III

Plus heureux avec Poussin qu’avec Lesueur, nous n’avons point été dans

l’embarras quant aux renseignements biographiques, trop rares pour

le dernier, et qu’il nous fallait au préalable examiner ou discuter.

Pour le Poussin, au contraire, les matériaux abondent parfaitement

authentiques et qui nous font connaître cet homme illustre dont la

vie est si pleine d’enseignements de toute manière qu’on n’a point

à s’étonner que les médailles données aux lauréats de l’École des

Beaux-Arts soient frappées à son effigie. Le précieux trésor de la

_correspondance_ de Poussin nous a permis de contrôler et de compléter

les autres renseignements, puisés d’ailleurs aux meilleures sources et,

tout en choisissant avec le regret de laisser de côté bien des passages

fort tentants pour la citation, notre biographie s’est étendue plus

sans doute que nous ne l’avions pensé. Aussi serons-nous forcé d’être

plus court dans notre appréciation artistique et nous insisterons moins

sur le détail. L’homme étant bien connu par ses actions, et surtout par

sa correspondance, il est plus facile de porter un jugement d’ensemble

et cependant motivé sur son œuvre, et d’être assez complet et précis,

même en s’en tenant aux grandes lignes.

«Prompt à concevoir, habile à bien choisir, Le Poussin ne pouvait

manquer de bien réussir dans ses entreprises... Comme un peintre

savant, il ennoblissait, par la sublimité de ses pensées, les sujets

les plus communs; il les traitait avec beaucoup d’élégance; un jugement

solide accompagnait tout ce qu’il faisait. Excellent dessinateur, grand

historien, grand poète, sage compositeur, ne mettant pas une seule

figure qu’il n’en connût la nécessité, grand paysagiste, personne n’a

mieux connu les différentes affections de l’âme et les divers effets de

la nature... Son pinceau, libre et hardi dans sa touche, retranchait,

ajoutait à son gré et même corrigeait l’antique.»

Ainsi s’exprime d’Argenville auquel on ne peut qu’applaudir. Le

maître n’est pas seulement admirable dans la composition savante,

dans l’habile exécution, il réussit merveilleusement parfois dans les

expressions, témoin le tableau de la _Résurrection d’une jeune Fille

par saint François-Xavier_, qu’on admire dans le salon d’honneur, au

Louvre, en regrettant qu’il soit placé si haut; car il mériterait bien

plus que telle ou telle toile, qui n’a de valeur que par l’exécution,

de briller au premier rang. Quelle vérité et quel pathétique dans la

scène rendue avec tant d’énergie malgré la sévère et sobre exécution!

Rien de trop, mais aussi rien de moins. Et l’on sent que la soudaineté

de l’improvisation, que l’illumination du génie n’a pas plus manqué ici

que la forte méditation qui, dans le recueillement de la solitude, la

prépare. Que de grandeur et tout à la fois de sagesse et de simplicité!

Quel calme et quelle sublime confiance dans la figure du saint! Quelle

vivacité et quelle variété d’expressions sur les traits des assistants!

Que dire surtout de la figure de la mère sur laquelle on voit si

étonnamment confondues les impressions de la joie et de la douleur au

plus haut degré, et entre lesquelles son cœur est partagé, mais de

façon à ce qu’on sente bien que la première a le dessus!

Poussin est admirable pour rendre avec toute leur énergie certaines

expressions, mais sans jamais faire grimacer les figures, et l’on

comprend qu’il ne faisait que transporter sur la toile ce qu’il avait

observé dans la nature. «Comme Léonard de Vinci, sa coutume était

d’écrire et de dessiner dans un livre qu’il portait sur lui tout ce

qu’il remarquait.»

Dans ce superbe tableau du _Jugement de Salomon_, on ne sait ce qu’il

faut admirer davantage, ou la figure du juge au regard perçant et

formidable dans son impassibilité, attestant le calme de la justice, ou

les têtes des deux mères si fortement contrastées, presque trop: l’une,

type horrible avec son masque émacié et verdâtre, type affreux de la

laideur méchante, envieuse, haineuse; l’autre, suppliante, désolée,

mais noble et belle autant qu’il est permis d’en juger, car elle se

perd un peu dans la demi-teinte. Faut-il blâmer le maître à ce sujet

comme à propos du _Germanicus mourant_, qui fait dire à d’Argenville:

«A l’exemple de Timanthe, qui a su couvrir le visage d’Agamemnon dans

le sacrifice d’Iphigénie, n’osant pas outrer les ressources de l’art,

en essayant d’exprimer sur la toile l’excès de la douleur et de la

joie de ce père; Le Poussin, dans la _Mort de Germanicus_, a su de

même couvrir le visage d’Agrippine, sa femme, comme il a déjà été

remarqué. Ces deux hommes célèbres se sont frustrés l’un et l’autre

en s’efforçant d’atteindre à la perfection de pouvoir exprimer les

grandes passions.»

