III.

Jusqu’à sa quinzième année, Lydwine semble s’être assez bien portée; ses

historiens nous apprennent seulement qu’en bas âge, elle fut atteinte de

la gravelle et expulsa de nombreux calculs; mais ni Gerlac, ni Brugman,

ni A Kempis, ne nous parlent des affections infantiles qu’elle put

subir; ce n’est, en somme, que vers la fin de sa quinzième année, que

l’amoureuse furie de l’Époux s’abattit sur elle.

Alors, elle eut une maladie qui ne mit point ses jours en danger, mais

qui la laissa dans un état de faiblesse qu’aucun des pharmaques prônés

par les mires et les apothicaires de cette époque ne parvint à vaincre.

Devenue étonnamment débile, elle languit; ses joues se creusèrent et ses

chairs fondirent; elle maigrit à n’avoir plus que la peau et les os;

l’avenance même de ses traits disparut dans les saillies et les vides

d’une face qui, de blanche et rose qu’elle était, verdit, puis se

cendra. Ses souhaits s’exauçaient; elle était cadavériquement laide. Ses

prétendants se réjouirent d’avoir été évincés et elle ne craignit plus

de se montrer.

Cependant, comme elle n’arrivait pas à recouvrer ses forces, elle

gardait la chambre, quand quelques jours avant la fête de la

Purification, ses amies la visitèrent. Il gelait, à ce moment, à pierre

fendre et la rivière, la Schie, qui traverse la ville était, ainsi que

les canaux, glacée; par ces temps de froidure acérée, toute la Hollande

patine. Ces jeunes filles invitèrent donc Lydwine à patiner avec elles;

mais, préférant demeurer seule, elle prétexta du mauvais état de sa

santé pour ne pas les suivre. Elles insistèrent, tant et si bien, lui

reprochant son manque d’exercice, l’assurant que le grand air lui ferait

du bien, que, de peur de les contrarier, elle finit, avec l’assentiment

de son père, par les accompagner sur l’eau devenue ferme du canal

derrière lequel sa maison était située; elle s’était relevée, après

avoir chaussé ses patins, quand l’une de ses camarades, lancée à fond de

train, se rua sur elle, avant qu’elle eût pu se détourner et elle

culbuta sur un glaçon dont les aspérités lui brisèrent l’une des fausses

côtes du flanc droit.

On la ramena, en pleurant, chez elle et la pauvre fille fut étendue sur

un lit qu’elle ne devait plus guère quitter.

Cet accident fit aussitôt le tour de la ville et chacun crut de son

devoir d’émettre son avis. Lydwine dut supporter, comme Job,

l’intarissable bavardage des gens que le malheur des autres rend

loquaces; quelques-uns cependant plus sages, au lieu de la réprimander

d’être sortie, se bornèrent à la plaindre, pensant que Dieu avait eu

sans doute des raisons spéciales pour la traiter ainsi. Sa famille,

désolée, résolut de tout tenter pour la guérir; malgré sa pauvreté, elle

appela les médecins en renom des Pays-Bas. Ils la droguèrent éperdument

et le mal empira; à la suite de ces traitements, un apostème induré se

forma dans la fracture.

Elle souffrit le martyre; ses parents ne savaient plus à quels saints se

vouer, quand un praticien célèbre de Delft, homme très charitable et

très pieux, Godfried de Haga, surnommé Sonder-Danck parce qu’il

répondait invariablement avec ce mot qui signifie en hollandais «pas de

merci» à tous les malades qu’il soignait gratuitement, vint en

consultation la voir. Ses idées sur la thérapeutique étaient celles

qu’exprima dans son «Opus paramirum» Bombast Paracelse qui naquit

quelques années après la mort de Lydwine. Au milieu du fatras plus ou

moins incohérent de son occultisme, cet homme étonnant avait saisi la

grande loi de l’équilibre divin lorsqu’il écrivait à propos de l’essence

de Dieu: «Il faut savoir que toute maladie est une expiation et que si

Dieu ne la considère pas comme finie, aucun médecin ne peut

l’interrompre... le médecin ne guérit que si son intervention coïncide

avec la fin de l’expiation déterminée par le Seigneur.» Godfried de Haga

examina donc la patiente et il parla de la sorte à ses confrères

assemblés, curieux de connaître son verdict: cette maladie-là, mes très

chers, n’est point de notre ressort; tous les Gallien, les Hippocrate et

les Avicenne du monde y perdraient leur renom. Et il ajouta

prophétiquement: «La main de Dieu est sur cette enfant. Il opérera des

merveilles en elle; plût au ciel qu’elle fût ma fille, je donnerais de

bon cœur un poids d’or égal à celui de sa tête, pour payer cette faveur,

si elle était à vendre.» Et il partit, en ne prescrivant aucun remède;

