Fontranges suivit l’enterrement à côté de Rebendart. Il était intimidé
par la présence du ministre, limité dans ses moindres gestes et ses
moindres pensées par la présence de la mort, et le peu d’intimité qu’il
avait eue avec Bella ne le gênait pas moins. Il était aussi emprunté de
donner Bella à la mort, qu’il avait pu l’être le jour où il l’avait
donnée à Georges Rebendart, et, de même qu’un père éloigne sa
méditation, à force de cérémonie et de maintien, de tout ce qui va
suivre après la messe de mariage de sa fille, il se sentait mal autorisé
à penser à cette première nuit que Bella allait passer sous la terre. Il
constatait qu’il n’était pas le plus triste, il m’avait vu, il voyait
Moïse lui-même accablé, il comprenait que c’était justice d’avoir ainsi
distribué la douleur puisqu’il connaissait à peine Bella, et ne s’en
formalisait pas. Il avait trop souffert de la mort de son fils pour ne
pas considérer le deuil, sinon comme un avantage, du moins comme une
propriété, et, avec sa loyauté, plus simplement avec sa politesse, il se
fût senti indiscret de rapprocher aujourd’hui trop près ce cadavre de
son cœur paternel.
--Je les trompe, pensait-il. Ils croient que je suis le convoi de ma
fille, et c’est encore le convoi de mon fils...
Il s’aperçut qu’il avait gardé à son chapeau le crêpe de l’enterrement
de Jacques, un peu défraîchi, qu’il avait mis à son monocle la ganse qui
avait servi ce jour-là. Il s’en voulut. Il aurait vraiment pu, pour
Bella, mettre un nouveau crêpe. La cravate blanche aussi datait de cette
époque. Il se reprocha jusqu’à cet accablement, qui était son
accablement journalier depuis la mort de Jacques, ses yeux distraits,
ses épaules voûtées. Cette méticulosité qui chez lui avait été à peu
près la seule expression d’un cœur tendre et délicat lui ordonnait, dans
cette cérémonie, de se laver de l’ancien deuil, de changer de vêtement.
Jusqu’au parfum de son mouchoir, qu’il avait versé trop abondamment, le
parfum du temps de Jacques, de la mort de Jacques, qui augmentait son
malaise. Bella avait toujours été pour lui obéissante et docile. Jacques
ne pouvait vraiment en vouloir à son père de tels scrupules. Ne pouvant
changer tout de suite les souliers de la messe de Jacques, les
chaussettes, la chemise, il voulut du moins secouer cet aspect
douloureux qui n’était depuis quelques années que l’uniforme aux armes
de Jacques. Pour Bella, il modifia son attitude. Il se redressa, il
releva la tête, il prit un regard vif, il marcha d’un pas dégagé. Un des
croque-morts saignait du nez et laissait, ce qui produisait une
impression pénible dans le cortège, une trace de sang. Il lui fit porter
son mouchoir, heureux de se débarrasser du parfum, et sans songer
qu’après tout un mouchoir est l’objet le plus nécessaire à un père en
deuil. Sur son visage plus tendu les rides s’atténuèrent. Des amis le
trouvèrent de deux ans plus jeune au cimetière qu’à l’église. C’est
qu’il avait pris entre temps le deuil de Bella. Le jour aussi, de
brumeux au départ, était devenu éclatant. En même temps que le ciel se
débarrassait de ses nuages, par les boulevards ensoleillés, par la rue
de la Roquette engourdie de bien-être, le cœur de Fontranges se
débarrassait, sous prétexte de deuil, de son vernis funèbre. Dans
l’après-midi même, Fontranges courut les tailleurs et les chemisiers,
commanda, pour faire honneur à Bella, un vêtement, des cravates, des
chaussettes. Il y en avait de soie noire, avec une baguette. Il en
profita pour acheter une paire de bretelles blanches bordées de noir. Il
croyait que c’était le début d’un nouveau deuil... C’était le début d’un
nouvel amour.
