Tandis que la voiture roule vers l’hôtel, je jette sur la ville le
premier coup d’œil du touriste curieux. Les rues sont larges,
entretenues avec soin, bordées de beaux trottoirs de granit, mais pavées
de petits cailloux pointus qui doivent être fort désagréables à la
plante des pieds; les maisons bien bâties, hautes et généralement
neuves. Chacune d’elles a un sous-sol, comme à Amsterdam et à Hambourg,
où s’installent les petits commerçants, les épiciers, les fruitiers, les
restaurants et les cafés, et dont les fenêtres, protégées par des
barreaux de fer, s’élèvent à peine au-dessus du sol. Le commerce de
luxe, les boutiques de premier ordre,--librairies, marchands d’estampes
et d’objets d’art, magasins de nouveautés, etc.--occupent les
rez-de-chaussée, auxquels on monte par quelques marches, et dont la
porte s’ouvre invariablement dans l’allée. L’amour des gens du Nord pour
la clôture et pour le _chez soi_ se retrouve jusque dans cette
disposition particulière, qui supprime aux magasins l’entrée banale et
béante par où ils semblent, chez nous, la continuation de la voie
publique et qui en fait, pour ainsi dire, autant d’appartements
particuliers. Mais on conçoit également, par là même, ce qu’elle enlève
au coup d’œil d’animation, de variété et d’imprévu.
A part ces quelques points, à part aussi les noms des rues et les
inscriptions des enseignes, il est difficile de saisir, dans cette
première promenade à travers la ville, la moindre trace de couleur
locale. On se croirait presque dans une grande préfecture française, ou
dans le vieux faubourg Saint-Denis. N’était la tranquillité de leur
allure, je prendrais tous ces passants en paletots pour des Parisiens.
Avec leurs chapeaux de paille bruns et ronds, retenus sous le cou par de
larges brides qui cachent les oreilles et une partie des joues, leur
costume décent et modeste, d’un goût parfait, mais sans aucun éclat, les
femmes rappellent ces excellentes ménagères de province qui ont horreur
des couleurs voyantes et des modes tapageuses. Tout sent ici, dès
l’abord, je ne sais quelle saine odeur de dignité et de simplicité. On y
respire l’atmosphère salubre et calmante de la vie de famille, des
habitudes patriarcales, d’une aisance honorable et digne, conquise par
le travail.
J’aperçois çà et là quelques canaux. Nous traversons successivement le
Gammel Torv, que décore une honnête fontaine qui ne fera jamais parler
d’elle, l’Amager Torv, l’Ostergade[6], la rue à la mode de Copenhague,
une sorte de boulevard hanté par les élégants et bordé de luxueuses
boutiques; le Kongens Nytorv, ou la place Neuve-Royale, au centre de
laquelle s’élève, dans un maigre square, une déplorable statue équestre,
en plomb, de Christian V terrassant la Suède, ce qui est une des plus
jolies fictions inventées par le zèle des faiseurs de statues[7]; puis
nous entrons dans Bredgade (la rue large), pour aller descendre à
l’Hôtel Phœnix.
[6] _Torv_, place; _gade_, rue, ou _stræde_, qui s’applique plus
particulièrement aux rues étroites, aux ruelles, mais sans que cette
règle ait rien d’absolu.
[7] Suivant d’autres, la figure qui se tord sous les pieds du cheval
représente le monstre de l’Envie.