alors tous les médicastres s’en désintéressèrent et elle y gagna, au

moins pour quelque temps, de n’être plus contrainte à s’ingérer des

remèdes inutiles et coûteux; mais le mal s’accrut encore et les douleurs

devinrent intolérables; elle ne put rester ni couchée, ni assise, ni

debout. Ne sachant plus que faire et ne pouvant s’immobiliser dans la

même position, un seul instant, elle demandait qu’on la transférât d’un

lit dans un autre, croyant amortir ainsi un peu l’acuité de ses

tortures; mais les secousses de ces déplacements achevèrent d’exaspérer

son mal.

La veille de la Nativité de saint Jean-Baptiste, ses tourments

atteignirent leur paroxysme; elle sanglotait sur son lit, dans un état

d’énervement affreux; à un moment, elle n’y tint plus; les douleurs

s’accélérèrent si déchirantes qu’elle jaillit de sa couche et tomba,

cassée en deux sur les genoux de son père qui pleurait, assis auprès

d’elle. Ce saut fit éclater l’abcès; mais, au lieu de crever au dehors,

il perça en dedans et elle rendit le pus à pleine bouche. Ces

vomissements la secouaient de la tête aux pieds et ils étaient avec cela

si abondants qu’ils emplissaient des écuelles que l’on avait à peine le

loisir de vider à mesure qu’elles débordaient, dans un grand coquemar.

Finalement, elle s’évanouit dans un dernier hoquet et ses parents la

crurent morte. Elle reprit cependant connaissance et alors la vie la

plus sinistre qui se puisse imaginer commença pour elle; incapable de

s’appuyer sur ses jambes et toujours agitée de ce besoin de changer de

place, elle se traîna sur les genoux, rampa sur le ventre, s’accrochant

aux escabeaux et aux angles des meubles; brûlée de fièvre, elle fut

obsédée par des goûts maladifs et but l’eau sale ou l’eau tiède qu’elle

rencontrait et elle la rejetait, tordue par d’affreux cahots. Trois ans

se passèrent de la sorte; pour parfaire son martyre, elle fut abandonnée

par ceux qui venaient encore, de temps en temps, la saluer. L’aspect de

ses tortures, ses gémissements et ses cris; le masque horrible de son

visage tuméfié par les larmes, mirent les visiteurs en déroute. Sa

famille, seule, l’assistait, son père dont la bonté ne se démentit pas,

sa mère qui, moins résignée à son sort de garde-malade, s’agaça, et,

impatientée de l’entendre toujours geindre, la brusqua.

Le chagrin qu’elle ressentait, en étant déjà si malheureuse, d’être

obligée de subir encore des algarades et des reproches aurait sans doute

fini par la tuer, si Dieu, qui semblait demeurer jusqu’alors sur

l’expectative avec elle, n’était subitement intervenu, lui montrant par

un soudain miracle qu’il ne la délaissait point et infligeant, par la

même occasion, une leçon de miséricorde à sa mère.

Voici, en effet, ce qui advint:

Un jour, deux hommes se querellèrent sur la place; après s’être couverts

d’injures, ils se gourmèrent et l’un d’eux, tirant son épée, fondit sur

l’autre qui, ou désarmé ou moins courageux, s’enfuit; il aperçut, à un

tournant de rue, la maison de Lydwine dont la porte était ouverte et il

s’y précipita. Son adversaire qui ne l’avait pas vu entrer, soupçonna

néanmoins qu’il s’était réfugié en ce lieu et considérant Pétronille qui

le regardait, effarée, sur le seuil, il s’écria, écumant de rage: Où

est-il, ce fils de la mort? n’essayez pas de me tromper, il doit être

caché chez vous! Elle l’assura, en tremblant, que non; mais il ne la

crut pas; et l’écartant d’un revers de main et proférant les plus

terribles menaces, il pénétra jusque dans la chambre de Lydwine et somma

la malade de ne pas lui déguiser la vérité.