Peut-être le chagrin provoqué par la mort de Jacques était-il arrivé à
son terme, et avait-il suffi, pour effriter dans le cœur de Fontranges
le monument du fils, de cette légère peine, de ce relâchement qu’y avait
apporté la mort de Bella. Peut-être aussi l’âme tendre de Fontranges,
devant laquelle s’ouvrait tout d’un coup la perspective d’un sentiment
inconnu, n’avait-elle plus assez de vigueur pour résister à une
langueur, à une passion nouvelle. Peu à peu, la pensée de Fontranges ne
quitta plus Bella. Le notaire lui remit le testament. C’était une simple
feuille à son chiffre où elle priait son père de la faire enterrer à
Fontranges sous un arbre du parc qu’elle désignait. Par inadvertance
elle avait écrit non seulement la date, mais l’adresse... Pour quelle
réponse? se demanda Fontranges. C’était la première lettre qui lui vînt
de son nouvel amour. Elle avait un faible parfum. Les larmes lui vinrent
aux yeux, à respirer l’odeur de cette affection inconnue. Il n’avait pas
de photographie de Bella. Il alla chez le photographe, qui avait l’ordre
de n’en pas vendre. Il lui répugnait de dire à cet indifférent qu’il
était le père, il le soudoya comme l’eût fait un amant. Le notaire le
forçait de rester à Paris, car il fallait attendre les délais
d’exhumation pour ramener Bella à Fontranges. Il plut. L’idée de la
pluie le gênait pour cette jeune morte, et il renonça à la solitude. Il
vint chez Moïse, chez moi, chez ceux qu’il savait connus ou chéris de
Bella, employant des ruses d’enfant pour voir les photographies que
j’avais prises d’elle à Ervy et dont chacune devenait pour lui un
souvenir. De la Bella brumeuse que lui avait donnée la photographie
d’art, il arrivait peu à peu, grâce aux photos d’amateurs, à une jeune
femme à traits précis. Ses yeux, son imagination ne tremblotaient plus
devant sa fille. Il voulut savoir aussi le nom de ses parfumeurs. Il
allait chez eux, cherchait, vieux chasseur à la trace d’un parfum. Il se
complaisait dans cette période ambiguë, qui, à cause du second
enterrement à venir, tenait à la vie de Bella, et dans laquelle il
glanait comme encore de la vie, tout ce qu’il pouvait trouver
d’impressions et d’objets avant la mort définitive. La mort de Jacques
avait été une disparition. Il ne l’avait pas vu mort. Il avait dû
attendre cinq ans avant de voir même sa tombe, en Belgique, où il
l’avait laissé, à cause de sa parenté avec les Cobourg, qui l’avaient
reçu dans leur caveau. Par sa mort, Jacques s’était retiré brutalement
d’un cœur rempli de lui. Mais Bella se donnait, se rapprochait, dans
cette douce agonie, postérieure à la mort qui durait, dans cet
enterrement ensoleillé et magnifique, et jusque dans ces formalités qui
maintenaient Fontranges entre deux tombes ouvertes. A lui que la mort
jusque-là avait écrasé, il était révélé qu’il y a des morts féminines,
qu’il y a une mort féminine, pleine de douceur. Tout un mois, Bella
offrit à son père sa pensée encore tiède. Fontranges dut aller chez le
notaire, recevoir des dépôts, choisir un marbre. Il paya les
fournisseurs, les quelques dettes laissées par sa fille en ce bas monde.
Il tint à les payer de son argent, à lui offrir ses dernières robes, son
dernier manteau. Tout un mois, Bella prolongea cette première intimité
qu’il avait avec elle. Rebendart partit en voyage: ce second
enterrement, cette seconde mort étaient pour Fontranges, pour Fontranges
seul. Il était reconnaissant à Bella de ne pas se résorber, comme
l’avait fait ce pauvre Jacques, au caveau des Cobourg, dans une
crémation familiale, mais de se confier au sol des Fontranges, à un
arbre des Fontranges. C’était l’arbre sous lequel il plaçait jadis le
berceau de Jacques, le chêne isolé au milieu des pelouses montagneuses
qui séparaient le château du parc, et qui servait dans les cartes
d’état-major de point trigonométrique. Le voilà qui devenait aussi le
repère dans cette dure carte du Tendre qu’était le cœur de Fontranges.
S’il n’avait pas tant plu, si le ciel avait été pur, il se fût senti
presque heureux. Alors que sa pensée à la recherche de Jacques se
heurtait à une vision brutale, un passé chaque jour plus durci, il ne
pouvait penser à Bella sans ramener, pas toujours des souvenirs, car il
l’avait délaissée des années entières, mais toutes les menues joies que
procure à un père une naissance. Que de mécomptes on évite en se mettant
à aimer, non plus son enfant vivant, mais son enfant mort! Au lieu de se
poser sur un visage plein de sueur, de turbulence, de cruauté, sa
tendresse trouvait offerts à chaque minute une tête charmante, des yeux
purs. Au lieu, quand il reçut de Rebendart deux malles d’objets
recueillis dans la chambre de Bella, de retirer comme de la cantine de
Jacques un revolver, des instruments douteux de toilette, un livre
libertin, livre broché, ce qui peina particulièrement Fontranges, qui
n’avait lu que dans des reliures, il découvrit des étoffes persanes, les
poésies de Vigny reliées en maroquin plein, un loup pour un bal, une
poupée. Il se rappelait le visage de cette poupée plus peut-être que
celui de Bella. Il la prit,... elle ouvrit lentement les yeux. Ces
malles contenaient tout ce que les Égyptiens laissaient à leur morte, il
les vida, c’étaient des fouilles dans son cœur paternel. Pour la
première fois depuis qu’il y a des Fontranges, un Fontranges essayait de
voir clair en soi. Il se demandait pourquoi la mort qui jusqu’à ce jour
l’avait durci, maigri, ridé, donnait aujourd’hui à sa pensée une caresse
constante, en un mot le bonheur. A changer le deuil de son fils pour le
deuil de sa fille, il avait changé ce monde d’égoïsme, de lutte,
d’infamie contre un univers de paix à la fois et de luxe. Il sentait que
la vie avait trouvé un moyen nouveau de liaison avec les Fontranges. Il
flirtait à nouveau avec la vie. Au milieu de la rue, à la vue pourtant
banale d’une vitrine de fourrures ou d’une jolie femme, il devait
s’arrêter, il se sentait effleuré à de nouvelles places de son cœur.
