Appartement dans la maison de Léonato.
DON PÈDRE, CLAUDIO, BÉNÉDICK ET LÉONATO _entrent_.
DON PÈDRE.--Je n'attends plus que la consommation de votre mariage, et
je prends ensuite la route de l'Aragon.
CLAUDIO.--Seigneur, je vous suivrai jusque-là, si vous daignez me le
permettre.
DON PÈDRE.--Non, ce serait bien grande honte au début de votre mariage
que de montrer à une enfant son habit neuf en lui défendant de le
porter. Je ne veux prendre cette liberté qu'avec Bénédick, dont je
réclame la compagnie. Depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la
tête, il est tout enjouement. Il a deux ou trois fois brisé la corde de
l'Amour, et le petit fripon n'ose plus s'attaquer à lui. Son coeur est
vide comme une cloche, dont sa langue est le battant[26]; car ce que son
coeur pense, sa langue le raconte.
[Note 26: Allusion à un ancien proverbe: _As the sound thinks, so the
bell clinks._ Ce que le son pense, la cloche le chante.]
BÉNÉDICK.--Messieurs, je ne suis plus ce que j'étais.
LÉONATO.--C'est ce que je disais; vous me paraissez plus sérieux.
CLAUDIO.--Je crois qu'il est amoureux.
DON PÈDRE.--Au diable le novice! Il n'y a pas en lui une goutte
d'honnête sang qui soit susceptible d'être honnêtement touchée par
l'amour. S'il est triste, c'est qu'il manque d'argent.
BÉNÉDICK.--J'ai mal aux dents.
DON PÈDRE.--Arrachez votre dent.
BÉNÉDICK.--Qu'elle aille se faire pendre.
CLAUDIO.--Pendez-la d'abord, et arrachez-la ensuite[27].
[Note 27: _Hang it! you must hang it first and draw it afterwards_.]
DON PÈDRE.--Quoi! soupirer ainsi pour un mal de dents?
LÉONATO.--Qui n'est qu'une humeur ou un ver.
BÉNÉDICK.--Soit. Tout le monde peut maîtriser le mal, excepté celui qui
souffre.
CLAUDIO.--Je répète qu'il est amoureux.
DON PÈDRE.--Il n'y a en lui aucune apparence de caprice[28], à moins que
ce soit le caprice qu'il a pour les costumes étrangers; comme d'être
aujourd'hui un Hollandais, et un Français demain, ou de se montrer à la
fois dans le costume de deux pays, Allemand depuis la ceinture jusqu'en
bas par de grands pantalons, et Espagnol depuis la hanche jusqu'en haut
par le pourpoint; à part son caprice pour cette folie, et il paraît
qu'il a ce caprice-là, certainement il n'est pas assez fou pour avoir le
caprice que vous voudriez lui attribuer.
[Note 28: _Fancy_, amour, imagination.]
CLAUDIO.--S'il n'est pas amoureux de quelque femme, il ne faut plus
croire aux anciens signes. Il brosse son chapeau tous les matins;
qu'est-ce que cela annonce?
DON PÈDRE.--Quelqu'un l'a-t-il vu chez le barbier?
CLAUDIO.--Non, mais on a vu le garçon du barbier chez lui, et l'ancien
ornement de son menton sert déjà à remplir des balles de paume.
LÉONATO.--En effet, il semble plus jeune qu'il n'était avant la perte de
sa barbe.
DON PÈDRE.--Comment! il se parfume à la civette. Pourriez-vous deviner
son secret par l'odorat?
CLAUDIO.--C'est comme si on disait que le pauvre jeune homme est
amoureux.
DON PÈDRE. Ce qu'il y a de plus frappant, c'est sa mélancolie.
CLAUDIO.--A-t-il jamais eu l'habitude de se laver le visage?
DON PÈDRE.--Oui; ou de se farder? Ceci me fait comprendre Ce que vous
dites de lui.
CLAUDIO.--Et son esprit plaisant! ce n'est plus aujourd'hui qu'une corde
de luth qui ne résonne plus que sous les touches.
DON PÈDRE.--Voilà en effet des témoignages accablants contre
lui.--Concluons, concluons, il est amoureux.
CLAUDIO.--Ah! mais je connais celle qui l'aime.
