Ces voyages auxquels la conviait son ange, ne se confinaient pas
absolument dans les régions magnifiques ou hideuses de l’au-delà; très
souvent, sans lui faire quitter la terre, il la conduisait, au loin,
dans les pays sanctifiés par la mort du Christ ou à Rome pour qu’elle
visitât les sept églises, voire même simplement dans les couvents du
Pays-plat.
Ainsi que la sœur Catherine Emmerich, elle suivait, en Palestine,
l’itinéraire du Rédempteur pas à pas, de la crèche de Bethléem au sommet
du Calvaire. Il n’y avait pas un endroit de la Judée qu’elle ignorât. Un
jour que son confesseur, qu’elle obtint la permission d’emmener plus
tard avec elle, manifestait quelques doutes à propos de la réalité de
ces excursions, Jésus dit à Lydwine:
--Veux-tu venir avec moi sur le Golgotha?
--O Seigneur, s’écria-t-elle, je suis prête à vous accompagner sur cette
montagne et à y pâtir et à y mourir avec vous!
Il la prit donc avec Lui et lorsqu’elle retourna dans son lit qu’elle
n’avait pas corporellement évacué, l’on aperçut des ulcères sur ses
lèvres, des plaies sur ses bras, des déchirures d’épines sur son front,
des échardes piquées dans tous ses membres qui exhalaient alors, la
poitrine surtout, un parfum très prononcé d’épices.
En la ramenant chez elle, son ange lui avait dit: Le Seigneur veut que
vous remportiez avec vous, ma sœur, des signes visibles et palpables,
afin que votre directeur sache bien que votre excursion en Terre Sainte
n’a pas été seulement imaginaire, mais bien réelle.
Dans une autre pérégrination, alors qu’elle grimpait derrière son guide
dans un ravin, elle se démit le pied et, quand elle recouvra ses sens,
son pied fut, en effet, luxé et elle en souffrit pendant longtemps.
Il y avait donc un côté matériel dans ces déplacements et elle pénétrait
effectivement avec son ange dans les cloîtres, lorsque celui-ci l’y
transportait.
Une fois, le prieur du monastère de sainte Élisabeth situé près de
Brielle, dans l’île de Voorne, vint la voir et elle lui fit, en causant,
une description si exacte et si détaillée des cellules, de la chapelle,
de la salle du chapitre, du réfectoire, de la porterie, de toutes les
pièces de sa maison, qu’il en béa.
--Mais enfin, s’exclama-t-il, lorsqu’il fut revenu de sa stupeur, vous
n’avez jamais pourtant habité chez nous!
--Mon père, répondit-elle, en souriant, j’ai parcouru bien souvent
lorsque j’étais en extase, votre couvent, et j’y ai connu tous les anges
qui gardaient vos moines.
Ce pouvoir qui semble extravagant de se doubler ou de se dédoubler,
d’être simultanément dans deux endroits différents, la faculté de la
bilocation, en un mot, qui confondait les contemporains de Lydwine, a
été cependant accordée, avant et après elle, à bien des saints.
Brigide d’Irlande, Marie d’Oignies, saint François d’Assise, saint
Antoine de Padoue se géminèrent, apparurent en des corps tangibles, là
où ils ne se trouvaient point; la bénédictine Élisabeth de Schonau
assista, bien qu’elle fût dans un bourg distant de seize lieues, à la
consécration d’une église à Rome; la présence de saint Martin de Porres
fut constatée, en même temps, à Lima et à Manille; saint Pierre Régalat
adorait le Saint-Sacrement dans une ville, tandis qu’il priait, à la
même minute, au vu et au su de tout le monde, dans une autre; saint
Joseph de Cupertino causait avec des gens divers, ensemble, à deux
places différentes; saint François Xavier se dimidiait pareillement, sur
un navire et sur une chaloupe; Marie d’Agréda convertissait les Indiens
au Mexique tout en siégeant dans son monastère de l’Espagne; la
bienheureuse Passidée se tenait, conjointement, à Paris et à Sienne; la
mère Agnès de Jésus visitait, sans bouger de son couvent de Langeac, M.
