SCÈNE V

La place publique d'Antium.

TULLUS AUFIDIUS _paraît au milieu de sa suite_.

AUFIDIUS, _à un officier_.--Allez, annoncez aux nobles de l'État que

je suis arrivé: remettez-leur ce papier; et, quand ils I'auront lu,

dites-leur de se rendre à la place publique, où je confirmerai la vérité

de cet écrit devant eux et devant le peuple assemblé. Celui que j'accuse

est déjà rentré dans la ville par cette porte, et il se propose de

paraître devant le peuple, espérant se justifier avec des paroles.

Hâtez-vous. (_À trois ou quatre conspirateurs de la faction d'Aufidius

qui viennent au-devant de lui_.) Soyez les bienvenus.

PREMIER CONJURÉ.--En quel état est notre général?

AUFIDIUS.--Dans l'état d'homme empoisonné par ses propres aumônes, et

tué par sa charité.

SECOND CONJURÉ.--Très-noble seigneur, si vous persistez dans le projet

auquel vous avez désiré de nous associer, nous vous délivrerons du

danger qui vous menace.

AUFIDIUS,--Je ne puis encore rien décider: nous agirons selon que nous

trouverons le peuple disposé.

TROISIÈME CONJURÉ.--Tant qu'il y aura de la division entre Marcius et

vous, le peuple flottera incertain: mais la chute de l'un rendra le

survivant héritier de toute sa faveur.

AUFIDIUS.--Je le sais; et mon plan, pour trouver un prétexte de le

frapper, est bien arrangé.--Je l'ai relevé dans sa disgrâce, j'ai engagé

mon honneur pour garant de sa foi. Marcius, ainsi comblé d'honneur, a

arrosé de flatteries ses nouvelles plantations; il a caressé et séduit

mes amis, et c'est dans cette vue qu'il a plié son caractère, qu'on

avait toujours connu auparavant pour être rude, indépendant et

indomptable.

TROISIÈME CONJURÉ.--Telle était sa roideur quand il briguait le

consulat, qu'il le perdit en refusant de fléchir.

AUFIDIUS.--C'est ce dont j'allais parler. Banni pour son orgueil, il est

venu dans ma maison offrir sa tête à mon glaive: je l'ai accueilli, je

l'ai associé à ma fortune, j'ai donné un libre cours à tous ses désirs;

j'ai fait plus: je l'ai laissé, pour accomplir ses projets, choisir dans

mon armée mes meilleurs et mes plus vigoureux soldats; j'ai servi ses

desseins aux dépens de ma propre personne; je l'ai aidé à recueillir une

renommée qu'il s'est appropriée tout entière, et j'ai mis de l'orgueil

à me nuire ainsi à moi-même, si bien qu'à la fin j'ai pu être pris pour

son subordonné et non son égal, et qu'il m'a traité de l'air qu'on prend

avec un mercenaire.

PREMIER CONJURÉ.--Voilà en effet son procédé: l'armée en a été étonnée,

et pour dernier trait, lorsqu'il était maître de Rome, et que nous nous

attendions au butin et à la gloire...

AUFIDIUS.--Oui, et c'est sur ce point que je l'attaquerai avec toute

l'habileté dont je serai capable. Pour quelques larmes de femme qu'on

obtient aussi facilement que des mensonges, il a vendu tout le sang

versé et tous les travaux qu'avait coûtés notre grande entreprise. C'est

pour cela qu'il mourra, et je me rajeunirai par sa chute. Mais écoutons.

(On entend le bruit des instruments militaires et les cris du peuple.)

PREMIER CONJURÉ.--Vous êtes entré dans notre ville natale comme un

poteau, sans que personne vous ait fait accueil; mais il revient en

fatiguant l'air par le bruit qu'il cause.

SECOND CONJURÉ.--Et tout ce peuple stupide, dont il a tué les enfants,

s'enroue lâchement à célébrer sa gloire.