Lydwine, incapable de mentir, répondit: Celui que vous poursuivez est,

en effet, ici.

A ces mots, Pétronille qui s’était glissée derrière l’énergumène ne put

se contenir et elle gifla sa fille, disant: Comment, misérable folle,

vous livrez un homme qui est votre hôte alors qu’il est en danger de

mort!

Cependant le forcené ne voyait et n’entendait rien de cette scène. Il

cherchait, en blasphémant, son adversaire devenu invisible pour lui et

qui était pourtant, là, debout, devant lui, au milieu de la pièce. Ne le

découvrant pas, il s’élança dehors pour retrouver ses traces, tandis que

le malheureux décampait, à son tour, d’un autre côté, à toutes jambes.

Lorsqu’ils furent partis, Lydwine qui avait reçu, sans se plaindre,

cette correction, murmura: J’ai cru, ma mère, que le fait seul de dire

la vérité suffirait à sauver cet homme;--et Pétronille, admirant la foi

de sa fille et le miracle qui l’en avait récompensée, conçut de plus

débonnaires sentiments et supporta désormais avec moins de malveillance

et d’aigreur les fatigues et les peines que lui causaient les infirmités

de Lydwine.

Il convient d’avouer, d’ailleurs, qu’elle avait, pour excuse de ses

acrimonies, d’incessants embarras et de harassantes besognes, la brave

femme! car si les infirmités de son enfant lui semblaient excessives

déjà, elles n’étaient que bénignes en comparaison de celles qui

surgirent.

Bientôt, Lydwine ne put même plus se traîner sur les genoux et

s’agripper aux huches et aux sièges; il lui fallut croupir sur sa couche

et ce fut, cette fois, pour jamais; la plaie qui n’avait pu se

cicatriser, sous les côtes, s’envenima et la gangrène s’y mit; la

putréfaction engendra les vers qui parvinrent à se faire jour sous la

peau du ventre et pullulèrent dans trois ulcères ronds et larges comme

des fonds de bols; ils se multiplièrent d’une façon effrayante; ils

paraissaient bouillir, dit Brugman, tant ils grouillaient; ils avaient

la grosseur du bout d’un fuseau et leurs corps étaient gris et aqueux et

leurs têtes noires.

L’on rappela des médecins qui prescrivirent d’appliquer sur ces nids de

vermines, des cataplasmes de froment frais, de miel, de graisse de

chapon, auxquels d’aucuns conseillèrent d’ajouter de la crème de lait ou

du gras d’anguille blanche, le tout saupoudré de chair de bœuf desséchée

et réduite en poudre, dans un four.

Et, en effet, ces remèdes qui exigeaient, pour les préparer, certains

soins--car il fut remarqué que si la farine de froment était tant soit

peu éventée, les vers ne s’en repaissaient point--la soulagèrent et l’on

arriva, par ce moyen, à retirer de ses blessures de cent à deux cents

vers par vingt-quatre heures.

A ce propos d’emplâtre façonné avec de la graisse de chapon, les

biographes de Lydwine nous racontent cette anecdote:

Le curé de Schiedam était alors un P. André, de l’ordre des prémontrés,

détaché de son couvent de l’île Sainte-Marie. Ce religieux était pourvu

d’une âme vraiment turpide. Goinfre et rapace, ne songeant qu’à son

bien-être, il dut, aux approches du Carême, traiter les recteurs de sa

paroisse et il tua des chapons qu’il avait eu le soin préalable

d’engraisser. Or, il se présenta à ce moment chez Lydwine pour la

confesser; connaissant les desseins annoncés de cette bombance et

l’apport préparé des volatiles, elle lui demanda de lui donner la

graisse de l’un d’eux pour la confection de son onguent. Il répondit,

avec mauvaise humeur, qu’il ne le pouvait, attendu que ses chapons

étaient maigres et que le peu de jus qui en coulerait devait servir à la

cuisinière pour les arroser pendant la cuisson. Elle insista, lui

proposa même en échange une mesure de beurre égale à celle de la

graisse; il persista dans sa résolution; alors, elle le regarda et lui

dit:

--Vous m’avez refusé ce que je vous quêtais, à titre d’aumône, au nom de

Jésus, eh bien, je prie maintenant notre Sauveur pour que votre volaille

soit dévorée par les chats.

