda pour lui à
la faveur éclatante dont si longtemps il avait joui! Le mécontentement
de Louis XIV eut pour cause la lecture d’un _Mémoire sur les misères
du peuple_, rédigé par Racine à la prière, dit-on, de la marquise de
Maintenon qui aurait eu cependant l’imprudence et le tort de ne pas
taire le nom de l’auteur.
Il n’est point exact d’ailleurs de dire que Racine mourut de chagrin
puisqu’il succomba aux suites d’une opération nécessitée par une
affection déjà ancienne, opération qui ne put empêcher et peut-être
précipita la catastrophe (22 avril 1699). Ajoutons que, pendant tout le
temps de la maladie, le roi fit chaque jour prendre des nouvelles du
poète et que sa pension de 2,000 livres fut continuée à sa veuve.
Venons aux anecdotes. Voici, sur Racine et sa femme, une page curieuse,
mais que je n’ai pu, s’il faut l’avouer, lire sans quelque dépit. J’ai
peine à comprendre que le poète pût se plaire dans la société de cette
ménagère qu’on ne saurait excuser d’une singulière étroitesse d’esprit
ou de sots préjugés. Une femme bas-bleu ne serait point assurément
notre idéal, mais qu’est-ce qu’une créature ensevelie si profondément
dans la prose de la vie et qui n’a pas, si peu que ce soit, l’instinct
des choses d’art, le sentiment de la poésie? Quoi! la poésie pour elle
c’est pis que la langue des Hurons! Que Louis Racine trouve moyen de
faire de cela un mérite à sa mère, on ne peut l’en blâmer, et il agit
en bon fils, mais moi, qui ne suis pas tenu aux mêmes égards, je trouve
la bonne dame.... Non, je ne dirai pas le mot qui semblerait trop dur
peut-être; j’imagine néanmoins que l’intelligent lecteur sera de mon
avis, et qu’il pensera de la.... défunte ce que j’en pense moi-même
d’après ce que nous apprend Louis Racine.
«Sa compagne sut par son attachement à tous ses devoirs de femme et
de mère et par son admirable piété, le captiver entièrement, faire la
douceur du reste de sa vie, et lui tenir lieu de toutes les sociétés
auxquelles il venait de renoncer.
«..... La religion avait uni ces deux époux quoiqu’aux yeux du monde
ils ne parussent point faits l’un pour l’autre. (Très bien jusqu’ici,
mais le reste:) L’un n’avait jamais eu de passion plus vive que celle
de la poésie; _l’autre porta l’indifférence pour la poésie jusqu’à
ignorer toute sa vie ce que c’est qu’un vers_; et m’ayant entendu
parler, il y a quelques années, de rimes masculines et féminines, elle
m’en demanda la différence: à quoi je répondis qu’elle avait vécu avec
un meilleur maître que moi. Elle ne connut ni par les représentations,
ni par la lecture, les tragédies auxquelles elle devait s’intéresser;
elle en apprit seulement les titres par la conversation.»
Son indifférence pour la fortune n’était pas moindre et parut un
jour inconcevable à Boileau. «Mon père, dit L. Racine, rapportait de
Versailles une bourse de mille louis présent du roi, et trouva ma mère
qui l’attendait dans la maison de Boileau à Auteuil. Il courut à elle
et l’embrassant.
--Félicite-moi, lui dit-il, voici une bourse de mille louis que le Roi
m’a donnée.
«Elle lui porta aussitôt des plaintes contre un de ses enfants qui
depuis deux jours ne voulait point étudier.
--Une autre fois, reprit-il, nous en parlerons: livrons-nous
aujourd’hui à notre joie.
«Elle lui représenta qu’il devait en arrivant faire des reprimandes à
cet enfant, et continuait ses plaintes lorsque Boileau qui, dans son
étonnement, se promenait à grands pas, perdit patience et s’écria:
«Quelle insensibilité! peut-on ne pas songer à une bourse de mille
louis?
«On peut comprendre qu’un homme, quoique passionné pour les amusements
de l’esprit, préfère à une femme, enchantée de ces mêmes amusements et
éclairée sur ces matières, une compagne uniquement occupée du ménage,
ne lisant de livres que ses livres de piété, ayant d’ailleurs un
jugement excellent, et étant d’un très bon conseil en toutes occasions.
On avouera cependant que la religion a dû être le lien d’une si
parfaite union entre deux caractères si opposés: la vivacité de l’un
lui faisant prendre tous les évènements avec trop de sensibilité, et
la tranquillité de l’autre la faisant paraître presque insensible aux
mêmes évènements.»