Le tableau de _saint François-Xavier_ prouve que chez Poussin ce

n’était ni timidité ni impuissance. Et combien d’autres toiles encore

on pourrait citer, où les expressions sont étonnantes encore par la

vérité comme par la vivacité: la _Femme adultère_, _Ananie et Saphire_,

_l’Aveugle de Jéricho_, etc. Dans ce dernier tableau, avec quel art

merveilleux, sur les figures des nombreux assistants dans l’attente du

miracle, ce sentiment énergique de la curiosité se diversifie mélangé

chez quelques-uns avec l’espérance joyeuse, chez les autres avec

l’anxiété, avec la crainte provenant d’une basse jalousie! Et l’aveugle

sur les yeux duquel pèse encore ce terrible bandeau de la cécité, et

qui, de ses mains étendues et hésitantes, cherche à tâtons son point

d’appui, quelle superbe figure! Comme cela est peint, dessiné, modelé!

Quelle correction et quelle beauté mais sans rien pourtant qui sente

la convention! La tête du Christ laisse à désirer, comme caractère et

comme noblesse, dans ce tableau, ainsi que dans plusieurs autres parmi

les tableaux que nous connaissons. Le maître fut plus heureux, ce

semble, dans les deux belles séries des _sept Sacrements_, popularisées

par la gravure et qui, pour la gravité de la composition, le style, les

expressions, sont si dignes d’un peintre chrétien.

Toutefois, pour l’onction habituelle, au moins pour la profondeur

et l’énergie de l’accent religieux, j’ose dire que Poussin n’a pas

égalé Lesueur, auquel il doit céder aussi dans les sujets gracieux.

Je ne puis, toujours sincère dans mes plus grandes admirations mêmes,

partager l’opinion de la plupart des biographes et des critiques, qui

veulent que, dans ce genre encore, Poussin triomphe et reste égal à

lui-même. Non, dans les _Bacchanales_ et autres sujets mythologiques,

je lui trouve une certaine pesanteur, une certaine lourdeur, et ses

nudités sont loin d’être aussi chastes que celles du peintre de l’hôtel

Lambert, dont elles n’ont pas, tant s’en faut, le coloris ravissant.

Le malheur même a voulu, supposé que ce fût un malheur, que pour la

plupart des tableaux en ce genre, le coloris se soit complètement

dénaturé, poussant tantôt au noir, tantôt au bleu foncé, à la teinte

vert-de-gris, quand il s’est conservé si parfaitement dans certaines

autres toiles du maître, le _Ravissement de saint Paul_, par exemple,

le _Moïse sauvé des eaux_, la _Manne_, ce chef-d’œuvre qui est bien le

tableau que voulait faire Poussin, d’après sa lettre à Jacques Stella:

«J’ai trouvé une certaine distribution pour le tableau de M. de

Chantelou et certaines attitudes naturelles, qui font voir dans le

peuple juif la misère et la faim où il était réduit, et aussi la joie

et l’allégresse où il se trouve, l’admiration dont il est touché, le

respect et la révérence qu’il a pour son législateur; avec un mélange

de femmes, d’enfants et d’hommes, d’âges et de tempéraments différents,

choses qui, comme je le crois, ne déplairont pas à ceux qui les sauront

bien lire.»

Mes observations relatives au coloris pourraient également s’appliquer

à la plupart des paysages de Poussin, si merveilleusement conservés,

le _Diogène_, l’_Eurydice_, la _Grappe_, ce paysage aux vastes

horizons, peint d’une façon si hardie et si sûre par la main de ce

septuagénaire paralytique à demi. On pourrait presque dire que Poussin

n’est jamais plus admirable que dans ses paysages, si majestueusement

poétiques, parce qu’il s’inspirait dans ces œuvres plus librement, plus

directement de la nature, et qu’entre elle et lui ne s’interposait pas

le modèle antique, comme cela lui arrivait souvent, fût-ce à son insu,

pour ses tableaux d’histoire, qui parfois donnent l’idée du bas-relief

et dont les personnages, ainsi que dans la _Rebecca_, par l’immobilité

de leurs attitudes comme par la perfection trop égale de leurs formes

semblables, ont un peu l’air de statues. J’imagine que si l’on venait

à retrouver quelque tableau d’Apelles, Zeuxis ou Protogènes, il se

rapprocherait de ce modèle.