Olier, à Paris; l’abbesse bénédictine sainte Jeanne Bonomi fut aperçue,
pendant quatre jours, communiant à Jérusalem, alors qu’elle n’avait
cependant pas quitté son abbaye de Bassano; le bienheureux Angelo d’Acri
soignait une agonisante chez elle et prêchait, au même instant, dans une
église; le don d’ubiquité fut également dévolu à un convers
rédemptoriste, Gérard Majella; saint Alphonse de Liguori, enfin,
consolait les derniers moments du pape Clément XIV à Rome, tandis qu’il
séjournait, en chair et en os, à Arinzo.
Et cette grâce du Seigneur ne s’est pas arrêtée aux âges révolus. Elle
existe bel et bien de nos jours. Catherine Emmerich, décédée en 1824, en
est un exemple et une stigmatisée encore plus près de nous, car celle-là
n’est morte qu’en 1885, la visitandine Catherine Putigny, a été vue,
doublée à la même seconde, dans son cloître à Metz.
Ce cas de Lydwine n’est donc point un cas isolé; il n’est pas plus
surprenant, d’ailleurs, que les miracles d’autre sorte dont sa vie
abonde.
En résumé, ses relations avec les anges furent continuelles; elle vivait
autant avec eux qu’avec les gens qui l’entouraient. Ses liaisons
furent-elles aussi fréquentes avec les saintes et les saints?
Évidemment, elle eut avec eux d’étroits rapports, pendant ses voyages
dans l’Éden, mais elle ne semble pas, ainsi que tant d’autres déicoles,
avoir entretenu sur la terre un commerce suivi avec tel ou tel saint
déterminé; du moins, ses chroniqueurs ne nous en avisent pas. Une fois,
nous la rencontrons, contemplant plus spécialement au Paradis saint
Paul, saint François d’Assise et les quatre précellents docteurs de
l’église latine: saint Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise et saint
Grégoire; une autre fois, nous la surprenons recevant la visite chez
elle de ces mêmes quatre docteurs qui l’invitent à prévenir Jan Walter
qu’il doit décider l’une de ses pénitentes d’Ouderschie à se rendre chez
l’évêque ou chez le grand pénitencier du diocèse, afin d’obtenir
l’absolution d’un péché réservé qu’il ne peut personnellement lui
remettre; et c’est, je crois, tout.
Au fond, sans négliger le culte auxiliaire de dulie, Lydwine était
surtout hantée et possédée par l’Époux qui, du reste, lorsqu’il
n’intervenait pas en personne, employait, de préférence aux saints, les
anges pour lui servir de truchements auprès d’elle.
Cette impatience qui la tenaillait d’aller rejoindre le Bien-aimé dans
le ciel, ne l’empêchait cependant pas d’être la femme la plus attentive
aux choses de la terre, la femme la plus charitable pour les pauvres et
les affligés.
Elle était réduite à vivre d’aumônes et elle les distribuait ces aumônes
aux indigents. Condamnée à ne pouvoir sortir de son lit, elle chargeait
la veuve Catherine Simon et ses autres amies de les répartir et leur
recommandait d’acheter les poissons les plus fins et de les accommoder
avec de fringantes sauces pour réjouir un peu les membres souffrants du
Christ.
La veuve Simon, qui s’occupait plus particulièrement de ces emplettes et
de ces partages, s’en acquittait avec tant de dévouement qu’après avoir
prié Jésus de la récompenser, Lydwine lui dit, un jour, avec un air de
joie extraordinaire, lorsqu’elle revint du marché:
--Le Seigneur est content de vous, ma bien chère, désignez la grâce qui
vous tient le plus au cœur et j’intercéderai pour qu’elle vous soit
accordée.
