SCÈNE I

Une rue à Rome.

_Fanfares_. CORIOLAN, MÉNÉNIUS, COMINIUS, TITUS LARTIUS, _sénateurs et

patriciens_.

CORIOLAN.--Tullus Aufidius a donc rassemblé une nouvelle armée!

LARTIUS.--Oui, seigneur; et voilà ce qui a fait hâter notre traité.

CORIOLAN.--Ainsi les Volsques en sont encore au même point

qu'auparavant, tout prêts à faire une incursion sur notre territoire, à

la première occasion qui les tentera.

COMINIUS.--Ils sont tellement épuisés, seigneur consul, que j'ai peine

à croire que nous vivions assez pour revoir flotter encore leurs

bannières.

CORIOLAN.--Avez-vous vu Aufidius?

LARTIUS.--Il est venu me trouver sur la foi d'un sauf-conduit, et il

a chargé les Volsques d'imprécations, pour avoir si lâchement cédé la

ville: il s'est retiré à Antium.

CORIOLAN.--A-t-il parlé de moi?

LARTIUS.--Oui, seigneur.

CORIOLAN.--Oui?--Et qu'en a-t-il dit?

LARTIUS.--Il a dit combien de fois il s'était mesuré avec vous, fer

centre fer;--qu'il n'était point d'objet sur la terre qui lui fût plus

odieux que vous; qu'il abandonnerait sans retour toute sa fortune, pour

être une fois nommé votre vainqueur.

CORIOLAN.--Et il a fixé sa demeure à Antium?

LARTIUS.--Oui, à Antium.

CORIOLAN.--Mon désir serait d'avoir une occasion d'aller l'y chercher,

et de m'exposer en face à sa haine.--Soyez le bienvenu! (_Sicinius et

Brutus paraissent_.) Voyez: voilà les tribuns du peuple, les langues de

la bouche commune. Je les méprise; car ils se targuent de leur autorité

d'une façon qui fait souffrir tous les hommes de coeur.

SICINIUS, _à Coriolan_.--N'allez pas plus loin.

CORIOLAN, _surpris_.--Comment!--Qu'est-ce donc?

BRUTUS.--Il est dangereux pour vous d'avancer.--Arrêtez.

CORIOLAN.--D'où vient ce changement?

MÉNÉNIUS.--La cause?

COMINIUS.--N'a-t-il pas passé par les suffrages des chevaliers et du

peuple?

BRUTUS.--Non, Cominius.

CORIOLAN.--Sont-ce des enfants qui m'ont donné leurs voix?

UN SÉNATEUR.--Tribuns, laissez-le passer: il va se rendre à la place

publique.

BRUTUS.--Le peuple est irrité contre lui.

SICINIUS.--Arrêtez, ou le désordre va s'accroître.

CORIOLAN.--Voilà donc le troupeau que vous conduisez? Méritent-ils

d'avoir une voix, ceux qui la donnent et la retirent l'instant d'après?

A quoi bon vos offices? Vous qui êtes leur bouche, que ne réprimez-vous

leurs dents? N'est-ce pas vous qui avez allumé leur fureur?

MÉNÉNIUS.--Calmez-vous, calmez-vous.

CORIOLAN.--C'est un dessein prémédité, un complot formé de brider la

volonté de la noblesse. Souffrez-le, si vous le pouvez, et vivez avec

une populace qui ne peut commander, et ne voudra jamais obéir.

BRUTUS.--Ne traitez pas cela de complot. Le peuple se plaint hautement

que vous vous êtes moqué de lui: il se plaint que dernièrement,

lorsqu'on lui a fait une distribution gratuite de blé, vous en avez

marqué votre mécontentement; que vous avez injurié ceux qui plaidaient

la cause du peuple; que vous les avez appelés de lâches complaisants,

des flatteurs, des ennemis de la noblesse.

CORIOLAN.--Comment? ceci était connu auparavant.

BRUTUS.--Non pas à tous.

CORIOLAN.--Et vous les en avez instruits depuis?

BRUTUS.--Qui, moi, je les en ai instruits?

CORIOLAN.--Vous êtes bien capable d'un trait pareil.

BRUTUS.--Je suis certainement capable de réparer vos imprudences.

CORIOLAN.--Eh! pourquoi serais-je consul? par les nuages que voilà,

faites-moi démériter autant que vous, et alors prenez-moi pour votre

collègue.

