Korsoër est une toute petite ville, peu connue dans l’histoire, et que
je ne puis décrire, puisque je n’en ai vu que la gare. Je m’y suis
arrêté seulement le temps nécessaire pour prendre mon billet et monter
en wagon.
La première station, sur la route de Korsoër à Copenhague, est celle de
Slagelse, dont l’église remonte au onzième siècle. Aux portes de la
ville, s’élevait jadis l’illustre abbaye d’Antvorskov, fondée par le
grand roi Valdemar Ier, dans la forêt du même nom. Là vécut le moine
André, devenu plus tard le patron de la ville, et qui est le héros de
plusieurs légendes curieuses: «On prétendait, écrit M. de Flaux, que,
lorsqu’il disait sa prière en plein air, il suspendait son chapeau et
son manteau aux rayons du soleil. La chronique dit aussi qu’un jour
Valdemar lui ayant promis, par dérision, de lui donner toutes les terres
qu’il pourrait parcourir, monté sur un poulain d’un an, le saint homme
avait enjambé un ânon nouveau-né, qui, au lieu d’être écrasé sous le
poids, avait été doué tout à coup d’une agilité et d’une force
surnaturelles, si bien que l’île entière serait devenue la propriété
d’un couvent, si les courtisans effarés n’étaient venus trouver le roi
jusque dans le bain, et ne l’avaient supplié de rétracter sa promesse.»
Vingt minutes après, le train s’arrête à Soroë, la plus célèbre académie
du Danemark, où les académies sont innombrables. Des villes qui
n’équivalent même pas à nos plus humbles sous-préfectures, possèdent
souvent de vastes gymnases, où se donne l’enseignement le plus solide et
le plus étendu. Telle est Soroë, jadis riche et puissante abbaye, où
vécut probablement le premier historien du Danemark, Saxo le
Grammairien, ce moine qui, dans la barbarie du douzième siècle, parvint
à retrouver le secret des élégances latines, et, mêlant l’étude des
mœurs à celle des faits, puisant à la source dédaignée des légendes
populaires, consultant les sagas et les chants des scaldes, nous a légué
l’un des monuments les plus originaux de la littérature du moyen âge et
les plus authentiques de l’histoire.
Transformé en collége après la réforme, qui avait dispersé les moines,
le couvent fut richement doté par le roi Christian IV et par plusieurs
autres souverains, qui tinrent à honneur d’imiter son exemple. Au milieu
du dernier siècle, Holberg, le Molière du Danemark, légua en mourant, à
l’académie de Soroë, ses riches propriétés et sa vaste bibliothèque. En
reconnaissance de ce don royal, l’académie paye chaque année à la
mémoire de l’historien illustre et du grand poëte, le tribut d’une
oraison funèbre, où le même éloge reparaît perpétuellement, en essayant
de se déguiser sous des formes diverses. J’ai peine à croire que
l’écrivain comique qui a si bien raillé les travers et les ridicules de
la vanité, ait poussé la vanité posthume jusqu’à assigner cette tâche
monotone à l’académie par une clause secrète de son testament, comme on
l’en accuse. Il est vrai que Holberg, après avoir mené longtemps une vie
pauvre et précaire, eut le petit orgueil d’acheter des propriétés
seigneuriales et de se faire nommer baron, ce qui est à peu près la même
chose que si Molière eût sollicité le titre de marquis. Malgré ce
_précédent_, si l’on me passe ce terme de palais, j’aime mieux penser
que l’académie de Soroë s’est librement imposé cette servitude, par une
reconnaissance mal entendue, comme l’Académie française imposait jadis à
tous ses nouveaux membres l’éloge de Richelieu et à tous les concurrents
aux prix d’éloquence ou de poésie celui des vertus de Louis XIV; comme
l’académie des jeux floraux prononce solennellement encore chaque année
le panégyrique de Clémence Isaure.
Un chiffre suffira pour donner l’idée de la prospérité matérielle à
laquelle atteignit le collége de Soroë. Il fut un temps où il possédait
400,000 fr. de revenus, tout en terres. Sans être aussi riche
aujourd’hui, il l’est assez pour attirer à lui les plus savants hommes
du pays. L’illustre Ingemann y a longtemps professé l’esthétique et fait
un cours de littérature danoise. C’est un titre sérieux que d’être
professeur à l’académie de Soroë. Placée au centre d’un domaine qui lui
appartient et qui s’étend à plusieurs lieues à la ronde, située sur le
bord d’un lac charmant, qui reflète en ses eaux tranquilles la ceinture
de bois sombres et de coteaux verts dont il est entouré, elle forme à
elle seule comme une petite ville, comme une véritable colonie
universitaire.