TROISIÈME CONJURÉ.--Profitez donc du moment favorable, avant qu'il

s'explique et qu'il gagne le peuple par ses discours; qu'il sente votre

fer; nous vous seconderons. Lorsqu'il sera couché sur la terre, alors

vous raconterez son histoire suivant vos intérêts; et votre harangue

ensevelira son apologie avec son corps.

AUFIDIUS.--Cessons nos discours; voici les nobles qui arrivent.

(Entrent les sénateurs volsques.)

LES SÉNATEURS, _à Aufidius_.--Nous vous félicitons de votre retour dans

notre ville.

AUFIDIUS.--Je ne l'ai pas mérité: mais, dignes sénateurs, avez-vous lu

avec attention l'écrit que je vous ai fait remettre?

TOUS.--Nous l'avons lu.

PREMIER SÉNATEUR.--Et sa lecture nous a affligés. Les fautes que

nous avions à lui reprocher auparavant pouvaient, je pense, aisément

s'oublier; mais de finir par où il aurait dû commencer, sacrifier tout

le fruit de nos préparatifs de guerre, en faire retomber tout le fardeau

sur nous-mêmes en signant un traité avec Rome, lorsque Rome se rendait à

nous, c'est un crime qui n'admet aucune excuse.

AUFIDIUS.--Il approche: vous allez l'entendre.

(Coriolan paraît, marchant au milieu des instruments de guerre et des

drapeaux; le peuple le suit en foule.)

CORIOLAN.--Salut, seigneurs: je reviens votre soldat, et je rapporte

un coeur qui n'est pas plus entaché de l'amour de mon pays, qu'il ne

l'était lorsque je suis sorti de cette ville. Je vous suis toujours

dévoué, et tout prêt à suivre vos ordres. Vous devez savoir que j'ai

commencé notre expédition avec succès: et que j'ai conduit vos armées

par une route sanglante jusqu'aux portes de Rome. Les dépouilles que

nous rapportons dans cette ville surpassent d'un tiers les dépenses de

l'armement. Nous avons fait une paix aussi honorable pour Antium qu'elle

est ignominieuse pour Rome. Nous vous en présentons ici le traité, et

les articles, signés des consuls et des patriciens, et scellés du sceau

du sénat.

AUFIDIUS.--Ne lisez pas, nobles sénateurs: mais dites au traître qu'il a

abusé à l'excès des pouvoirs que vous lui aviez confiés.

CORIOLAN.--Traître! Comment donc?

AUFIDIUS.--Oui, traître! Marcius!

CORIOLAN.--_Marcius_!

AUFIDIUS.--Oui, Marcius, Caïus Marcius. Espères-tu que je te ferai

l'honneur de te décorer du surnom de Coriolan, que tu as volé dans

Corioles? Entendez ma voix, vous, sénateurs; vous, chefs de cet État: il

a trahi lâchement vos intérêts, et cédé pour quelques gouttes d'eau Rome

qui était à vous. Oui, Rome était à vous, il l'a lâchement cédée à sa

femme et à sa mère. Il a violé ses serments, et rompu la trame de ses

desseins aussi facilement que le noeud d'un fil usé; et sans qu'il

ait assemblé aucun conseil de guerre, à la seule vue des larmes de sa

nourrice, de vains gémissements, des clameurs de femmes lui ont fait

lâcher une victoire qui était à vous, les pages ont rougi pour lui et

les gens de coeur se sont regardés de surprise les uns les autres.

CORIOLAN.--O Mars, l'entends-tu?

AUFIDIUS.--Ne nomme point ce dieu, toi, enfant larmoyant.

CORIOLAN.--Ah! dieux!

AUFIDIUS.--Un enfant, rien de plus.

CORIOLAN.--Insigne menteur, tu fais gonfler mon sein d'une rage qu'il

ne peut plus contenir. Moi, un enfant? O lâche esclave!--Pardonnez,

illustres sénateurs; c'est la première fois que j'aie jamais été forcé

de quereller en vaines paroles. Votre jugement, mes respectables

seigneurs, doit démentir ce misérable roquet; lui-même sera forcé de

convenir de son imposture, lui qui porte les traces de mes coups sur son

corps et qui les portera jusqu'au tombeau.