--Si vous m’obtenez le pardon de mes péchés et la grâce de la
persévérance finale, je vous regarderai comme la meilleure des sœurs et
des mères, répondit la brave femme. Quant au reste, je l’abandonne à
votre charité.
--Vous ne réclamez pas peu de chose, fit la sainte, en souriant,
cependant je me charge de présenter votre supplique qui ne peut déplaire
à Dieu. Quant au reste que vous abandonnez à ma charité, le Sauveur y
pourvoira; allez donc, de ce pas, à l’église, y prier pour moi.
Et cette femme, qui était entrée, triste et préoccupée, partit joyeuse,
sachant bien que l’exoration de son amie serait écoutée.
D’autres fois, la veuve Simon et ses compagnes s’ingéniaient, dans
l’intérêt même de la malade, à ne pas strictement lui obéir; navrées de
son propre dénuement, elles s’arrangeaient de façon à prélever sur les
sommes qu’elle leur confiait les quelques deniers nécessaires pour
subvenir à ses besoins. Elle s’apercevait de ces amicales supercheries
et se plaignait.
--Je sais, disait-elle, vos bonnes intentions, mais plût à Dieu que vous
eussiez été plus dociles, car ces malheureux que vous avez frustrés
seront, un jour, rois dans les cieux et c’est manquer au respect qui
leur est dû, que de les faire ainsi attendre.
Elle était, du reste, sagace et prévoyante; quand elle détenait un peu
d’argent, l’hiver, elle salait des viandes et les envoyait, l’été,
garnies de petits pois, avec sa bénédiction, aux gueux qu’elle
assistait; d’autres fois, elle offrait des œufs, de la bière, du beurre,
du pain, des poissons grillés et, lorsque ses moyens le lui
permettaient, elle ajoutait pour les enfants malades un peu de lait
d’amande ou de vin. Cette charité si prévenante fut rémunérée par de
nombreux miracles.
Un jour, quand on eut retiré de la marmite un quartier de vache salée et
quand on l’eut divisé en trente parts pour autant de familles, le
quartier se retrouva intact.
--Eh bien, dit-elle à ses intimes ébahis, eh bien de quoi vous
étonnez-vous, n’est-il pas écrit, dans les Évangiles, demandez et il
vous sera donné?
Ce prodige fut reconnu par toute la ville et des personnes même à l’aise
voulurent par dévotion goûter à ce plat.
Un autre jour, Lydwine, qui manifestait une prédilection pour les gens
autrefois riches et tombés, par suite de revers de fortune, dans
l’indigence, pour les pauvres honteux, en un mot, chercha vainement
comment elle parviendrait à secourir certaines de ces familles; ses
provisions étaient épuisées et sa bourse était vide; ses protégés
mouraient littéralement de faim; le cas pressait; elle fit appel à la
générosité d’un brave homme et celui-ci mit aussitôt cuire une épaule de
porc et la lui apporta.
Cet homme était vraiment miséricordieux, car il était, lui-même, dans le
besoin et il se condamnait, en se privant du seul morceau qu’il
possédait, à ne manger que du pain. Il ne fut pas peu stupéfié lorsque,
retournant chez lui, il vit, pendue dans sa cuisine, une autre épaule de
porc beaucoup plus forte que celle dont il s’était dessaisi; et
cependant il jugeait impossible que quelqu’un se fût pendant son absence
introduit chez lui.
Une autre fois encore, une mendiante épileptique dont les accès étaient
fréquents errait par la ville; elle fut terrassée par une attaque, en
pleine rue, et se traîna, quand elle fut un peu pacifiée, jusqu’à la
demeure de Lydwine; elle bramait de soif et elle but toute la réserve
d’eau de la sainte; mais sa soif n’était pas étanchée. Se souvenant
alors qu’il y avait un peu de vin dans le fond d’un pot, Lydwine l’en
avisa; elle se jeta dessus, mais ce fut comme une goutte de liquide sur
une pelle rouge. De plus en plus altérée, cette femme suppliait qu’on
lui découvrît un breuvage quelconque; dans l’impossibilité où elle était
de la satisfaire, Lydwine lui alloua un denier et cette femme s’en fut,
joyeuse, dans un cabaret où elle finit par éteindre, avec des rasades de
bière, l’incendie qui la dévorait.