DON PÈDRE.--Pour celle-là, je voudrais la connaître. Une femme, je gage,
qui ne le connaît pas.
CLAUDIO.--Oui-dà, et tous ses défauts; et en dépit de tout, elle se
meurt d'amour pour lui.
DON PÈDRE.--Elle sera enterrée, le visage tourné vers le ciel.
BÉNÉDICK.--Tout cela n'est pas un charme contre le mal de dents.--Vieux
seigneur, venez à l'écart vous promenez avec moi. J'ai étudié huit ou
dix mots de bon sens que j'ai à vous dire et que ces étourdis ne doivent
pas entendre.
(Bénédick sort avec Léonato.)
DON PÈDRE.--Sur ma vie, il va s'ouvrir à lui au sujet de Béatrice.
CLAUDIO.--Oh! c'est cela même! A l'heure qu'il est Héro et Marguerite
ont dû jouer leur rôle avec Béatrice: ainsi nos deux ours ne se mordront
plus l'un l'autre quand il se rencontreront.
(Don Juan paraît.)
DON JUAN.--Mon seigneur et frère, Dieu vous garde!
DON PÈDRE.--Bonjour, mon frère.
DON JUAN.--Si votre loisir le permet, je voudrais vous parler.
DON PÈDRE.--En particulier?
DON JUAN.--Si vous le jugez à propos; cependant le comte Claudio peut
rester. Ce que j'ai à vous dire l'intéresse.
DON PÈDRE.--De quoi s'agit-il?
DON JUAN, _à Claudio_.--Votre Seigneurie a-t-elle l'intention de se
marier demain?
DON PÈDRE.--Vous savez que oui.
DON JUAN.--Je n'en sais rien.... quand il saura ce que je sais.
CLAUDIO.--S'il y a quelque empêchement, dites-le-nous, je vous prie.
DON JUAN.--Vous pouvez croire que je ne vous aime pas; la suite vous en
instruira et vous apprendrez à mieux penser de moi par le fait dont je
vais vous informer. Quant à mon frère, je vois qu'il fait cas de vous,
et c'est par tendresse pour vous qu'il a travaillé à accomplir ce
prochain mariage; soins certainement bien mal adressés, peines bien mal
employées!
DON PÈDRE.--Comment? De quoi s'agit-il?
DON JUAN.--Je venais vous dire et sans préambule (car elle n'a que trop
longtemps servi de texte à nos discours) que votre future est déloyale.
CLAUDIO.--Qui? Héro?
DON JUAN.--Elle-même. L'Héro de Léonato, votre Héro, l'Héro de tout le
monde.
CLAUDIO.--Déloyale?
DON JUAN.--Le terme est trop honnête pour peindre toute sa corruption.
Je pourrais en dire davantage; imaginez un nom plus odieux, et je vous
prouverai qu'elle le mérite. Ne vous étonnez point jusqu'à ce que vous
ayez d'autres preuves; venez seulement avec moi cette nuit; vous verrez
entrer quelqu'un par la fenêtre de sa chambre, la nuit même avant le
jour de ses noces. Si vous l'aimez alors, épousez-la demain; mais il
siérait mieux à votre honneur de changer d'idée.
CLAUDIO.--Est-il possible?
DON PÈDRE.--Je ne veux pas le croire.
DON JUAN.--Si vous n'osez pas croire ce que vous verrez, n'avouez pas ce
que vous savez. Si vous voulez me suivre, je vous en montrerai assez, et
quand vous en aurez vu davantage, entendu davantage, agissez alors en
conséquence.
CLAUDIO.--Si je suis cette nuit témoin de quelque chose qui m'empêche de
l'épouser demain, je la confondrai dans l'assemblée même où nous devons
nous marier.
DON PÈDRE.--Et comme je lui ai fait la cour afin de l'obtenir pour vous,
je me joindrai à vous pour la déshonorer.
DON JUAN.--Je m'abstiens de la décrier davantage jusqu'à ce que vous
soyez mes témoins. Supportez seulement cette nouvelle avec patience
jusqu'à minuit; et qu'alors le fait se prouve de lui-même.
DON PÈDRE.--O jour qui tourne bien mal!
CLAUDIO.--O malheur étrange qui me bouleverse!
DON JUAN.--O fléau prévenu à temps! Voilà ce que vous direz quand vous
aurez vu la suite.
(Ils sortent.)