SCÈNE I

La scène est près d'une porte de Rome.

CORIOLAN _paraît avec_ VOLUMNIE, VIRGILIE, MÉNÉNIUS, COMINIUS, _et

plusieurs jeunes patriciens_.

CORIOLAN.--Allons, arrêtez vos larmes: abrégeons nos adieux: le monstre

aux mille têtes me pousse hors de Rome. Quoi, ma mère! où est votre

ancien courage? Vous aviez coutume de me dire que l'adversité est

l'épreuve des âmes; que les hommes vulgaires peuvent supporter de

vulgaires infortunes; que par une mer calme, tous les pilotes paraissent

maîtres dans l'art de manoeuvrer; mais que les coups de la fortune,

quand elle frappe au coeur, pour être supportés avec calme, demandent

une noble adresse. Vous ne vous lassiez point de nourrir mon âme de

principes faits pour la rendre invincible.

VIRGILIE.--Ciel, ô Ciel!

CORIOLAN.--Femme, je te conjure.....

VOLUMNIE.--Que la peste se répande dans tous les ateliers de Rome, et

que tous les artisans périssent!

CORIOLAN.--Quoi! ils vont m'aimer dès qu'ils m'auront perdu. Allons, ma

mère; rappelez le courage qui vous inspirait lorsque vous me disiez que,

si vous eussiez été l'épouse d'Hercule, vous vous seriez chargée de

six de ses travaux, pour épargner à votre époux la moitié de ses

fatigues.--Cominius, ne vous laissez pas abattre; adieu.--Adieu,

ma femme, adieu. Ma mère, adieu; consolez-vous: je me tirerai

d'affaire.--Toi, bon vieillard, fidèle Ménénius, tes larmes sont plus

amères que celles d'un jeune homme; elles blessent tes yeux.--Toi, jadis

mon général, je t'ai connu dans la guerre un visage impassible; et tu as

tant vu de ces spectacles qui endurcissent le coeur! Dis à ces femmes

éplorées qu'il y a autant de folie à gémir qu'à rire d'un revers

inévitable.--Ma mère, vous savez bien que les hasards de ma vie ont

toujours fait votre joie; croyez-moi (bien que je m'en aille seul, comme

un dragon solitaire qui rend son repaire redoutable, et dont chacun

parle, quoique peu d'hommes l'aient vu), votre fils ou surpassera les

renommées vulgaires, ou tombera dans les pièges de la ruse et de la

perfidie.

VOLUMNIE.--Mon noble fils, où veux-tu aller? Permets que le digne

Cominius t'accompagne quelque temps; arrête avec lui un plan et une

marche certaine, plutôt que d'aller errant t'exposer à tous les hasards

qui surgiront sous tes pas.

CORIOLAN.--O dieux!

COMINIUS.--Je t'accompagnerai pendant un mois; nous raisonnerons

ensemble sur le lieu où tu dois fixer ton séjour, afin que tu puisses

recevoir de nos nouvelles, et nous des tiennes. Alors, si le temps amène

un événement qui prépare ton rappel, nous n'aurons pas l'univers entier

à parcourir pour trouver un seul homme, au risque encore de perdre

l'avantage d'un moment de chaleur, que refroidit toujours l'absence de

celui qui pourrait en profiter.

CORIOLAN.--Adieu. Tu es chargé d'années, et trop rassasié des travaux

de la guerre, pour venir encore courir les hasards avec un homme dont

toutes les forces sont entières. Accompagne-moi seulement jusqu'aux

portes.--Venez, ma femme chérie; et vous, ma bonne mère, et vous, mes

nobles et vrais amis: et lorsque je serai hors des murs, faites-moi vos

adieux, et quittez-moi le sourire sur les lèvres. Je vous prie, venez.

Tant que je serai debout sur la surface de la terre, vous entendrez

toujours parler de moi, et vous n'apprendrez jamais rien qui démente ce

que j'ai été jusqu'à ce jour, MÉNÉNIUS.--Quelle oreille a jamais rien

entendu de plus noble! Allons, séchons nos pleurs.--Ah! si je pouvais

secouer de ces bras et de ces jambes, affaiblis par l'âge, seulement

sept années, j'atteste les dieux que je te suivrais pas à pas.

CORIOLAN.--Donne-moi ta main. Partons.

(Ils sortent.)

Coriolan · 第 30 / 50 题