Qu’était-ce, quand une passante avait le parfum de Bella!... C’est que
son deuil, sa douleur changeaient de sexe. C’est que Fontranges, qui
s’était cru toute la vie réservé à son fils, cédait sur le déclin à sa
nature androgyne. Ame de Fontranges. Pauvre fleur double! Tout
l’automatisme des gestes, de tristesses amassé sur lui par son premier
malheur fut peu à peu éliminé pendant ces vingt et un jours que
réclamait l’exhumation comme par une saison à Vittel. L’anniversaire de
Jacques revint entre temps, un mercredi. Ce fut un jour triste. Il remit
les vêtements anciens, ils le gênèrent, il avait engraissé. Privé pour
la journée de ces pensées heureuses qui le menaient à grands pas
satisfaits au cimetière, il erra péniblement dans Paris, alla au bois,
au café. Tout le passé de Jacques vint jalousement heurter les quelques
souvenirs que Fontranges avait déjà de sa fille. La vie entière, la
misère de son fils s’engouffra par ce mercredi, hublot soudain ouvert
sur le passé, et parut dans l’après-midi devoir emporter pour toujours
poupée, reliure et étoffes persanes. Elles résistèrent. Il les retrouva
le soir dans sa chambre, sans une souillure. Le lendemain, pour la
première fois, il n’attendit pas pour se rendre au cimetière
l’après-midi. Il alla, pour la première fois, avec son bouquet de
violettes de Parme qui le faisait prendre dans le tramway pour quelque
amoureux, surprendre sous la rosée, au milieu du ménage que faisaient
les arroseurs et balayeurs, le cimetière, la tombe de Bella. Il était
accompagné du petit terrier irlandais de Bella, Gilbert, que Rebendart
venait de lui donner. C’était une bête jeune et intelligente, affligée
d’une mauvaise dentition et qui se déhanchait, mais pour la première
fois des imperfections chez un chien paraissaient à Fontranges des
avantages. Près de la tombe, le chien qui sentait des rats voulut
creuser. Il vint à l’idée de Fontranges que Gilbert paraissait chercher
sa maîtresse. C’était la première métaphore qui jamais eût traversé le
front d’un Fontranges. C’était le mouvement le plus facile de
l’imagination, mais Fontranges en frémit comme d’un changement de
nature. Que se passait-il? Allait-il devenir poète maintenant? Il
éprouvait un peu de vanité, il se sentait plus léger. Bella le soulevait
au-dessus de ce monde où il avait passé cinquante-sept ans sans faire
une comparaison. Gilbert retirant de son trou des cailloux plats,
Fontranges pensa que Bella, dans ce sol pierreux de Paris, faisait une
retraite avant d’entrer dans la terre profonde... Il n’y avait pas de
doute, c’était encore là une comparaison.--Qu’est-ce que je peux bien
avoir? se demandait-il. Tout le jour, il eut ainsi de petits accès
d’imagination. Il s’arrêtait chaque fois, comme un cardiaque pendant
l’arrêt de son pouls. Un dieu inconnu illustrait la vie de Fontranges.