L’hôtel Phœnix est tapissé du haut en bas, jusque dans les couloirs et
les escaliers, de tableaux qui font généralement plus d’honneur à
l’amour du propriétaire pour la peinture qu’à son goût artistique. On y
trouve toutes les traditions des caravansérails les plus civilisés. Les
garçons portent l’habit noir et la cravate blanche; ils parlent
français, comme le portier et comme le maître de l’établissement. Je me
suis souvent étonné, dans le cours de mes voyages, de la prodigieuse
variété de connaissances nécessaires à l’homme qui aspire à l’honneur de
garder la porte d’un hôtel de premier ordre. A Madrid, à Cologne, à
Hambourg, à la Haye, à Aix-les-Bains, à Genève, à Bade, à Stockholm, à
Dresde, à Vienne, comme à Copenhague, j’ai rencontré dans la loge du
concierge des linguistes émérites, capables de soutenir la conversation
dans tous les idiomes de l’Europe, et à qui il n’a manqué peut-être,
comme au Z. Marcas de Balzac, que d’avoir le moyen de s’acheter une
paire de bottes, ou une paire de gants, pour devenir professeurs de
philologie et correspondants de l’Académie des inscriptions et
belles-lettres. A moins toutefois que ce ne soit, de la part de ces
hommes pratiques, pure affaire de choix et de vocation. Mais la plupart
d’entre eux pourraient dire à leurs maîtres, avec une variante au mot
célèbre de Figaro: «Aux connaissances qu’on exige dans un concierge,
Votre Excellence sait-elle beaucoup de propriétaires qui fussent dignes
d’être portiers?»
Après un excellent déjeuner, composé par l’artiste de l’hôtel d’après
les sains principes de la cuisine française, nous remontons en voiture,
et nous partons en reconnaissance. Mais auparavant je me suis fait
expliquer la ville, et j’ai relevé sur un plan tous les points de repère
de cette excursion.
Kjobenhavn, que nous appelons Copenhague[8], est une ville d’environ
175,000 habitants, bâtie sur deux îles, que sépare un étroit bras de
mer. La partie de la capitale qui s’élève sur l’île microscopique
d’Amack, porte le nom particulier de Christianhavn.
[8] En empruntant cette traduction aux Anglais, comme celle de
_Sjœland_ en _Seeland_. Le _j_ se prononce _i_.
La position de Copenhague est presque, au septentrion de l’Europe, ce
que celle de Constantinople est au midi. Bâtie à portée de la mer du
Nord et, pour ainsi dire, au confluent de tous ces détroits qui sont
comme les avenues de la Baltique, Copenhague est la capitale naturelle
du monde scandinave, qu’elle relie au reste de l’Europe.
Ce ne fut longtemps qu’un humble village de pêcheurs, et elle ne devint
pas avant le quinzième siècle la résidence de la royauté. Cette date
expliquerait déjà la physionomie généralement moderne de ses rues et de
ses monuments; mais voici qui l’explique mieux encore. En 1728, un
incendie effroyable dévora plus de seize cents maisons. Un nouvel
incendie en 1795, et le bombardement des Anglais en 1807, achevèrent à
peu près la destruction de la vieille ville. Les maisons de bois furent
rebâties en pierre, les rues élargies et régularisées: Copenhague y
gagna cette apparence correcte et presque rectiligne qui plaît tant aux
préfets, aux rédacteurs de _Guides_ et aux Anglais en voyage. Restée
stationnaire pendant longtemps,--par une apparente bizarrerie, qui
s’explique pourtant sans trop de peine, elle s’est accrue après les
désastres des dernières guerres. Les émigrés du Slesvig, en se repliant
sur Copenhague pour fuir la domination prussienne, ont largement
contribué à ce résultat. Aujourd’hui elle déborde de ses anciennes
barrières, et prolonge en tous sens les ramifications de ses faubourgs.
Bredgade, où je suis logé, partant de la Grande place, qui est un point
central, pour traverser toute la partie du nord de la ville dans la
direction du port, est ce qu’on appelle en style municipal une des
grandes _artères_ de Copenhague. En la suivant jusqu’au bout, on arrive
à la citadelle et aux promenades des remparts, d’où l’on domine le Sund.
Le coup d’œil qui tout à coup s’ouvre là sous vos pieds est de ceux
qu’il ne faut pas essayer de décrire. Quelques vaisseaux à voile vont et
viennent lentement, déployant entre le bleu du ciel et le bleu de la mer
leur aile blanche, gonflée par le vent. Au loin, sur des bancs de sable
exhaussés en îles, s’élèvent en pleine mer des forts détachés, qui
semblent sortir directement du sein des flots pour défendre l’entrée du
port. C’est là qu’arrivent presque toutes les marchandises d’importation
pour le Danemark.