Quelque temps après, la sainte, consumée par la fièvre, voulut à son
tour boire; ne se rappelant plus que la mendiante avait avalé son vin,
elle pria son père de lui passer le récipient qui le contenait et il fut
aussitôt rempli d’un vin rouge exquis, si bien préparé qu’elle put se
dispenser de le couper d’eau; il dura, de la fête de saint Rémy jusqu’à
la Conception de la Sainte Vierge, c’est-à-dire près de deux mois; à
cette époque, la veuve Simon, qui ne connaissait pas ce miracle, fit
gracieusement cadeau à son amie d’une cruche de vin; elle avait choisi
le meilleur qui se débitait dans la ville, aussi n’hésita-t-elle pas
pour le transvaser, à renverser le pot encore à moitié plein du suc du
crû céleste; et la source de ce précieux cordial fut tarie.
Mais Lydwine ne bornait pas sa charité à des envois d’indispensables
mets; elle veillait aussi à ce que ses clients ne fussent privés de rien
et elle se dépensait pour les vêtir.
Un prêtre lui fut signalé qui était dénué d’habits; malheureusement le
drap nécessaire manquait chez tous les marchands de Schiedam. Voyant sa
peine, une femme qui l’aimait lui dit:
--Écoutez, j’ai gardé les six aunes de l’étoffe noire que voici, pour
tailler une robe à ma fille; à la rigueur, elles peuvent convenir à
l’usage que vous leur destinez, les voulez-vous?
Lydwine accepta le présent, fit semblant de mesurer l’étoffe, en se
servant pour cela de sa bouche et du bras qu’elle pouvait manier; et le
morceau qu’elle serrait entre ses dents s’allongea tant et si bien,
qu’il y eut plus de tissu qu’il n’en fallait pour confectionner et le
vêtement de l’ecclésiastique et la robe de la fille.
La charité, telle qu’elle la comprenait, devait s’étendre à tout,
devancer les besoins, être active et sans réticences.
Un soir que son confesseur et que quelques-uns de ses amis festoyaient
ensemble, une voix se leva soudain, une voix douloureuse qui implorait
l’aumône. Le prêtre, sans se hâter, ouvrit la porte et ne vit rien. Il
s’était à peine remis à table qu’il entendit la même voix. Il sortit
derechef et parcourut la rue, elle était déserte; il rentra et comme,
pour la troisième fois, la voix continuait de gémir, il se glissa par
une autre issue et s’élança pour surprendre la personne qui le
dérangeait ainsi; mais il eut beau sonder la route, elle était vide!
Troublé par cet évènement, et convaincu qu’il n’était pas la victime
d’une farce, il se rendit, après le dîner, avec ses convives chez
Lydwine et la consulta.
--O hommes trop lents à écouter l’appel du pauvre, s’exclama-t-elle,
c’était un de vos frères, les anges, qui proférait ces plaintes. Il est
venu pour vous éprouver, et pour s’assurer si vous n’oubliiez pas le
Seigneur dans vos réjouissances. Plût à Dieu que vous eussiez deviné qui
il était!
Cette charité extraordinaire avivait encore sa passion des souffrances
qui allait, d’années en années, en grandissant. Décharger le prochain de
ses maux et les ressentir à sa place, lui paraissait une chose due et
parfaitement juste; si résolue, si impitoyable pour elle-même, elle ne
pouvait voir pâtir les autres, sans vouloir aussitôt les soulager.
Elle accomplissait, sans faiblir, cette mission de la suppléance que le
Sauveur lui avait confiée; elle se substituait, ainsi qu’il fut narré,
aux âmes du Purgatoire, pour achever de subir leur peine; elle se
subrogeait à la Hollande, à sa ville natale, pour expier par des
châtiments leurs démérites.