Et ainsi fut fait; quand le matin du repas l’on inspecta le

garde-manger, l’on y découvrit, en guise de bêtes à rôtir à la broche,

des fragments broyés d’os.

Si cette aventure ne rendit point, comme nous le verrons par la suite,

ce religieux moins égoïste et moins vil, elle lui valut au moins de se

montrer, dans une circonstance analogue, plus sagace et moins chiche,

car Gerlac nous narre cet autre épisode:

En sus de ces cataplasmes de fleur de froment et d’axonge, Lydwine se

servait quelquefois de tranches de pomme coupées fraîches, pour les

apposer sur ses plaies et en rafraîchir l’inflammation. Or, le curé

possédait des pommes en abondance, dans son jardin. La sainte lui en

réclama quelques-unes pour cet usage. Il commença par rechigner,

déclarant qu’il ne savait pas s’il en restait, mais quand il fut rentré

chez lui, il se remémora ses chapons perdus et il envoya aussitôt

quelques pommes à sa pénitente, en disant: je les lui offre de peur que

ce ne soient, cette fois, les loirs qui me les mangent.

Au fond, ces médicaments étaient anodins et ne la secouraient guère. Un

médecin du diocèse de Cologne qui avait entendu parler d’elle, peut-être

par Godfried de Haga dont il semble avoir été l’ami, parut mieux

réussir, bien qu’en fin de compte, il se soit borné à changer, en

l’aggravant, la nature du mal. Il lui fit appliquer sur ses foyers

purulents des compresses imbibées d’une mixture qu’il préparait, en

distillant certaines plantes cueillies dans les forêts par les temps

secs, au point du jour, lorsqu’elles sont encore couvertes de rosée.

Cette mixture, mélangée à une décoction de centaurée ou de mille-fleurs,

sécha peu à peu les ulcères. Ce médecin était un brave homme car, pour

être sûr qu’elle ne serait pas privée, s’il mourait avant elle, de son

remède, il avait chargé son gendre, un apothicaire du nom de Nicolas

Reiner, de lui expédier, après son décès, toutes les fioles dont elle

aurait besoin pour fermer ses plaies.

Mais le moment arriva où tous ces palliatifs furent définitivement

infidèles, car le corps entier de la malheureuse fut à vif; en outre de

ses ulcères dans lesquels vermillaient des colonies de parasites qu’on

alimentait sans les détruire, une tumeur apparut sur l’épaule qui se

putréfia; puis ce fut le mal redouté du Moyen Age, le feu sacré ou le

mal des ardents qui entreprit le bras droit et en consuma les chairs

jusqu’aux os; les nerfs se tordirent et éclatèrent, sauf un qui retint

le bras et l’empêcha de se détacher du tronc; il fut dès lors impossible

à Lydwine de se tourner de ce côté et il ne lui resta de libre que le

bras gauche pour soulever sa tête qui pourrit à son tour. Des névralgies

effroyables l’assaillirent qui lui forèrent, ainsi qu’avec un

villebrequin, les tempes et lui frappèrent, à coups redoublés de

maillet, le crâne; le front se fendit de la racine des cheveux jusqu’au

milieu du nez; le menton se décolla sous la lèvre inférieure et la

bouche enfla; l’œil droit s’éteignit et l’autre devint si sensible qu’il

ne pouvait supporter, sans saigner, la moindre lueur; elle éprouva aussi

des rages de dents qui durèrent parfois des semaines et la rendirent

quasi-folle; enfin, après une esquinancie qui l’étouffa, elle perdit le

sang, par la bouche, par les oreilles, par le nez, avec une telle

profusion que son lit ruisselait.

Ceux qui assistaient à ce lamentable spectacle se demandaient comment il

pouvait sortir, d’un corps si parfaitement épuisé, une telle quantité de

sang et la pauvre Lydwine essayait de sourire.

--Dites, faisait-elle, vous qui en savez plus long que moi, d’où peut

venir au printemps cette sève dont se gonfle la vigne, si noire et si

nue pendant l’hiver?

Il semblait qu’elle eût parcouru le cycle possible des maux. Il n’en

était rien; à lire les descriptions de ses biographes que j’adoucis,

l’on se croirait dans une clinique où défilent, une à une, les maladies

les plus terrifiantes, les cas de douleur les plus exaspérés, les crises

les plus rares.