SICINIUS.--Vous laissez trop voir cette haine qui irrite le peuple.

Si vous êtes jaloux d'arriver au terme où vous aspirez, il vous faut

chercher à rentrer, avec des dispositions plus douces, dans la voie dont

vous vous êtes écarté: ou bien, vous n'aurez jamais l'honneur d'être ni

consul, ni collègue de Brutus dans le tribunat.

MÉNÉNIUS.--Restons calmes.

COMINIUS.--On trompe le peuple; on l'excite.--Cette fraude est indigne

de Rome, et Coriolan n'a pas mérité cet obstacle injurieux dont on veut

perfidement embarrasser le chemin ouvert à son mérite.

CORIOLAN.--Me parler aujourd'hui de blé?--Oui, ce fut mon propos, et je

veux le répéter encore.

MÉNÉNIUS.--Pas dans ce moment, pas dans ce moment.

UN SÉNATEUR.--Non, pas dans ce moment, où les esprits sont échauffés.

CORIOLAN.--Dans ce moment même, sur ma vie, je veux le répéter. (_Aux

sénateurs_.)--Vous, mes nobles amis, j'implore votre pardon. Mais pour

cette ignoble et puante multitude, qu'elle me regarde pendant que je lui

dis ses vérités, et qu'elle se reconnaisse. Oui, en la caressant, nous

nourrissons contre le sénat l'ivraie de la révolte, de l'insolence et

de la sédition: nous l'avons nous-mêmes cultivée, semée, propagée en

la mêlant à notre ordre illustre, nous qui ne manquons pas de vertu,

certes, ni de pouvoir, sinon de celui que nous avons donné à la

canaille.

MÉNÉNIUS.--C'est assez, calmez-vous.

UN SÉNATEUR.--Plus de paroles, nous vous en conjurons.

CORIOLAN.--Comment, plus de paroles!--De même que j'ai versé mon sang

pour mon pays, sans jamais craindre aucune force ennemie,... tant que

je respirerai, ma voix ne cessera d'articuler des paroles contre cette

lèpre dont nous rougirions d'être atteints, et que pourtant nous prenons

tous les moyens de gagner.

BRUTUS.--Vous parlez des masses comme si vous étiez un dieu fait pour

punir, et non pas un mortel soumis aux mêmes faiblesses qu'elles.

SICINIUS.--Il serait à propos que le peuple en fût instruit.

MÉNÉNIUS.--De quoi? de quoi? de sa colère?

CORIOLAN.--De la colère? Quand je serais aussi paisible que le sommeil

de la nuit, par Jupiter, ce serait encore mon sentiment.

SICINIUS.--C'est un sentiment qui doit rester un poison dans le coeur

qui le conçoit, et n'en point sortir; c'est moi qui vous le dis.

CORIOLAN.--Qui doit rester! Entendez-vous ce Triton du fretin?

Remarquez-vous son absolu _qui doit_?

COMINIUS.--Oui, on dirait que c'est la loi qui parle.

CORIOLAN.--O patriciens vertueux, mais imprévoyants; ô graves, mais

imprudents sénateurs, pourquoi avez-vous donné à cette hydre le droit de

se choisir un officier qui, avec son _qui doit_, lui qui n'est que la

trompette et le bruit du monstre, a l'audace de dire qu'il changera le

fleuve de votre puissance en un vil fossé, et s'emparera de son cours.

Si c'est lui qui a le pouvoir en main, inclinez-vous devant lui dans

votre ignorance; mais s'il n'en a aucun, réveillez-vous, et renoncez à

votre dangereuse douceur. Si vous êtes sages, n'agissez pas comme la

foule des insensés; si vous n'êtes pas plus sages qu'eux, permettez donc

qu'ils viennent siéger auprès de vous. Vous n'êtes que des plébéiens,

s'ils sont des sénateurs. Et certes ils ne sont pas moins que des

sénateurs, lorsque dans le mélange de leurs suffrages et du vôtre, c'est

le leur qui l'emporte.... Eux choisir leur magistrat! Et ils choisissent

un homme qui oppose son _qui doit_, son _qui doit_ populaire, aux

décisions d'un tribunal plus respectable que n'en vit jamais la Grèce.