A cinquante pas de l’hôtel, une courte rue transversale conduit à la
belle place d’Amalienborg, que décore la statue équestre de Frédéric V,
le pacifique et libéral successeur du rigide Christian VI. Le palais
d’Amalienborg[9], qui a donné son nom à la place, se compose de quatre
édifices entièrement distincts, mais absolument semblables, qui se font
pendant aux quatre coins, reproduisant avec symétrie cette maigre et
froide colonnade qu’on retrouve si souvent sur la façade des monuments
publics de Copenhague. L’un de ces palais bourgeois sert de résidence
habituelle à Sa Majesté Christian IX, dont la petite cour tient à l’aise
dans cette maison de Socrate de la royauté.
[9] _Borg_, château, dans le sens de l’allemand _burg_. Il désigne un
ensemble de constructions, le château avec ses dépendances, les
bâtiments élevés à son abri et sous sa protection. Le mot _slot_
signifie plus particulièrement _palais_, et on le joint souvent au
nom des châteaux: _Amalienborg slot_, _Christiansborg slot_.
On ne se figure pas le nombre de palais que possède Copenhague:
peut-être y en a-t-il plus qu’à Paris, et les alentours de la ville en
sont aussi largement peuplés. La vieille monarchie danoise a semé
partout les témoignages de sa magnificence et de son goût pour les arts.
Copenhague renferme à elle seule, en y comprenant les quatre bâtiments
d’Amalienborg, une douzaine de palais, dont plusieurs ont été changés en
musées. Rosenborg et Christiansborg sont les seuls qui méritent de nous
arrêter un moment.
Christiansborg ne s’élève guère au-dessus de la banalité architecturale
de ses modestes confrères que par sa masse et ses proportions immenses.
La façade a la majesté régulière et un peu froide du plus pur style
classique. Ce palais géant semble fait pour loger une armée plutôt qu’un
homme. Le roi Christian VI le fit bâtir, en un jour d’ambition, pour
rivaliser avec le souvenir de Louis XIV, et l’on assure que trois mille
ouvriers y travaillèrent sans interruption pendant six ans, ce qui
paraît une légende renouvelée du temple de Salomon. Dix mille poutres
énormes furent enfoncées dans le sol pour le raffermir, et toutes les
charrettes de Copenhague et des environs suffirent à peine au
déblayement du terrain et au transport des matériaux. Après l’incendie
de 1795, qui l’avait entièrement détruit, le jeune prince royal, qui fut
depuis Frédéric VI, le fit rebâtir sur le premier plan pierre à pierre,
et ne l’habita jamais. C’était recommencer la folie primitive dans des
circonstances aggravantes, et doubler l’étendue de la faute. On eût dit
que les architectes de Christiansborg voulaient compenser la diminution
de leur puissance par l’augmentation de leur luxe, et qu’ils espéraient
dissimuler au peuple la décadence de la monarchie danoise et
l’affaiblissement du royaume sous la pompe toujours accrue de leur
palais, comme ces banquiers qui ajoutent une aile à leur château,
multiplient leurs fêtes et prennent quelques laquais de plus, lorsqu’on
commence à dire qu’ils sont ruinés. Le prédécesseur du roi actuel,
Frédéric VII, de populaire mémoire, logeait dans un coin du vaste
monument, qui ne sert plus aujourd’hui, en dehors des salles consacrées
au musée de peinture et à diverses collections, qu’aux réunions des
chambres et aux grandes cérémonies officielles.
La perle de tous ces palais, c’est Rosenborg, construit, au début du
dix-septième siècle, par l’illustre architecte Inigo Jones, le Vitruve
anglais, celui auquel Londres doit Whitehall. Rien de plus original et
de plus charmant que la physionomie de cet édifice, avec sa maçonnerie
de briques rouges, ses trois tours noires aux flèches élancées, sa
façade étroite et la prodigalité d’ornements dont l’a décoré la
fantaisie de l’artiste. Rosenborg tient à la fois de l’église gothique,
du donjon féodal et du château de la Belle au bois dormant. On y arrive
par un délicieux jardin plein d’ombrages et d’eaux vives. Sous ces
tilleuls deux fois centenaires, qui ont vu passer le grand roi Christian
IV, et abrité plus d’une fois, dit-on, les entrevues furtives de
Caroline-Mathilde et de Struensée, les petits Danois se livrent à leurs
ébats tumultueux, avec ces rires et ces larmes qui sont les mêmes
partout et constituent la langue universelle. Par les allées sinueuses,
le long des pelouses et des parterres de fleurs, on arrive jusqu’à un
pont-levis fermé d’une grille de fer, qui clôt le palais comme une
forteresse.