PREMIER SÉNATEUR.--Silence, tous deux, et laissez-moi parler.

CORIOLAN.--Mettez-moi en pièces, Volsques, hommes et enfants! plongez

tous vos poignards dans mon sein. _Un enfant_! Lâche chien!--Si vous

avez écrit avec vérité les annales de votre histoire, c'est à Corioles

que, semblable à l'aigle qui fond dans un colombier, j'ai réduit les

Volsques au silence de la peur; moi seul je l'ai fait. Un enfant!

AUFIDIUS.--Quoi, sénateurs! vous souffrirez qu'il retrace à vos yeux le

souvenir d'un succès qu'il ne dut qu'à l'aveugle fortune, et qui vous

couvrit de honte? Vous entendrez en paix cet orgueilleux infâme vous

insulter en face, et se vanter de vos affronts?

LES CONJURÉS.--Qu'il meure pour cette insulte.

DES VOIX DU PEUPLE.--Mettons-le en pièces à l'heure même: il a tué mon

fils, ma fille; il a tué mon cousin Marcus; il a tué mon père.

(Des bruits confus s'élèvent dans toute l'assemblée.)

SECOND SÉNATEUR, _au peuple_.--Cessez ces clameurs: point d'outrage.

Silence. C'est un brave guerrier, et sa renommée couvre toute la

terre. Ses dernières fautes envers nous seront soumises à un jugement

impartial. Aufidius, arrête, et ne trouble point la paix.

CORIOLAN.--Oh! si je le tenais lui, avec six autres Aufidius, et même

avec toute sa race, pour me faire justice avec mon épée!

AUFIDIUS.--Lâche insolent!

TOUS LES CONJURÉS.--Tuez-le, tuez-le.

(Les conjures tirent tous l'épée, se jettent sur Coriolan, le tuent; il

tombe, et Aufidius le foule aux pieds.)

LES SÉNATEURS.--Arrêtez, arrêtez, arrêtez.

AUFIDIUS.--Mes nobles maîtres, daignez m'entendre.

PREMIER SÉNATEUR.--O Tullus!

SECOND SÉNATEUR.--Tu as fait une action qui fera pleurer la Valeur.

TROISIÈME SÉNATEUR.--Ne foulez point ainsi son corps: contenez vos

fureurs; remettez vos épées.

AUFIDIUS.--Seigneurs, quand vous saurez (dans ce moment de fureur qu'il

a provoquée, il m'est impossible de vous l'apprendre), quand vous

saurez l'extrême danger où vous exposait la vie de cet homme, vous vous

réjouirez de le voir ainsi mis à mort. Daignez me mander à l'assemblée

du sénat; je vous prouverai mon fidèle et loyal dévouement, ou je me

soumets à votre jugement le plus rigoureux.

PREMIER SÉNATEUR.--Emportez son corps, et pleurez sur lui. Qu'il soit

regardé comme le plus illustre mort que jamais héraut ait conduit à son

tombeau!

SECOND SÉNATEUR.--Son propre emportement absout à moitié Aufidius du

blâme qu'il pourrait mériter. Faisons servir cet événement à notre plus

grand avantage.

AUFIDIUS.--Ma fureur est passée, et je me sens pénétré de douleur.

Enlevez-le. Aidez-nous, trois des principaux guerriers: je serai le

quatrième. Que le tambour fasse entendre un son lugubre. Traînez vos

piques renversées: oublions que cette ville renferme une foule de femmes

qu'il a privées de leurs maris et de leurs enfants, et qui, maintenant

encore, gémissent dans le deuil et les larmes; il laissera un noble

souvenir. Venez, aidez-moi!

(Ils sortent, emportant le corps de Coriolan, au bruit d'une marche

funèbre.)

Coriolan · 第 49 / 50 题