Par Jupiter! cette ignominie avilit les consuls; et mon âme souffre en

songeant que lorsque deux autorités se combattent, sans que ni l'une ni

l'autre soit souveraine, le désordre ne tarde pas à se glisser entre

elles, et à les renverser bientôt l'une par l'autre.

COMINIUS.--Allons, rendons-nous à la place publique.

CORIOLAN.--Quiconque a pu donner le conseil de distribuer gratuitement

le blé des magasins de l'État, comme on le pratiqua jadis quelquefois

dans la Grèce....

MÉNÉNIUS.--Allons, allons, ne parlons plus de cet article.

CORIOLAN.--Quoique en Grèce le peuple eût dans ses mains un pouvoir

plus absolu, je soutiens que c'est nourrir la révolte, et saper les

fondements de l'État.

BRUTUS.--Quoi donc? Le peuple donnerait son suffrage à un homme qui

parle de lui sur ce ton?

CORIOLAN.--Je donnerai mes raisons qui valent mieux que son suffrage.

Ils savent bien que cette distribution de blé n'était pas une

récompense; ils sont bien convaincus qu'ils n'ont rendu aucun service

qui la méritât. Appelés à faire la guerre, dans une crise où l'État

était attaqué dans les sources de sa vie, ils ne voulaient pas seulement

passer les portes de la ville. Pareil service ne méritait pas une

distribution gratuite de blé. Dans le camp, leurs mutineries et leurs

révoltes, où leur valeur s'est surtout signalée, ne parlaient pas en

leur faveur. Les accusations dénuées de toute raison qu'ils ont si

fréquemment élevées contre le sénat, n'étaient pas faites pour motiver

ce don si généreux. Et voyez le résultat. Comment l'estomac multiple du

monstre digérera-t-il la libéralité du sénat? Que leurs actions montrent

ce que seraient probablement leurs paroles: _Nous l'avons demandé; nous

sommes de l'ordre le plus nombreux, et c'est par crainte qu'ils nous ont

accordé notre requête_.--C'est ainsi que nous avilissons l'honneur de

notre rang, et que nous enhardissons la canaille à traiter de crainte

notre sollicitude pour elle; avec le temps, cette conduite brisera les

barrières du sénat, et les corbeaux y viendront insulter les aigles à

coups de bec.

MÉNÉNIUS.--Allons, en voilà assez.

BRUTUS.--Oui, assez, et beaucoup trop.

CORIOLAN.--Non, prenez encore ceci: je ne finirai pas sans avoir dit ce

qu'on peut attester au nom des puissances divines et humaines.--Là où

l'autorité est ainsi partagée; là où un parti méprise l'autre avec

raison, et où l'autre insulte sans motif; là où la noblesse, les titres,

la sagesse ne peuvent rien accomplir que d'après le _oui_ et le _non_

d'une ignorante multitude, on omet mille choses d'une nécessité réelle,

et l'on cède à une inconstante légèreté. De cette contradiction à tout

propos, il arrive que rien ne se fait à propos. Je vous conjure

donc, vous qui avez plus de zèle que de crainte, qui aimez les bases

fondamentales de l'État, et qui voyez les changements qu'on y introduit;

vous qui préférez une vie honorable à une longue vie, et qui êtes d'avis

de secouer violemment par un remède dangereux un corps qui, sans ce

remède, doit périr inévitablement; arrachez donc la langue de la

multitude, qu'elle ne lèche plus les douceurs qui l'empoisonnent. Votre

déshonneur est une injure faite au bon sens; elle prive l'État de cette

unité qui lui est indispensable, et lui ôte tout pouvoir de faire le

bien, tant le mal est puissant.

BRUTUS.--Il en a dit assez.

SICINIUS.--Il a parlé comme un traître; et il subira le jugement des

traîtres.

CORIOLAN.--Misérable! que le dépit t'accable! Que ferait le peuple

de ces tribuns chauves? C'est sur eux qu'il s'appuie pour manquer

d'obéissance au premier corps de l'État. Ils furent choisis dans une

révolte, dans une crise, où ce fut la nécessité qui fit la loi, et non

la justice. Que, dans une circonstance plus heureuse, ce qui est juste

soit reconnu juste, et renverse leur puissance dans la poussière.

BRUTUS.--Trahison manifeste!

SICINIUS.--Cet homme consul? Non.

BRUTUS.--Édiles! holà! qu'on le saisisse.

(Les édiles paraissent.)