Rosenborg est le musée des souverains danois. On y a réuni, salle par
salle, les portraits des rois, depuis Christian IV, qui l’a fait
construire, et les objets qui leur ont appartenu: meubles, vêtements,
tapisseries, glaces, cristaux, armes, bijoux, ivoires. Il y a là
d’incomparables richesses artistiques et historiques, des merveilles de
luxe, d’élégance et de goût, qui racontent aux yeux charmés les
splendeurs de la dynastie d’Oldenbourg. A côté des épées de Charles XII
et de Gustave-Adolphe, armes de soldats, faites pour tuer et non pour
éblouir, étincelle, sous sa garniture de diamants, l’épée à poignée
d’émail de Christian IV, et reluit de mille feux le harnachement de
velours brodé de perles, qui coûta deux millions à ce magnifique
monarque. Non loin des chenets en argent massif, des buffets en or, des
porcelaines de Saxe, des étoffes splendides, des lustres et des vases en
cristal de roche, des carabines ciselées, des tables, des fauteuils, des
écrans incrustés de saphirs et de rubis, qui rappellent les noms de
Frédéric III, Christian V et VI, s’alignent, sur de riches étagères, les
innombrables verreries de Venise envoyées par le doge à Frédéric IV.
Près de la corne d’argent des Oldenbourg, qui remonte au chef de la
dynastie, vous verrez la coupe de chasse de Christian VI, qui contient
deux bouteilles, et que cet héroïque buveur, digne de ses aïeux, vidait
tout d’une haleine. De nos jours, quel est celui, roi ou chasseur, qui
pourrait se vanter d’en faire autant? Plus loin, on voit mieux encore:
c’est un cavalier avec son cheval, en argent creux, disposé de façon à
pouvoir servir de coupe lorsqu’on en a enlevé la partie supérieure, qui
forme le couvercle. La tradition parle de vaillants Danois du bon vieux
temps, qui vidaient en un repas ce bol gigantesque, bien autrement
redoutable que la botte de Bassompierre. Les Danois d’aujourd’hui savent
boire en fils non dégénérés de ce dieu Thor, à qui trois barils de bière
suffisaient à peine pour apaiser sa soif, même quand il se cachait sous
le déguisement d’une fiancée. Tout dégénère pourtant, et le cheval
bachique de Rosenborg n’est plus aujourd’hui qu’un objet d’art.
Le regard finit par se fatiguer de ces magnificences; mais si l’on monte
à l’étage supérieur, c’est bien autre chose encore. La galerie du trône
et du couronnement est une véritable salle des _Mille et une Nuits_. Son
plafond sculpté, ses fonts baptismaux d’argent, autour desquels se
déroule en bas-reliefs le baptême de Jésus-Christ; ses cariatides, ses
tapis, ses tentures, ses candélabres, composent un ensemble saisissant.
Le trône est gardé par trois grands lions d’argent, symboles des trois
détroits, le Sund, le Grand-Belt et le Petit-Belt, qui font au Danemark
une barrière de vagues. Partout, à Copenhague, sur les écussons et au
frontispice des palais, reparaissent ces lions allégoriques, aiguisant
leurs griffes et secouant leurs crinières, comme les monstres dont
Ulysse entendit les hurlements autour du rocher de Scylla.
Rosenborg est une magique évocation du passé. On en sort avec des
éblouissements dans les yeux, et l’imagination enflammée par cet
entassement de merveilles historiques. Les richesses de deux siècles
sont concentrées dans cet écrin de pierre, où vous apparaît, en toute sa
splendeur, l’âge d’or de la monarchie danoise, alors qu’elle régnait sur
la Norwége, qu’elle humiliait la Suède, qu’elle occupait l’Europe de sa
gloire, et que l’oriflamme rouge, à croix blanche, se promenait
triomphalement sur toutes les mers.