Le chemin de fer marche avec une vitesse de neuf à dix lieues à l’heure,
pour franchir en trois heures les quatorze milles et demi, c’est-à-dire
les 108 à 110 kilomètres qui séparent Korsoër de Copenhague. Les wagons
sont confortables: en Danemark, comme en Allemagne, les secondes
équivalent à nos premières. A neuf heures, nous dépassons Ringsted, qui
partage avec bien d’autres villes l’honneur d’avoir été la résidence des
souverains, et où mourut Valdemar le Grand. C’est à Ringsted, suivant la
chanson populaire, que dort la reine Dagmar, la seconde femme de
Valdemar le Victorieux. La Scandinavie, du Danemark et de la Suède à
l’Islande, est le sol classique des chansons populaires. Elles y sont
nées comme les fleurs des champs; elles voltigent dans l’air comme les
elfes qui s’élèvent la nuit au milieu des lacs. Un écho des sagas
lointaines vibre en ces œuvres d’une poésie ingénue, où la muse anonyme
et collective du peuple a écrit à sa façon la chronique nationale.
J’aime les chansons populaires, comme j’aime les légendes, quelquefois
plus poétiques que de savantes épopées. Ce sont des monuments
caractéristiques, qu’il ne faut pas négliger dans l’étude d’un pays[2].
Voici la chanson de Dagmar:
[2] Je dois la communication des chants populaires cités dans le cours
de ce travail, et qui n’ont jamais été traduits en français, à M. le
docteur Rosenberg et à M. le professeur Frederiksen, deux des
publicistes les plus distingués du Danemark.
La reine Dagmar est malade à Ribe[3], on l’attend toujours à Ringsted.
Toutes les dames de Danemark sont appelées auprès de son lit.
[3] Ribe est une toute petite ville du Jutland, jadis célèbre. Dès le
treizième siècle elle avait une école, qui devint bien vite l’une
des premières _académies_ du pays. On y comptait sept cents élèves à
l’époque de la Réforme.
La reine Dagmar dort à Ringsted.
«Envoyez chercher quatre dames, cherchez-en cinq, cherchez les plus
instruites; cherchez surtout la sœur du chevalier Charles de Ribe.»
La reine Dagmar dort à Ringsted.
«Cherchez les jeunes et les vieilles. Oh! cherchez la petite noble
Kirstine. Elle vaut bien cet honneur.»
La petite Kirstine arrive; sa parure brillait d’or rouge[4]. Elle ne
voyait pas l’éclat de la couronne, car elle était baignée de larmes.
[4] Cette épithète _homérique_ se retrouve sans cesse dans les
chansons populaires du pays.
La petite Kirstine arrive, charmante et pleine de grâce; la reine
Dagmar la reçoit et l’embrasse tendrement.
«Sais-tu lire et sais-tu écrire? Saurais-tu soulager ma souffrance? Tu
porterais toujours de l’écarlate et monterais toujours mes coursiers.
--Je lirai, j’écrirai, n’en doutez pas, de tout mon cœur je lirai;
mais votre douleur est certainement plus forte et plus dure que
l’acier.»
La petite Kirstine, les Heures à la main, lisait de son mieux; mais,
je ne vous dis que la vérité pure, elle était tout en larmes.
La reine était bien souffrante, ses douleurs allaient toujours
croissant... «Jamais je ne pourrai me remettre. Envoyez chercher mon
seigneur.
«La volonté de Dieu sera faite, la mort viendra me chercher. Envoyez
vite à Skanderborg, vous y trouverez mon seigneur.»
Le petit page de la reine ne tarda guère: il arracha la selle de la
solive, et la mit sur le coursier blanc.
Le petit page de la reine montait sur le cheval. Il courait
certainement plus vite que ne vole le faucon rapide.
Le roi était sur le belvédère, il regardait à l’horizon. «Je vois
là-bas mon petit page. Il arrive bien tristement.
«Je vois là-bas mon page, il accourt plein d’angoisse. O Dieu, mon
père dans les cieux, comment va Dagmar maintenant?...
--La reine Dagmar m’envoie ici, elle voudrait vous parler. Ardemment
elle désire vous voir; elle est accablée de douleurs...»
Le roi sortit de Skanderborg, accompagné de cent et un chevaliers.
Quand il arriva au pont de Grindsted, il n’en restait que vingt.