A un moment, une guerre civile éclata à Schiedam. Comme toujours, au
lieu de se défendre, les gens pacifiques s’enfuirent; la cité risquait
fort d’être saccagée par les vainqueurs et cependant l’un des hommes
qu’ils poursuivaient et qui s’était, au début des hostilités, réfugié
dans un autre hameau, revint et dit à des amis le suppliant de repartir:
--Je n’ignore pas le danger que je cours, mais je sais aussi que les
prières de Lydwine me protégeront moi et la ville.
Ces paroles ayant été rapportées à la sainte, elle soupira humblement:
je rends grâce au Seigneur qui inspire aux âmes simples une telle
confiance en les prières de sa petite servante.
Et elle parvint en effet,--Dieu seul connaît en échange de quels
nouveaux tourments!--à déjouer les brigues et à réconcilier tous ces
gens.
Une autre fois, elle dut encore intervenir auprès du Sauveur pour
préserver la ville de la destruction qui la menaçait.
Une flotte ennemie qui avait déjà ravagé le littoral des autres
provinces parut en face de Schiedam. Lydwine s’offrit en otage à Jésus,
le supplia d’assouvir sa colère sur elle et, tandis que tous les
habitants s’attendaient à être égorgés, la flotte, malgré ses efforts,
malgré le vent qui lui était favorable, reculait au lieu d’avancer et
elle finit par disparaître, repoussée, en quelque sorte, par les
exorations de la sainte.
Elle était donc le paratonnerre de sa patrie; mais quand elle avait été
crucifiée pour tous, elle souhaitait encore de l’être pour chacun; elle
allait du plus grand au plus petit, du général au particulier; elle le
montra dans une autre circonstance.
Entendant, une matinée, des gémissements dans la rue, elle invita un
ecclésiastique assis à son chevet à vérifier qui pleurait ainsi, au
dehors. C’est une de vos amies qui est torturée par une rage de dents
atroce, dit-il, en rentrant. Lydwine envoya aussitôt ce prêtre la
chercher et, du ton le plus naturel, lui proposa d’endurer sa rage de
dents, à sa place.
--Vous avez assez d’infirmités, répliqua la brave femme, sans encore
vous charger des miennes; priez seulement Notre Seigneur qu’il me
délivre de cette crise.
Lydwine pria; son amie fut dégrevée sur-le-champ, mais elle, elle
souffrit tellement pendant vingt-quatre heures de la mâchoire, qu’elle
en hurlait.
Ce transfèrement d’un mal d’une personne à une autre, par la voie de
l’oraison, se complétait par un autre phénomène. De ces calamités
corporelles accumulées sur une sainte émanaient de salutaires
effluences, des propriétés célestes de guérison. Une vertu sortait
d’elle, ainsi qu’il est dit du Christ dans les Évangiles; sa pourriture
engendrait la bonne santé pour les autres. C’est ainsi qu’un jour une
femme dont l’enfant malade poussait des cris déchirants vint le déposer
sur le lit de Lydwine. A peine y fut-il placé que ses maux cessèrent.
Elle lui sourit et lui vanta, en des termes qu’il ne pouvait encore
saisir, les délices de la chasteté; et il se remémora ces leçons
lorsqu’il grandit; il les comprit et dès qu’il eut atteint l’âge de
raison, il se fit religieux, en souvenir d’elle.
C’est ainsi encore qu’en Angleterre, un marchand qui n’avait jamais
entendu parler de la sainte, se lamentait d’être affligé d’un mal de
jambe incurable; une nuit, tandis qu’il se désespérait, il s’endormit et
une voix, en songe, lui dit: envoie quelqu’un en Hollande, à Schiedam;
il se procurera de l’eau dans laquelle une vierge du nom de Lydwine se
sera lavé les mains et, tu l’appliqueras en compresse sur ton mal qui
aussitôt s’évanouira.