V
LA VILLE LITTÉRAIRE, ARTISTIQUE ET SAVANTE.--LE MUSÉE THORVALDSEN ET LA
STATUE D’ŒHLENSCHAGER.
Rosenborg n’est pas le seul musée de Copenhague, il s’en faut. Les
collections de tout genre y abondent, ainsi que les écoles, les
bibliothèques, les établissements d’instruction. Il n’est pas de ville
où l’on trouve plus de trésors d’art et de science, où l’enseignement
soit plus répandu et mieux en honneur.
Si j’étais M. Joanne, j’énumérerais soigneusement les dix ou douze
musées de Copenhague; on m’en dispensera sans peine. Je n’ai fait,
d’ailleurs, que les parcourir au pas accéléré, m’arrêtant seulement à ce
qui m’offrait un intérêt local, un trait de race, un caractère indigène.
Au musée de Christiansborg, assez pauvre en maîtres italiens ou
français, l’école flamande et surtout l’école hollandaise, dont le
Danemark subit longtemps l’influence avec docilité, se trouvent
représentées largement; mais ce n’est pas là ce que j’y cherche, j’y
cherche l’art national du Danemark. J’oublie Le Poussin, Salvator Rosa
et Gérard Dow, pour m’arrêter devant les beaux portraits de Juel et les
compositions d’Eckersberg, qui a été l’initiateur de la peinture
contemporaine dans son pays natal; devant les paysages de Skovgaard et
de Rump, les batailles de Sonne, les marines de Melbye et de Simonsen,
les scènes de genre d’Exner, le peintre des villageois; les toiles
humoristiques de Marstrand; les tableaux d’histoire de Bloch, un artiste
énergique et original, et toutes ces toiles où revit, dans sa vérité et
dans sa poésie, la beauté mélancolique et voilée de la nature du
Nord[10].
[10] La plupart de ces peintres (je parle des vivants), étaient
représentés à l’Exposition universelle, mais d’une façon incomplète,
qui ne donnait point une idée suffisante de leur talent. On y a pu
voir aussi les groupes de M. Jerichau, directeur des beaux-arts, les
beaux bustes de M. Bissen, d’un modelé si large, si vivant, et les
dessins pleins de goût, d’élégance et de distinction d’un artiste
dont le gracieux talent a reçu depuis quelques années ses lettres de
naturalisation en France.
Mais si l’on veut étudier l’art danois dans sa plus haute et sa plus
pure expression, c’est au musée Thorvaldsen qu’il faut aller.
Thorvaldsen est un de ces hommes qui suffisent à la gloire d’une époque
et d’une nation. Le Danemark peut s’enorgueillir, à juste titre, d’avoir
produit l’un des plus grands sculpteurs du dix-neuvième siècle, le rival
et le vainqueur peut-être de Canova; le maître illustre, dont
l’influence ne s’est pas seulement exercée sur l’école danoise, sortie
tout entière de lui, mais domine aujourd’hui encore presque toute la
sculpture du nord de l’Europe et celle de l’Allemagne.
A quelques pas du palais de Christiansborg s’élève un édifice qui a
l’aspect d’un mausolée. L’architecture reproduit en partie celle des
sépulcres grecs et étrusques, et la décoration rappelle les ornements
des tombeaux antiques. C’est à la fois le musée et la sépulture de
Thorvaldsen. Le grand sculpteur repose dans la cour centrale, sous un
petit tertre ombragé de lierre, au milieu de ses innombrables
chefs-d’œuvre.
Le monument fut érigé par la ville de Copenhague, avec le concours d’une
souscription publique, du vivant même de Thorvaldsen, pour recevoir les
objets d’art qu’il avait légués à ses compatriotes. La façade est
surmontée d’un groupe de la Victoire arrêtant son quadrige et, sur les
murs extérieurs, de vastes compositions en ciments de diverses couleurs
incrustés dans la pierre, représentent le retour de Thorvaldsen dans sa
ville natale en 1838, et le transport de ses œuvres du vaisseau jusqu’au
Musée. L’art antique a fourni les motifs de toutes les décorations. Ici,
c’est un génie qu’un char emporte dans l’arène; là, ce sont des vases et
des trépieds, comme les anciens en donnaient pour prix dans les jeux
publics, couronnés des lauriers et des palmes du triomphe.