Le roi traversa la lande de Rasdhal, accompagné de quinze cavaliers.
Quand il eut passé le pont de Ribe, le noble seigneur allait tout
seul.
Il y avait bien de la douleur chez la reine, toutes les femmes étaient
en larmes. La reine mourut dans les bras de Kirstine, lorsque le roi
descendait de cheval.
Le seigneur entre avec un œil hagard. La petite noble Kirstine se lève
à son arrivée:
«O mon lord et roi, ne vous affligez pas! essuyez vos larmes:
aujourd’hui Dagmar vous a donné un fils, arraché à ses entrailles.
--Je vous conjure toutes, mes dames et mes demoiselles, je conjure
chacune de vous, priez pour l’âme de Dagmar, qu’il lui soit permis de
me parler.
--Je vous supplie, mes dames et demoiselles, vous toutes qui êtes ici
présentes, oh! priez pour moi, que Dieu m’accorde de lui parler encore
une fois.»
Ils mirent tous les genoux à terre, tous ceux qui étaient présents.
Leur prière et les pleurs du roi furent exaucés. La reine retourna à
la vie.
La reine Dagmar se lève de la bière, les yeux tout rouges de sang:
«Miséricorde, mon noble seigneur! pourquoi me donner cette peine!
«Je n’ai rien fait de mal que de lacer mes petites manches de soie le
dimanche.
«Si je ne les avais lacées, en prenant plaisir à me parer le dimanche,
je ne brûlerais pas dans le purgatoire, et n’aurais pas tant de
douleurs.
«La première prière que je vous adresse, vous me l’accorderez
volontiers: Oh! rappelez tous les proscrits, et brisez les fers des
prisonniers!
«La seconde prière que je vous adresse ne sera qu’à votre avantage:
n’épousez pas Berengaria[5], car c’est un fruit bien amer.
[5] Bérengère de Portugal, fille du roi Sanchez. Elle a laissé un
mauvais souvenir dans les chroniques du Danemark. Ses trois fils
régnèrent successivement après Valdemar II, et le fils de Dagmar ne
porta jamais la couronne.
«La troisième prière que je vous adresse, c’est mon suprême désir: que
notre très-cher fils soit élu roi de Danemark!
«Oh! faites-le roi de Danemark, quand vous quitterez la vie.
Berengaria vous donnera un second fils, qui cherchera à le détruire.
«Épousez plutôt la petite Kirstine, elle est une noble jeune fille;
mais si cela ne se pouvait, n’oubliez pas ma dernière prière.
--Je vous accorde volontiers cette demande. Votre fils portera la
couronne, mais jamais je n’épouserai Kirstine, ni autre dame.
--Jamais vous n’épouserez Kirstine ni aucune autre dame, mais vous
irez en Portugal chercher la perfide femme.
«Mon noble seigneur, oh! dites-moi si vous souhaitez me parler encore,
car les petits anges m’attendent là-haut dans les cieux.
«Il est temps que je vous quitte, je ne puis rester davantage ici: les
cloches du paradis m’appellent, il me tarde de rejoindre les âmes.»
La reine Dagmar dort à Ringsted.
Un peu avant dix heures, l’on nous montre, sur la gauche, les flèches de
l’église de Roëskilde, qui est le Saint-Denis du Danemark. Nous y
reviendrons plus tard. Les stations suivantes, jusqu’à Copenhague, n’ont
plus aucune importance, et il est inutile de les nommer.
La voie traverse une succession de plaines, semées de bois de sapins, de
hêtres et de petits chênes, où se dessinent à peine çà et là quelques
douces et faibles ondulations de terrain. Tout y respire l’aisance: les
fermes qu’on aperçoit de loin et les paysans qui nous regardent passer
ont cet air de propreté et de bonne tenue auquel on ne peut se
méprendre. Le sol est bien cultivé, les forêts sont en pleine
exploitation. Partout une verdure douce et tendre, qui caresse le
regard. C’est un beau pays, mais jusqu’à présent sans accent local et
sans grand caractère. Le voyageur qui viendrait en Danemark dans
l’espoir d’y retrouver les types de la vieille Chersonèse cimbrique, ou
les aspects sauvages et grandioses qu’il semble naturel de demander à la
patrie d’Hamlet, éprouverait un désappointement profond. Mais le
Danemark a du moins pour lui trois choses qu’on ne peut lui ravir: il a
ses bois immenses, ses lacs gracieux et la mer qui le baigne de toutes
parts.