SICINIUS.--Allez, assemblez le peuple _(Brutus sort_), au nom duquel

je t'attaque, entends-tu, comme un traître novateur, un ennemi du bien

public. Obéis, je te somme au nom du peuple; prépare-toi à répondre.

CORIOLAN.--Loin de moi, vieux bouc.

LES SÉNATEURS ET LES PATRICIENS,--Nous sommes tous sa caution.

COMINIUS, _au tribun_.--Vieillard, ôte tes mains.

CORIOLAN.--Éloigne-toi, cadavre pourri, ou je secoue tes os hors de tes

vêtements!

SICINIUS.--À mon secours, citoyens!

(Brutus rentre avec les édiles et une partie de la populace.)

MÉNÉNIUS, _aux deux partis_. Des deux côtés plus de respect.

SICINIUS, _au peuple_.--Voilà l'homme qui veut vous enlever toute votre

autorité.

BRUTUS.--Édiles, saisissez-le.

LA POPULACE.--Qu'on s'en empare, qu'on s'en empare!

SECOND SÉNATEUR.--Des armes, des armes, des armes! _(Tous s'attroupent

autour de Coriolan_.)--Tribuns, patriciens, citoyens!--Arrêtez:

qu'est-ce donc!...--Sicinius, Brutus, Coriolan, citoyens!

TOUS ENSEMBLE.--Silence, silence, arrêtez; silence.

MÉNÉNIUS.--Que va-t-il résulter de ceci?--Je suis hors d'haleine. La

confusion va se mettre partout. Je n'ai pas la force de parler.--Vous,

tribuns du peuple, Coriolan, patience; parlez, bon Sicinius.

SICINIUS.--Peuple, écoutez-moi.--Silence.

TOUT LE PEUPLE.--Écoutons notre tribun: silence.--Parlez, parlez.

SICINIUS.--Vous êtes sur le point de perdre vos libertés: Marcius veut

vous les enlever toutes; Marcius, que vous venez de désigner pour le

consulat.

MÉNÉNIUS.--Fi donc! fi donc! fi donc! c'est le moyen d'allumer

l'incendie et non pas de l'éteindre.

SECOND SÉNATEUR.--Oui, c'est le moyen de renverser la cité de fond en

comble.

SICINIUS.--La cité est-elle autre chose que le peuple!

LE PEUPLE.--C'est ta vérité, le peuple est la cité.

BRUTUS.--C'est par le consentement de tous que nous avons été établis

les magistrats du peuple.

LE PEUPLE.--Et vous êtes nos magistrats.

MÉNÉNIUS.--Et vous continuerez à l'être.

COMINIUS.--Voilà le moyen de renverser Rome, de mettre le toit sous les

fondements, et d'ensevelir ce qui reste d'ordre sous un amas de ruines.

SICINIUS.--Son discours mérite la mort.

BRUTUS.--Ou il faut soutenir notre autorité, ou il faut nous résoudre à

la perdre.--Nous prononçons ici, de la part du peuple, dont le pouvoir

nous a créés ses magistrats, que Marcius mérite la mort à l'instant

même.

SICINIUS.--Saisissez-le donc. Entraînez-le à la roche Tarpéienne, et

précipitez-le dans l'abîme.

BRUTUS.--Édiles saisissez-vous de sa personne.

(Marcius se défend.)

TOUS LES PLÉBÉIENS.--Cède, Marcius; cède.

MÉNÉNIUS.--Écoutez-moi; un seul mot.... Tribuns, je vous en conjure; je

ne veux dire qu'un mot.

LES ÉDILES.--Silence! silence!

MÉNÉNIUS.--Soyez ce que vous paraissez, les vrais amis de votre patrie;

procédez avec calme, au lieu de vous faire ainsi violemment justice.

BRUTUS.--Ménénius, ces voies lentes et mesurées, qui paraissent des

remèdes prudents, sont funestes quand le mal est violent. Emparez-vous

de lui, et traînez-le au rocher.

(Coriolan tire son épée.)

CORIOLAN.--Non: je veux mourir ici.--Il en est plus d'un parmi vous qui

m'a vu combattre. Allons, essayez sur vous-mêmes si je suis encore ce

que vous m'avez vu devant l'ennemi.

MÉNÉNIUS.--Mettez bas cette épée: tribuns, retirez-vous un moment.

BRUTUS.--Saisissez-le.