Entre le vestibule, qui occupe toute la largeur de l’édifice, et la
grande salle du fond, sont disposés en enfilade une série de cabinets,
dans chacun desquels s’élève une statue choisie, entourée d’un cortége
de bustes et de bas-reliefs. Les plafonds sont égayés de cartouches dans
le goût des peintures de Pompéi; mais la nudité des murailles,
simplement recouvertes d’une couche de couleur brunâtre, laisse toute
leur valeur aux statues, qui se détachent vigoureusement dans les
conditions les plus favorables et les mieux calculées pour les faire
valoir. Le musée Thorvaldsen rachète sa physionomie vraiment trop
funèbre par son heureux aménagement et l’intelligente appropriation des
moindres parties de l’édifice au but qu’on s’est proposé. C’est vraiment
le temple de l’art.
Un Grec du temps de Périclès se fût promené avec délices dans ce
monument peuplé de chefs-d’œuvre où l’antiquité revit. Thorvaldsen est
un élève de Phidias: il a, sans effort, et comme par un épanouissement
naturel, la noblesse, la simplicité sévère, l’harmonie et la grandeur
des lignes, la science du dessin, la pureté de style, l’élégance
correcte et la clarté lumineuse des maîtres souverains. Ce fils du Nord,
dont le génie de bonne heure éveillé s’échauffa lentement, et resta
longtemps à demi engourdi comme dans les brumes de son pays natal, a
l’heureuse fécondité, la hardiesse tranquille, la perfection calme et
sûre d’elle-même, qui caractérisent le génie grec. Ses bustes sont
presque tous admirables par l’accent de réalité, le caractère et
l’expression qu’il leur donne, sans jamais violer en rien les vieilles
traditions classiques. Par la science de la composition, la pondération
des groupes, la sagesse du plan, la gravité des lignes, il a conquis
dans le bas-relief une suprématie qui n’est pas discutée. La plupart de
ses sujets antiques, les _Trois Grâces_, l’_Amour triomphant_, la
_Vénus_, le _Jason_, le _Mercure_, le _Bacchus_, l’_Adonis_, le
_Ganymède_, semblent arrachés aux ruines du Parthénon. Bien qu’il ait
surtout la noblesse et la force, il a aussi la finesse ingénieuse et la
grâce délicate. Toutefois son œuvre charme plus qu’elle n’émeut; elle
s’adresse aux yeux et à l’esprit sans arriver jusqu’au cœur; elle ne
cause que cette admiration presque froide où l’âme ne se sent pas
suffisamment intéressée. Il resta toujours, sous l’inspiration du
puissant artiste, un peu de cette glace du Nord que les flammes du
soleil d’Italie ne suffirent point à faire fondre entièrement, et tout
en rendant à ce tranquille et harmonieux génie l’hommage qu’il mérite,
je lui voudrais parfois plus de chaleur, de vie et d’élan pathétique.
Le musée Thorvaldsen contient les dessins, les esquisses et les modèles
originaux en plâtre de son œuvre entière, qui est immense. On y a joint
tous les objets d’art qui se trouvaient en sa possession au moment de sa
mort, et ce second musée n’offre qu’un intérêt bien médiocre à côté du
premier. Les tableaux danois y abondent, mais les bons ouvrages y sont
rares. On y remarquera surtout un très-spirituel et très-vivant portrait
de l’artiste, par son ami Horace Vernet. Thorvaldsen est dans son
atelier, en costume de travail, tenant en main l’ébauchoir et accoudé
sur le socle qui supporte la statue d’Œhlenschläger. Une bonhomie loyale
et une sorte de naïveté rêveuse se lisent sur cette figure encadrée de
longs cheveux gris et percée de petits yeux bleus. La tête est
puissante, et pourtant elle a quelque chose d’enfantin; le regard est
limpide comme une source; l’expression a cette placidité qui fit plus
d’une fois accuser d’insouciance et même de paresse l’un des artistes
les plus prodigieusement, mais aussi les plus tranquillement actifs
qu’on ait jamais vus.