Il y a du vrai, quoique non peut-être sans quelque exagération dans

ces réserves de d’Argenville: «Cette étude particulière des figures et

des bas-reliefs antiques, en lui acquérant un dessin très-correct et

de beaux contours, lui avait donné en même temps un coloris faible et

une manière dure et sèche qui tenait encore du marbre... On pourrait

souhaiter que le Poussin eût moins négligé la partie du clair-obscur et

du coloris. La nature, souvent consultée, aurait donné à ses figures

cet air de vérité et de vivacité qui y manque (oh! pas toujours,

monsieur l’Aristarque). On les trouve souvent plus dures que délicates;

ses draperies sont toutes d’une même étoffe, avec trop de plis.

Pouvait-il ignorer que l’objet de la peinture, qui diffère de celui

de la sculpture, est de ne pas suivre si servilement l’antique et de

sortir enfin du marbre? Si au lieu de regarder simplement les tableaux

du Titien, du Giorgione, du Corrége, il les eût copiés plusieurs fois

de suite, son coloris serait devenu meilleur, et il aurait profité des

avantages que donne à un tableau un clair-obscur bien entendu.»

En regard de ce jugement, qui tempère les éloges précédents par trop de

restrictions peut-être, mettons, comme correctif et comme contre-poids,

celui d’un juge non moins compétent et que je cite volontiers, parce

que dans son enthousiasme sincère vibre l’accent de la conviction, et

que, quoique peintre, il se garde de l’admiration étroite et exclusive.

«On pourrait le comparer à Turenne; l’un fut peintre, comme l’autre fut

général: tous les deux, profonds dans leur art, durent leur talent et

leur renommée à de longs travaux et à de longues années; tous les deux,

dédaignant la fortune, n’eurent jamais pour objet qu’une gloire plus

solide que brillante; ils se ressemblent même par la figure: un air de

simplicité, je ne sais quoi d’austère et de bon fait le caractère de

leur physionomie.

«Le Poussin est le plus sage des peintres, et sans contredit un des

plus savants: ses tableaux sont remplis de pensées; et plus on a de

dignité et d’élévation dans l’âme, mieux on sent ses idées et plus

elles en font naître de nouvelles... Souvent il a joint à la beauté,

à la grandeur, une sorte de grâce sage et sévère, qui ne porte point

les sens vers la volupté, mais qui plaît beaucoup à l’âme. Ses femmes

ont toujours un air d’élévation et de vertu qui attache, inspire le

respect, mais qui ne charme pas.

«... Eh! qui prouve comme lui que l’âme seule a place au premier rang

dans la peinture? Qui prouve comme lui qu’une main adroite peut n’y

être souvent qu’un instrument inutile? C’est d’une main paralytique

et tremblante qu’il a peint plusieurs chefs-d’œuvre dont nous venons

de parler (_le Déluge_ entre autres); chefs-d’œuvre faits pour donner

des leçons à tous les poètes de l’univers; que dis-je? Sans ce faible

instrument il pouvait leur dicter assez d’idées pour servir de matière

à des poèmes entiers. Un sentiment profond, calme, élevé, est la source

du style noble et sublime du Poussin; génie neuf et la gloire de sa

patrie: c’est un des hommes qui ont possédé plus de grandes parties de

la peinture, et il est placé par beaucoup de gens à côté de Raphaël

même[74].»

Une anecdote en terminant:

«J’ai souvent admiré, dit Bonaventure d’Argonne, l’amour extrême que

cet excellent peintre avait pour la perfection de son art. A l’âge où

il était, je l’ai rencontré parmi les débris de l’ancienne Rome, et

quelquefois dans la campagne et sur les bords du Tibre, qu’il dessinait

et qu’il remarquait le plus à son goût. Je l’ai vu aussi rapportant

dans son mouchoir des cailloux, de la mousse, des fleurs, et d’autres

choses semblables, qu’il voulait peindre exactement d’après nature.

«Je lui demandai un jour par quelle voie il était arrivé à ce haut

point d’élévation qui lui donnait un rang si considérable entre les

plus grands peintres d’Italie: il me répondit modestement:

«--Je n’ai rien négligé!»

Une parole à méditer, jeunes artistes, ou plutôt jeunes gens, car pour

toutes les carrières elle est vraie!

[74] Taillasson. _Observations sur quelques grands peintres._

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 57 / 122 题