Bientôt, en sus de ses autres infirmités, sa poitrine jusqu’alors

indemne s’attaqua; elle se moucheta d’ecchymoses livides, puis de

pustules cuivrées et de clous; la gravelle, qui l’avait torturée dès son

enfance et qui était disparue, revint et elle évacua des calculs de la

grosseur d’un petit œuf; ce furent ensuite les poumons et le foie qui se

carièrent; puis un chancre creusa un trou à pic qui s’étendit dans les

chairs et les rongea; enfin quand la peste s’abattit sur la Hollande,

elle en fut infectée, la première; deux bubons poussèrent, l’un sur

l’aine, et l’autre dans la région du cœur.--Deux, c’est bien,

s’exclama-t-elle, mais s’il plaît à Notre Seigneur, je pense qu’en

l’honneur de la sainte Trinité, trois seraient mieux!--et un troisième

abcès lui fouilla aussitôt la joue.

Elle serait morte vingt fois si ces affections avaient été naturelles;

une seule eût suffi pour la tuer; aussi, n’y avait-il, pour essayer de

la guérir, rien à tenter, rien à faire.

Mais la renommée de ces maux réunis si étrangement sur une seule

personne qui continuait de vivre, en étant sur toutes les parties du

corps mortellement atteinte, s’était répandue au loin. Si elle lui avait

amené des empiriques qui avaient parfois aggravé par de douteuses

panacées, son état, elle lui valut, par contre, une nouvelle visite de

ce brave Godfried de Haga qui l’avait traitée après sa chute.

Il arriva à Schiedam, accompagné de la comtesse Marguerite de Hollande

dont il était le médecin, et qui voulait vérifier par elle-même le cas

de cette extraordinaire malade dont elle entendait souvent, par les

seigneurs de sa Cour, parler. Elle pleura de pitié, en voyant l’aspect

inhumain de Lydwine.

Godfried, qui avait jadis pronostiqué l’origine divine de ces maux, ne

pouvait que constater l’impuissance de son art à les guérir; croyant

cependant qu’il parviendrait peut-être à soulager la patiente, il lui

retira du ventre les entrailles qu’il déposa dans un bassin; il les tria

et remit, après les avoir nettoyées, celles qui n’étaient pas hors

d’usage, en place. Son diagnostic fut qu’elle était affligée d’une

putréfaction de la moelle qu’il attribua assez bizarrement à cette cause

que Lydwine ne salait jamais ses aliments; il ajouta, en se retirant,

qu’une nouvelle maladie, l’hydropisie se produirait à bref délai, et ses

prévisions se réalisèrent: l’hydropisie s’attesta dès que les ulcères

soignés par les solutions et les compresses du médecin de Cologne se

fermèrent. Quand ils ne suppurèrent plus, la malheureuse gonfla et

regretta d’avoir échangé, contre un pire, son mal.

Et cet incroyable assaut de calamités physiques, elle l’endura pendant

trente-huit années; elle n’eut, durant ce temps, pas un instant de

répit, pas une heure de bon.

Il convient de remarquer maintenant que parmi ces méchéances dont elle

souffrit, deux sont comprises dans les trois fléaux venus de l’Orient

qui désolèrent l’Europe pendant le Moyen Age: le mal des ardents, une

sorte d’ergotisme gangréneux, brûlant ainsi qu’un feu caché les chairs

des membres et délitant les os, jusqu’à ce que la mort achevât le

supplice; la peste noire qui, selon l’observation d’un médecin de

l’époque, «se déclarait avec fièvre continue, apostèmes et carboncles ès

parties externes, principalement aux aisselles et aux aisnes et l’on en

mourait en cinq jours».

Reste donc le troisième fléau qui fit, lui aussi, le désespoir de ces

siècles, la lèpre.

Il manque à la série des affections subies par la pauvre fille. Dieu

qui, dans les Écritures, et dans les vies des saints, paraît

s’intéresser d’une façon particulière au «mesel» ou lépreux qu’il guérit

ou dont il emprunte la repoussante image pour tenter la charité des

siens, Dieu ne voulut pas imposer à sa pitoyable servante cette dernière

épreuve; et le motif de cette exception qui étonne tout d’abord, on le

comprend pour peu que l’on y réfléchisse. La lèpre eût contrecarré les

desseins du Seigneur et rendu l’expansion de la sainteté de Lydwine,

nulle.