J’en demande pardon à Louis Racine, mais la poésie, telle qu’on doit
le comprendre, n’est point, et à Dieu ne plaise! un simple amusement
de l’esprit, lui-même il en a donné la preuve dans son poème sur
la _Religion_. Madame Racine eût pu n’être pas moins pieuse, moins
attachée à ses devoirs de mère de famille, tout en se rendant capable
de s’entretenir avec son mari de ce qu’elle savait lui être le plus
cher. Qu’elle n’ait pas compris que c’était pour elle un bonheur autant
qu’un devoir de tâcher d’être de moitié dans toutes ses affections,
c’est ce qui fait très peu d’honneur à son intelligence de femme et de
chrétienne, je pourrais dire à son cœur. N’y aurait-il point un brin de
jansénisme là-dessous?
A quelque temps de là, Racine fut nommé historiographe du roi en même
temps que Boileau. Lors de leur première campagne, celui-ci, apprenant
que Louis XIV s’était si fort exposé qu’un boulet de canon avait passé
à quelques pas du prince, alla vers lui et lui dit:
--Je vous prie, sire, en ma qualité de votre historien, de ne pas me
faire finir sitôt mon histoire.
Quelque agrément qu’il pût trouver à la cour, Racine y mena toujours
une vie retirée, partageant son temps entre quelques amis et ses
livres. Sa plus grande satisfaction était de revenir passer quelques
jours dans sa famille, et lorsqu’il se retrouvait à sa table avec sa
femme et ses enfants, il disait qu’il faisait meilleure chère qu’aux
tables des grands.
Il revenait un jour de Versailles pour goûter ce plaisir, lorsqu’un
écuyer de M. le Duc (le prince de Condé) vint lui dire qu’on
l’attendait à dîner à l’hôtel.
--Je n’aurai point l’honneur d’y aller, lui répondit-il: il y a plus
de huit jours que je n’ai vu ma femme et mes enfants qui se font une
fête de manger aujourd’hui avec moi une très belle carpe; je ne puis me
dispenser de dîner avec eux.
L’écuyer lui représenta qu’une nombreuse compagnie, invitée au repas de
M. le Duc, se faisait aussi une fête de l’avoir et que le Prince serait
mortifié s’il ne venait pas; «une personne de la cour qui m’a raconté
la chose, dit Louis Racine, m’a assuré que mon père fit apporter la
carpe, qui était d’environ un écu, et que la montrant à l’écuyer, il
lui dit:
--Jugez vous-même si je puis me dispenser de dîner avec ces pauvres
enfants qui ont voulu me régaler aujourd’hui et n’auraient plus de
plaisir s’ils mangeaient ce plat sans moi. Je vous prie de faire valoir
cette raison à Son Altesse sérénissime.
«L’écuyer la rapporta fidèlement, et l’éloge qu’il fit de la carpe
devint l’éloge de la bonté de mon Père.»
Racine disait un jour à son fils:
«Je ne vous dissimulerai point que, dans la chaleur de la composition,
on ne soit quelquefois content de soi; mais, et vous pouvez m’en
croire, lorsqu’on jette le lendemain les yeux sur son ouvrage, ou est
tout étonné de ne plus rien trouver de bon dans ce qu’on admirait
la veille; et quand on vient à considérer, quelque bien qu’on ait
fait, qu’on aurait pu mieux faire, et combien on est éloigné de
la perfection, on est souvent découragé. Outre cela, quoique les
applaudissements que j’ai reçus m’aient beaucoup flatté, la moindre
critique, quelque mauvaise qu’elle ait été, m’a toujours causé plus de
chagrin que toutes les louanges ne m’ont fait plaisir.»
Ce langage sans doute paraîtra bien étrange, et même assez ridicule
à beaucoup de jeunes lettrés aujourd’hui si contents de la prose
facile qu’ils brochent, _currente calamo_ et à tant la ligne, pour les
journaux et que leur modestie ne trouve inférieure à aucune autre,
fût-ce à celle de Fénelon ou Pascal.
Racine était très porté à la raillerie «la piété qui avait éteint en
lui la passion des vers (et pourquoi donc?) sut aussi modérer son
penchant à la raillerie.» Il sut aussi profiter sous ce rapport des
conseils de Boileau qui, plus d’une fois, avait eu à souffrir des
vivacités de son ami.
Certain jour qu’ils discutaient ainsi à propos de littérature, Racine,
emporté par son humeur, ne ménagea point les épigrammes et parfois
presque sanglantes à son ami. Au moment de se séparer, Boileau dit avec
un grand calme à son interlocuteur:
--Avez-vous eu dessein de me fâcher?