MÉNÉNIUS.--Défendez Marcius, défendez-le, vous tous qui êtes nobles:

jeunes et vieux, défendez-le.--Vous, tous, sénateurs, chevaliers, jeunes

et vieux, secourez-le.

TOUT LE PEUPLE.--A bas Marcius! à bas!

(Dans ce tumulte, les édiles, les tribuns et le peuple sont battus et

repoussés: ils disparaissent.)

--Allez regagner votre maison: partez, sortez d'ici, ou tout est perdu.

SECOND SÉNATEUR.--Partez.

CORIOLAN.--Tenez ferme, nous avons autant d'amis que d'ennemis.

MÉNÉNIUS.--Quoi! nous en viendrions à cette extrémité!

UN SÉNATEUR.--Que les dieux nous en préservent! Mon noble ami, je t'en

conjure, retire-toi dans ta maison; laisse-nous apaiser cette affaire.

MÉNÉNIUS.--C'est une plaie que vous ne pouvez guérir vous-même. Partez,

je vous en conjure.

COMINIUS.--Allons, Coriolan, venez avec nous.

MÉNÉNIUS.--Je voudrais qu'ils fussent des barbares (ils le sont, quoique

nés sur le fumier de Rome), et non des Romains (ils ne le sont pas

en effet, quoiqu'ils mugissent près des portiques du

Capitole).--Éloignez-vous: abstenez-vous d'exprimer votre noble

courroux; attendez un temps plus favorable.

CORIOLAN.--En champ libre, j'en voudrais battre quarante, à moi seul.

MÉNÉNIUS.--Moi-même, j'en prendrais pour ma part deux des plus résolus:

oui, les deux tribuns.

COMINIUS.--Mais en ce moment tout ces calculs ne sont pas de saison; et

le courage devient folie quand il attaque un rempart qui va l'écraser de

ses ruines. Voulez-vous vous éloigner, avant que la populace revienne?

Sa fureur, comme un torrent dont on interrompt le cours, renverse les

digues qui la contenaient.

MÉNÉNIUS,--Je vous en prie, partez d'ici, j'essayerai si ma vieille

sagesse sera de mise avec cette multitude qui n'en a pas beaucoup. Il

faut boucher les trous, n'importe avec quelle étoffe. COMINIUS.--Allons!

venez.

(Coriolan et Cominius sortent.)

PREMIER SÉNATEUR.--C'est un homme qui a pour jamais compromis sa

fortune.

MÉNÉNIUS.--Il est d'une nature trop noble pour le monde. Il ne

flatterait pas Neptune lui-même pour obtenir son trident, ni Jupiter

pour disposer de sa foudre: sa bouche est son coeur. Tout ce que son

sein enfante, il faut que sa langue le déclare; et lorsqu'il est irrité,

il oublie jusqu'au nom de la mort. Voici un beau tumulte!

(On entend un bruit confus.)

SECOND SÉNATEUR.--Je voudrais que tous ces plébéiens fussent dans leur

lit.

MÉNÉNIUS.--Et moi qu'il fussent engloutis dans le Tibre.--Diantre,

pourquoi ne leur a-t-il pas parlé plus doucement?

(Brutus et Sicinius paraissent; ils reviennent suivis de la populace.)

SICINIUS.--Où est-elle cette vipère qui voudrait dépeupler Rome, et

remplacer, à elle seule, tous ses habitans?

MÉNÉNIUS.--Respectables tribuns!.....

SICINIUS.--Il faut qu'il soit précipité sans pitié de la roche

Tarpéienne. Il s'est révolté contre la loi; la loi ne daignera point

lui accorder d'autre forme de procès que la sévérité de cette puissance

populaire qu'il affecte de mépriser.

PREMIER CITOYEN.--Nous lui ferons bien voir que les nobles tribuns sont

la voix du peuple, et nous les bras.

TOUT LE PEUPLE.--Il le verra, soyez-en sûr.

MÉNÉNIUS.--Citoyens!....

SICINIUS.--Taisez-vous!

MÉNÉNIUS.--Ne criez pas: tue; quand vous devriez lancer un simple

mandat.

SICINIUS.--Et vous, comment arrive-t-il que vous ayez prêté la main à

son évasion?

MÉNÉNIUS.--Laissez-moi parler.--Je connais toutes les qualités du

consul-, mais aussi je sais avouer ses fautes.