Il dépêcha, dès son réveil, un messager à la sainte; elle lui donna
l’eau qui avait servi à ses ablutions et le marchand, dès qu’il en eut
imbibé sa jambe, fut, en effet, guéri.
Il convient de remarquer que, dans tous ces miracles, Lydwine eut
seulement recours aux obsécrations, car il est bien probable qu’en
confiant un peu d’eau à l’anglais chargé de la rapporter dans son pays,
elle pria pour la personne qui devait se lotionner avec; elle était, en
somme, plus passive qu’active, c’est-à-dire qu’elle n’agissait pas par
elle-même, ainsi que beaucoup d’autres saints qui chassaient les
infirmités, avec un signe de croix, un attouchement, une imposition des
mains. Elle, s’en remettait à Dieu, le suppliait de l’exaucer; elle
jouait le rôle d’une intermédiaire entre les malades et Jésus et c’était
tout.
Une seule exception apparaît dans sa biographie à cette règle qu’elle
semblait s’être tracée; ce fut le jour où une femme qui lui était chère,
la veuve Simon peut-être, fut atteinte d’une fistule.
Lydwine l’incita d’abord à visiter les praticiens les plus renommés du
pays. Ils furent tous d’accord pour déclarer qu’aucun espoir
d’amélioration n’était possible.--Allons au grand médecin, fit alors la
sainte. Elle se mit en prières, puis elle toucha doucement avec son
doigt la fistule qui disparut.
Son inlassable charité ne se borna pas à des actes matériels, à des
aumônes, à des cures, voire même à la suppléance des misères d’autrui;
elle s’exerça aussi dans le domaine spirituel et, là, elle pratiqua, une
fois, la substitution mystique à un degré inconnu jusqu’à elle et dont
il n’existe pas, je crois, un second exemple, dans les annales
postérieures des saints.
Le fait que voici n’est-il pas, en effet, unique? Je me contente de le
raconter, tel qu’il figure dans les vies recueillies par les
Bollandistes.
Un homme qui était un vrai scélérat fut assailli de remords, mais il
n’osait s’adresser à un prêtre pour renverser devant lui, sa vie. Un
jour que la grâce le torturait, il arriva chez Lydwine et, malgré sa
résistance, il lui fit un aveu complet et détaillé de ses crimes, en la
priant de les endosser et de les confesser à sa place.
Et elle accepta cette substitution d’âme et de personne. Elle appela un
prêtre auquel elle confessa les turpitudes de cet homme, comme si elle
les avait, elle-même, commises et elle accomplit la pénitence que le
ministre lui infligea.
Quelque temps après, le sacripant revint.
--Maintenant, dit-il, que vous avez confessé mes péchés, indiquez-moi la
pénitence que je dois pratiquer; je vous jure que je l’exécuterai.
--Votre pénitence, c’est moi qui l’ai effectuée, répliqua Lydwine; je
vous demande seulement, pour votre mortification, de passer une nuit
entière, sans bouger, sur le dos.
Le pécheur sourit, jugeant la coulpe douce et facile; le soir, il
s’étendit dans la position désignée et résolut, ainsi qu’il avait été
convenu avec la sainte, de ne se tourner, ni sur le côté droit, ni sur
le côté gauche; mais il ne put s’endormir et cette immobilité ne tarda
pas à lui paraître insupportable. Alors il réfléchit et pensa: je me
plains et pourtant mon lit est moelleux et je n’ai pas, ainsi que la
pauvre Lydwine, les épaules sur de la paille, à vif; et cependant, elle
est innocente, tandis que moi! Le remords qui l’avait tant angoissé
l’étreignit à nouveau; il se révisa, pleura ses méfaits, se reprocha sa
lâcheté et quand le jour eut commencé de luire, il courut se confesser à
un prêtre, cette fois, et ce chenapan fut désormais intègre et cet impie
devint pieux.