--A Dieu ne plaise! répondit Racine.
--Eh bien! vous avez donc eu tort, car vous m’avez fâché.
Dans une autre discussion du même genre, Boileau, pressé par une
argumentation victorieuse, mais railleuse et ironique, ne put
s’empêcher de dire:
--Eh bien! oui, j’ai tort, mais j’aime mieux avoir tort que d’avoir
orgueilleusement raison.
Le même Boileau disait, à propos des sentiments religieux que Racine
avait toujours gardés profondément gravés au fond du cœur et qui «le
retinrent contre ses penchants dans les temps même les plus impétueux
de sa jeunesse:
«La raison conduit ordinairement les autres à la foi; c’est la foi qui
a conduit M. Racine à la raison.»
Après la disgrâce de Racine, le roi défendit à Mme de Maintenon de
le recevoir, mais celle-ci, l’ayant aperçu un jour dans les jardins
de Versailles, s’écarta de sa suite et gagna une allée solitaire
où le poète averti vint la rejoindre. Dès qu’il l’aborda d’un air
profondément triste et découragé, elle lui dit:
«Pourquoi vous laisser abattre? Ne suis-je pas la cause de votre
malheur? Il est de mon intérêt comme de mon honneur de réparer le mal
que j’ai fait. Votre fortune devient la mienne. Laissez passer ce
nuage, je ramènerai le beau temps.
--Non, non, madame, répondit le poète, jamais vous ne le ramènerez pour
moi.
--Et pourquoi donc? Chassez de telles pensées. Doutez-vous de mon cœur
ou de mon crédit?
--Non assurément, madame, je sais quel est votre crédit et les bontés
que vous avez pour moi: mais j’ai une tante qui m’aime d’une façon bien
différente. Cette sainte fille demande tous les jours à Dieu pour moi
des disgrâces, des humiliations, des sujets de pénitence, et elle aura
plus de crédit que vous encore.
A ce moment, on entendit, à quelque distance dans une allée, un
piétinement de chevaux.
--Vite, vite, cachez-vous, dit la marquise, c’est le roi qui se promène.
Racine s’enfonça dans un bosquet et depuis ils ne se revirent plus.
«On s’était enfin aperçu que sa maladie était causée par un abcès au
foie; et quoiqu’il ne fût plus temps d’y apporter remède, on résolut
de lui faire l’opération. Il s’y prépara avec une grande fermeté et en
même temps il se prépara à la mort. Mon frère s’étant approché pour lui
dire qu’il espérait que l’opération lui rendrait la vie:
--Et vous aussi, mon fils, lui répondit-il, voulez-vous faire comme les
médecins et m’amuser? Dieu est le maître de me rendre la vie; mais les
frais de la mort sont faits.
«Il en avait eu toute sa vie d’extrêmes frayeurs que la religion
dissipa entièrement dans sa dernière maladie.... l’opération fut faite
trop tard, et trois jours après il mourut (21 avril 1699) après avoir
reçu ses sacrements avec de grands sentiments de piété.» (Mémoires de
Louis Racine).
Il fut tel du reste, à cette heure suprême, qu’il s’était montré
pendant toute sa maladie où par sa patience il édifia tous ceux qui
connaissaient la vivacité de son caractère. Ses douleurs étaient
parfois très-aiguës, il les reçut de la main de Dieu avec autant de
douceur que de soumission. Tourmenté pendant trois semaines d’une
cruelle sécheresse de langue et de gosier, il se contentait de dire:
--J’offre à Dieu cette peine: puisse-t-elle expier le plaisir que j’ai
trouvé souvent aux tables des grands!
«Lorsqu’il fut persuadé que sa maladie finirait par la mort, il
chargea mon frère d’écrire à M. de Cavoie pour le prier de solliciter
le paiement de ce qui lui était dû de sa pension, afin de laisser
quelque argent comptant à sa famille. Mon frère fit la lettre et vint
la lui lire:
--Pourquoi, lui dit-il, ne demandez-vous pas aussi le paiement de la
pension de Boileau? Il ne faut point nous séparer. Recommencez votre
lettre et faites connaître à Boileau que j’ai été son ami jusqu’à la
mort.
«Lorsqu’il fit à celui-ci son dernier adieu, il se leva sur son lit
autant que pouvait lui permettre le peu de forces qu’il avait et lui
dit en l’embrassant:
--Je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous.»
(_Mémoires de Louis Racine_).
On voit que chez ces hommes le caractère était à la hauteur du talent.