SICINIUS.--Du consul!.... Quel consul?

MÉNÉNIUS.--Le consul Coriolan.

BRUTUS.--Lui, consul!

TOUT LE PEUPLE.--Non, non, non, non.

MÉNÉNIUS.--Bons citoyens, si je puis obtenir des tribuns et de vous la

faveur d'être entendu, je ne veux vous dire qu'une parole ou deux;

tout le mal qui peut en résulter pour vous, c'est la perte de quelques

instants.

SICINIUS.--Parlez-donc, mais promptement; car nous-sommes déterminés à

nous défaire de ce serpent venimeux: le chasser de Rome, ce serait un

vrai danger; le souffrir dans Rome, serait notre ruine certaine: il est

arrêté qu'il mourra ce soir.

MÉNÉNIUS.--Ah! que les Dieux bienfaisants ne permettent pas que notre

glorieuse Rome, dont la reconnaissance pour ceux de ses enfants qui

l'ont méritée est consignée dans le livre de Jupiter, s'oublie jusqu'à

les dévorer elle-même, comme une mère dénaturée!

SICINIUS.--C'est un mal qu'il faut détruire.

MÉNÉNIUS.--Oh! c'est un membre qui n'est qu'un peu malade: le couper

serait mortel; le guérir est facile. Qu'a-t-il donc fait à Rome qui

mérite la mort? Est-ce parce qu'il a tué nos ennemis? Le sang qu'il

a perdu (j'ose dire qu'il en a plus perdu qu'il n'en reste dans ses

veines), il l'a versé pour sa patrie: si sa patrie répandait ce sang

qui lui reste, ce serait pour nous tous, qui commettrions ou qui

souffririons cette injustice, un opprobre éternel jusqu'à la fin du

monde.

SICINIUS.--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

BRUTUS.--C'est détourner la question: tant qu'il a aimé sa patrie, sa

patrie l'a honoré.

MÉNÉNIUS.--Quand la gangrène nous prive du service d'un membre, on doit

donc n'avoir aucun égard pour ce qu'il fut jadis?

BRUTUS.--Nous n'écouterons plus rien: poursuivez-le dans sa maison,

arrachez-le d'ici; il est à craindre que son mal étant d'une nature

contagieuse ne se répande plus loin.

MÉNÉNIUS.--Un mot encore, un mot. Cette rage impétueuse comme celle du

tigre, quand elle viendra à se sentir punie de sa fougue inconsidérée,

voudra, mais trop tard, s'arrêter et attacher à ses pas des entraves de

plomb. Procédez lentement et par degrés, de peur que l'affection qu'on

lui porte ne fasse éclater des factions qui renversent la superbe Rome

par les Romains.

BRUTUS.--S'il arrivait que.....

SICINIUS.--Que dites-vous? N'avons-nous pas déjà l'échantillon de son

obéissance? Nos édiles maltraités, nous-mêmes repoussés!--Allons.

MÉNÉNIUS.--Faites attention à une chose: il a toujours vécu dans les

camps depuis qu'il a pu tirer l'épée, et il est mal instruit à manier un

langage raffiné. Son ou farine, il mêle tout sans distinction. Si vous

voulez le permettre, j'irai le trouver, et je me charge de l'amener à

la place publique, où il faudra qu'il se justifie suivant les formes

légales, et dans une discussion paisible, au péril de ses jours.

PREMIER SÉNATEUR.--Nobles tribuns, cette voie est la plus raisonnable:

l'autre coûterait trop de sang, et on ne pourrait en prévoir le résultat

définitif.

SICINIUS.--Eh bien! noble Ménénius, soyez donc ici l'officier du peuple.

Concitoyens, mettez bas vos armes.

BRUTUS.--Ne rentrez pas encore dans vos maisons.

SICINIUS, _à Ménénius_.--Venez nous trouver à la place publique: nous

vous y attendrons; et si vous n'amenez pas Marcius, nous en reviendrons

à notre premier projet.

MÉNÉNIUS.--Je l'amènerai devant vous. _(Aux sénateurs.)_ Daignez

m'accompagner: il faut qu'il vienne, ou les plus grands malheurs

s'ensuivraient.

PREMIER SÉNATEUR.--Permettez-nous d'aller le trouver avec vous.

(Ils sortent.)

Coriolan · 第 25 / 50 题