La tâche de Lydwine était d’autres fois moins pénible; au lieu d’écouter
les aveux de débauchés et de gredins, elle recevait les confidences de
bonnes et de naïves gens; tel, un ecclésiastique d’une admirable candeur
qui l’aborda pour être éclairé sur l’état de son âme et de celles que
son ministère l’obligeait à diriger. Lydwine l’accueillit aimablement
mais elle refusa de répondre à certaines de ses questions qu’elle
estimait indiscrètes; persuadé qu’il lui avait déplu, il fut, en sortant
de chez elle à l’église et s’agenouilla, en pleurant, devant l’autel de
la Sainte Vierge.
Là, il tomba--ce qui ne lui était jamais arrivé--dans le ravissement et
il vit une jeune fille s’avançant à sa rencontre, accompagnée de deux
anges qui chantaient le «Salve Regina» et il fut empli d’une telle joie
que son âme aurait éclaté, si l’extase n’avait aussitôt pris fin.
Dès qu’il eut ressaisi ses sens, il se précipita chez la bienheureuse.
--Eh bien, fit-elle, lorsqu’il entra, le beau temps succède à la pluie,
mon père, n’est-ce pas?
Surpris, il s’écria; c’était donc vous qui marchiez escortée de deux
anges, alors que j’étais prosterné dans la chapelle de la Madone!
Elle sourit, mais se tut.
Telle encore une excellente femme qui, tentée par le démon, sombra,
après s’être vainement débattue, dans le désespoir; ses amis ne
parvenant pas à la remonter l’emmenèrent chez la sainte qui lui dit tout
bonnement: tenez-vous en paix et attendez.
Quelques jours après, cette femme, projetée hors d’elle-même, se
promena, ainsi qu’en un rêve, avec Lydwine dans un fastueux palais et
elle y fut saturée de si impérieux parfums qu’une fois de retour sur la
terre, les odeurs même les plus délicates lui paraissaient nauséabondes
et que le cœur lui levait; mais ses peines s’étaient évaporées dans le
céleste tourbillon de ces senteurs et lorsque l’Esprit de Malice essaya
encore de l’investir, elle subit ses assauts, sans fléchir.
Telle enfin une autre femme qui était mariée à une sinistre brute dont
les incessantes colères se résolvaient en des dégelées de coups.
Patientez, lui répétait Lydwine, alors qu’elle la suppliait d’obtenir
par ses prières que ce butor devînt moins rogue; mais les semaines se
succédaient et la malheureuse n’en continuait pas moins à être battue
comme plâtre, au moindre mot. Lasse de cette existence, elle résolut de
se pendre; des amis qui survinrent à temps l’en empêchèrent; alors elle
rumina de se noyer dans la Meuse et elle profita d’un moment où son mari
était absent et où ses intimes ne la surveillaient pas, pour gagner le
fleuve; mais, chemin faisant, elle réfléchit: Lydwine a toujours été si
dévouée pour moi que je ne veux pas cependant mourir sans lui dire
adieu; et elle se dirigea vers sa maison.
A cet instant, Lydwine, entourée de ses garde malades, s’exclama: allez
au plus vite ouvrir la porte à celle qui va frapper, car son cœur se
fond d’amertume!
Et dès qu’elle eut pénétré dans la chambre de la sainte, cette
malheureuse s’affaissa sur les genoux et sanglota.
--Allons, ma bien chère, fit Lydwine, ne songez plus au suicide et
retournez chez vous; le bourreau que vous redoutez s’est changé en le
plus affable des époux, je vous l’affirme.
Confiante en cette promesse, la femme, après avoir imploré et reçu la
bénédiction de la malade, se rendit chez elle.
Son mari était couché et il dormait; elle se déshabilla, sans bruit,
pour ne pas le réveiller et s’assoupit à son tour; le lendemain matin,
elle trouva un homme souriant qui ne l’injuriait et ne la cognait
plus.--Pourvu que cela dure! pensa-t-elle, mais cela dura.--Ce rustre
devenu par miracle si débonnaire, ne dévia plus.