Lorsque Thorvaldsen avait quitté Rome pour revenir dans sa patrie, on
l’avait accueilli comme un triomphateur. Quand il mourut, la nation fit
cortége à son cercueil, et ses funérailles eurent presque le caractère
d’une apothéose. Moins de six ans après, l’ami et l’émule du grand
sculpteur, qui nous a conservé ses traits; celui qui éleva la gloire de
la poésie danoise presque aussi haut que Thorvaldsen avait élevé la
gloire de l’art danois, Œhlenschläger mourait à son tour. Tous les
spectacles et toutes les réjouissances publiques étaient suspendues
pendant huit jours. La stalle qu’il avait coutume d’occuper au grand
théâtre restait vide et voilée d’un crêpe durant six mois. Vingt mille
personnes, le prince royal, le conseil entier des ministres, les
généraux, tout le clergé, tous les corps et métiers avec leurs
bannières, suivaient par les rues sablées et jonchées de verdure, entre
les maisons tendues de draperies funèbres, le cercueil du poëte, que les
étudiants avaient réclamé l’honneur de porter eux-mêmes. Nous sommes ici
chez un peuple qui sait honorer ses grands hommes et qui est digne d’en
avoir.
J’ai vu, à deux pas de l’hôtel Phœnix, au milieu d’une avenue plantée
d’arbres, la statue d’Œhlenschläger. Il est représenté en robe de
chambre, assis dans son fauteuil; il a le front haut, le visage ouvert
et la mâle stature de ces héros du Nord qui revivent si bien dans ses
vers. Personne n’a mieux chanté que lui ce «pays charmant, couvert de
larges hêtres, à côté de la Baltique amère,--qui s’appelle le vieux
Danemark, et qui est la demeure de Freya»; cette patrie des géants
héroïques, «dont les os reposent sous les monuments des collines», et
qui n’a point perdu sa beauté, «car la mer bleue lui fait une ceinture,
et le feuillage vert une couronne; et de nobles femmes, de belles
filles, des hommes vaillants et des jeunes gens au cœur déterminé
peuplent les îles des Danois[11].» Thorvaldsen est un Grec, qui demande
son inspiration à l’Olympe; Œhlenschläger, un Scandinave pur-sang, qui
est allé chercher la sienne dans le Walhalla.
[11] _Fædrelandssang_, ou _Chant national_ d’Œhlenschläger. Comme la
plupart de ses poésies, ce chant est presque intraduisible, car il a
surtout un mérite de style.
Il y a peu d’exemples, en poésie, d’une activité, d’une abondance et
d’une variété pareilles à celles d’Œhlenschläger. Il a abordé tous les
genres,--tragédies, comédies, opéras, épopées, odes, ballades, idylles,
épigrammes, satires, contes et romans, que sais-je encore?--et dans tous
il a marqué sa trace. Esprit curieux, naïf et mobile, comme un poëte
doublé d’un enfant, cet homme du Nord a en lui quelque chose de la
flamme et aussi de la couleur du Midi. Mais ce qui domine, dans la
diversité de cette œuvre multiple qu’on ne peut examiner en détail, la
figure qui se dégage et qui restera la sienne aux yeux de la postérité,
c’est celle du poëte patriotique et national, qui a rendu un nouvel
éclat aux vieilles chroniques et aux traditions populaires. L’auteur
d’_Hakon Jarl_, de _Palnatoke_, d’_Axel et Valborg_, d’_Hagbart et
Signe_, de la _Mort de Balder_ et des _Dieux du Nord_ est un scalde
inspiré pour qui les _Sagas_ et les _Eddas_ n’ont plus de secret, qui
déchiffre les runes mystérieuses, qui a ressuscité les géants et leurs
fils, ces intrépides et farouches vikings, dont la félicité suprême
consistait en un combat perpétuel arrosé de perpétuelles libations.
Œhlenschläger fait autorité comme un contemporain dans le domaine
primitif, reconquis et restitué par lui. C’est le classique de la poésie
nationale; c’est l’Hésiode de la mythologie du Nord. Il a mérité cette
couronne de poëte scandinave que son rival suédois, Tegner, déposa
solennellement un jour sur sa tête dans la cathédrale de Lund.