Il faut se rappeler, en effet, que, pendant le Moyen Age, les lépreux,

considérés comme incurables, car toute la pharmacopée de ses docteurs,

l’ellébore, les bains de soufre, la chair de vipère usités dès

l’antiquité déjà, l’arsenic essayé par Paracelse, n’avaient pu parvenir

à en guérir un, furent enfermés, par peur de la contagion, dans des

hospices spéciaux ou isolés dans de petites maisons, dans des «bordes»

qu’il leur était interdit, sous menace des plus dures peines, de

quitter. Ils durent même revêtir un costume distinctif, une sorte de

housse grise ou d’esclavine, agiter avec une main toujours enveloppée

d’un gant une crécelle dite tartavelle pour empêcher les gens de

s’approcher. Le lépreux était un paria, mort civilement, séparé à jamais

du monde, et on l’enterrait, après son trépas, dans un lieu à part.

La liturgie était pour lui, terrible; avant de le séquestrer, l’Église

célébrait, en sa présence, une messe de Saint-Esprit avec l’oraison «pro

infirmis», puis elle le conduisait processionnellement à la cabane qui

lui était destinée ou à la maladrerie, s’il en existait une, dans le

pays; on lui lisait les effrayantes prohibitions qui le retranchaient du

nombre des vivants, l’on jetait trois pelletées de terre, prises dans le

cimetière, sur son toit, l’on plantait une croix devant sa porte et

c’était fini du mesel.

Dans certaines contrées de la France, le rituel qui le concernait était

plus sinistre encore. Le malheureux féru de la maladie de «Monsieur

sainct Ladre» n’entrait à l’église, le jour fixé pour son internement,

qu’allongé sur une civière et couvert d’un drap noir, de même qu’un

mort. Le clergé chantait le «libera» et faisait la levée du corps. Le

lépreux ne se tenait debout qu’une fois arrivé devant le lazaret ou

devant la hutte qui devait l’abriter et, là, tête basse, il écoutait la

lecture de l’arrêt qui lui enjoignait de ne pas risquer un pied dehors,

de ne pas toucher à quoi que ce fût, qui allait jusqu’à lui prescrire de

passer sous le vent des personnes saines, si celles-ci venaient par

hasard à le croiser.

Les règlements relatifs à la lèpre ont été, à quelques détails près,

partout les mêmes. Le Coutumier du comté de Hainaut qui fut, au XIVe

siècle, l’une des provinces composant le domaine des Pays-Bas, contient

une série d’ordonnances de ce genre. Il est donc certain que si Lydwine

avait été atteinte de ladrerie, elle eût été emportée de chez elle et

ensevelie, pour ainsi dire, vivante; elle n’aurait pu recevoir les

secours de son père et de sa mère et, après leur décès, de ses neveu et

nièce que l’on eût écartés par crainte de la diffusion du mal; elle fût,

dès lors, sans que quiconque l’eût pu visiter, demeurée inconnue et les

exemples auxquels Dieu désirait qu’elle servît, seraient à jamais

ignorés.

Il faut noter aussi que cette question des soins à lui donner paraît

avoir été envisagée d’une façon très particulière par Notre Seigneur. Il

l’accabla de tourments, il la défigura en substituant au charme de son

clair visage l’horreur d’une face boursouflée, d’une sorte de mufle

léonin raviné par des rigoles de larmes et des rainures de sang; il la

mua en un squelette et bomba sur cette consternante maigreur le dôme

ridicule d’un ventre rempli d’eau; il la promut, pour ceux qui ne voient

que les apparences, hideuse; mais s’il accumula sur elle toutes les

disgrâces des formes, il entendit que les gardes malades chargées de la

panser ne pussent être dégoûtées et lassées de leurs charitables

offices, par l’odeur de décomposition qui devait forcément s’exhaler des

plaies.

En un constant miracle, il fit de ces blessures des cassolettes de

parfums; les emplâtres que l’on enlevait, pullulant de vermines,

embaumaient; le pus sentait bon, les vomissements effluaient de délicats

aromes; et de ce corps en charpie qu’il dispensait de ces tristes

exigences qui rendent les pauvres alités si honteux, il voulut qu’il

émanât toujours un relent exquis de coques et d’épices du Levant, une

fragrance à la fois énergique et douillette, quelque chose comme un

fumet bien biblique de cinnamome et bien hollandais, de cannelle.

Sainte Lydwine de Schiedam · 第 6 / 47 题