_Coriolan_, comme l'observe La Harpe, est un des plus beaux rôles
qu'il soit possible de mettre sur la scène. C'est un de ces caractères
éminemment poétiques qui plaisent à notre imagination qu'ils élèvent, un
de ces personnages dans le genre de l'Achille d'Homère qui font le sort
d'un État, et semblent mener avec eux la fortune et la gloire; une de
ces âmes nobles et ardentes qui ne peuvent pardonner à l'injustice,
parce qu'elles ne la conçoivent pas, et qui se plaisent à punir les
ingrats et les méchants, comme on aime à écraser les bêtes rampantes et
venimeuses.
Mais ce qui plaît surtout dans ce caractère si fier et si indomptable,
c'est cet amour filial auquel se rapportent toutes les vertus de
Coriolan, et qui fait seul plier son orgueil offensé. «Et comme aux
autres la fin qui leur faisoit aimer la vertu estoit la gloire; aussi à
luy, la fin qui lui faisoit aimer la gloire estoit la joye qu'il voyoit
que sa mère en recevoit; car il estimoit n'y avoir rien qui le rendît
plus heureux, ne plus honoré, que de faire que sa mère l'ouist priser
et louer de tout le monde, et le veist retourner tousjours couronné, et
qu'elle l'embrassast à son retour, ayant les larmes aux yeux espraintes
de joye.»--(PLUTARQUE, _trad. d'Amyol_.)
Il n'est pas étonnant que Coriolan ait été souvent reproduit sur le
théâtre par les poètes de toutes les nations. Leone Allaci fait mention
de deux tragédies italiennes de ce nom. Il y a encore un opéra de
Coriolan, que Graun a mis en musique.
En Angleterre, on compte le _Coriolan_ de Jean Dennis, aujourd'hui
presque oublié; celui de Thomas Sheridan, imprimé à Londres en 1755;
et surtout celui de Thomson, l'auteur des _Saisons_, dont le talent
descriptif est le véritable titre au rang distingué qu'il occupe dans la
littérature anglaise.
Nous connaissons en France neuf tragédies sur Coriolan. La première est
de Hardy, avec des choeurs, jouée dès l'an 1607, et imprimée en 1626; la
seconde, sous le titre de _Véritable Coriolan_, est de Chapoton, et fut
représentée en 1638; la troisième, de Chevreau, dans la même année; la
quatrième, de l'abbé Abeille, de 1676; la cinquième, de Chaligny Des
Plaines, 1722; la sixième, de Mauger, 1748; la septième, de Richer,
imprimée la même année; la huitième, de Gudin, mise au théâtre en 1776.
La dernière enfin, du rhéteur La Harpe, représentée en 1784, est la
seule qui soit restée au théâtre.
La Harpe se défend d'avoir emprunté son troisième acte à Shakspeare. Sa
tragédie, en effet, ressemble fort peu en général à celle de l'Eschyle
anglais. Il fallait un grand maître dans l'art dramatique comme
Shakspeare pour répandre sur cinq actes tant de vie et de variété.
Seul il a su reproduire les héros de l'ancienne Rome avec la vérité de
l'histoire, et égaler Plutarque dans l'art de les peindre dans toutes
les situations de la vie.
Selon Malone, Coriolan aurait été écrit en 1609. Les événements
comprennent une période de quatre années, depuis la retraite du peuple
au Mont-Sacré, l'an de Rome 262, jusqu'à la mort de Coriolan.
L'histoire est exactement suivie par le poëte, et quelques-uns des
principaux discours sont tirés de la _Vie de Coriolan_ par Plutarque,
que Shakspeare pouvait lire dans l'ancienne traduction anglaise de
Thomas Worth, faite sur celle d'Amyot en 1576. Nous renvoyons les
lecteurs à la _Vie des hommes illustres_, pour voir tout ce que le poëte
doit à l'historien.
La tragédie de _Coriolan_ est une des plus intéressantes productions de
Shakspeare. L'humeur joviale du vieillard dans Ménénius, la dignité de
la noble Romaine dans Volumnie, la modestie conjugale dans Virgilie, la
hauteur du patricien et du guerrier dans Coriolan, la maligne jalousie
des plébéiens et l'insolence tribunitienne dans Brutus et Sicinius,
forment les contrastes les plus variés et les plus heureux. Une
curiosité inquiète suit le héros dans les vicissitudes de sa fortune,
et l'intérêt se soutient depuis le commencement jusqu'à la fin. M.
Schlegel, admirateur passionné de Shakspeare, observe avec raison, au
sujet de cette tragédie, que ce grand génie se laisse toujours aller à
la gaieté lorsqu'il peint la multitude et ses aveugles mouvements; il
semble craindre, dit M. Schlegel, qu'on ne s'aperçoive pas de toute
la sottise qu'il donne aux plébéiens dans celle pièce, et il l'a fait
encore ressortir par le rôle satirique et original du vieux Ménénius. Il
résulte de là des scènes plaisantes d'un genre tout à fait particulier,
et qui ne peuvent avoir lieu que dans des drames politiques de cette
espèce; et M. Schlegel cite la scène où Coriolan, pour parvenir au
consulat, doit briguer les voix des citoyens de la basse classe; comme
il les a trouvés lâches à la guerre, il les méprise de tout son coeur;
et, ne pouvant pas se résoudre à montrer l'humilité d'usage, il finit
par arracher leurs suffrages en les défiant.