Au retour, Gilbert sentit le parfum de Bella dans la trousse laissée
ouverte, et aboya devant le flacon. Rien de plus naturel et fréquent
qu’un chien attiré par l’odeur de son maître. Mais Fontranges ressentit
encore ces aboiements comme une métaphore. Il ne pouvait la préciser,
mais qu’elle était exacte! Que ne peut-on pas comparer dans la vie? De
chacun de ses meubles, de chacun de ses gestes, de chacun des jeux de
lumière du jour ou des lampes, il sentait maintenant qu’il lui eût suffi
d’un peu d’intelligence et d’un peu d’invention pour dégager et délivrer
un génie scintillant. Qu’il allait être consolant de vivre, si le monde
réel se cousait ainsi à un monde imaginaire! Il se confia au sommeil
comme à il ne savait quelle comparaison. Bien lui en prit. Au milieu de
la nuit, il se réveilla en sursaut. On l’avait reporté dans le lit de sa
jeunesse. C’était le même grain de drap, la même fraîcheur quand il
bougeait. Il le reconnaissait à sa température, à un courant caressant,
comme l’italien revenant d’Amérique reconnaît la Méditerranée où des
camarades le plongent de nuit par farce. Tout ce qui depuis longtemps
l’avait trouvé sourd, le cri de ce train qui demande éternellement
l’entrée de la gare, ces chants de gens avinés, il l’entendait à
nouveau. C’était sa jeunesse que Bella redonnait dans les ténèbres à
caresser à ce vieillard. Il hésitait seulement à se croiser les mains,
tant il avait peur que son corps, moins fidèle que le drap, n’eût plus
le même grain; il se retenait de tousser, pour ne pas entendre sa voix.
Mais ainsi, les yeux ouverts dans le silence et dans la nuit, rien ne
démentait sa jeunesse. C’était la même ombre que dans la jeune nuit, la
même cécité... En fait, une de ces passions, licites mais funestes, qui
ravageaient périodiquement l’âme des Fontranges, était née.
D’abord, elle fut calme. De retour au château, Fontranges eut la
surprise de retrouver partout les traces de Bella. Des chiens portaient
encore des colliers à son nom. Il ouvrit ses tiroirs. Il lut un journal
où Bella parlait de lui. L’avait-elle aimé? Il chercha dans les liasses
de lettres, et jusque dans la bibliothèque, suivant la méthode de ce
professeur qui était venu y vérifier si Laure de Fontranges avait aimé
Chateaubriand. Laure n’avait pas aimé Chateaubriand, peu de témoignages
laissaient croire que Bella eût aimé son père: mais s’il était pour le
premier cas besoin de vraies preuves, Fontranges se contentait pour le
second de preuves négatives. Il était vraisemblable qu’une fille aimante
aimât son père, qu’une fille qui n’est que tendresse aimât celui auquel
elle doit la vie. Dans aucune lettre, aucun carnet, il ne découvrait
qu’elle l’avait haï, qu’elle l’avait méprisé. Il en arrivait, pour
deviner les sentiments que Bella avait pu avoir pour lui, à s’étudier, à
se voir, et même dans la glace, à se voir presque comme il était
réellement, un être sans méchanceté, sans vigueur,--à se connaître. Il
regardait ses propres photographies pour deviner ce qu’une enfant ou une
jeune fille avait pu trouver sur lui d’attachant. Il en arrivait, après
tout, grâce à Bella, à s’aimer un peu lui-même, alors que Jacques
l’avait finalement conduit au dégoût de soi et de tous. De même qu’après
l’accident de son fils, il avait cherché par les métayers les plus
sales, par la boue, un itinéraire qui l’avilît, il découvrait la route
qu’avait suivie Bella par les arbres les plus ombreux, les chiennes les
plus caressantes, les visages les plus purs. Par des signatures, des
marques, il était arrivé à retrouver aussi dans la bibliothèque le
chemin de ses lectures. Jamais une désillusion. Toujours des reliures
magnifiques. Qu’il est plus doux de se frotter à la grâce qu’au vice! Sa
santé, sa chair si saine, ses viscères parfaits ne lui paraissaient plus
un privilège ravi à son enfant, car Bella, dans la mort, avait un corps
d’une essence plus légère, plus fluide. Quelle satisfaction de se sentir
d’une densité plus lourde que celle que l’on aime! Il lisait le Vigny
relié, sur les bancs où il se rappelait avoir vu Bella avec un livre. La
Mort du Loup le ravissait. Il regrettait de n’avoir plus à chasser, à
tuer un aussi digne adversaire. Il s’asseyait auprès de la tombe sur le
pliant qui servait pour le berceau de Jacques, car à la différence des
objets de deuil, les objets de bonheur étaient valables pour les deux
enfants. Parfois une de ces inspirations qui l’avaient visité grâce à
Gilbert, le matin du cimetière, le surprenait. Des corbeaux voletant lui
paraissaient du papier brûlé dans le vent. La vigne vierge lui
paraissait couleur de vin. Il avait chaque fois le sentiment que du fait
de Bella une grâce l’inondait... Il sortait maintenant, visitait les
familles où fréquentait Bella et où il y avait des amies de son âge,
s’attaquait poliment à la douairière, mais par étapes rapides, par la
grand’tante, par la mère, liquidant en cinq minutes chaque génération,
il rejoignait la plus jeune femme, et il était bien rare qu’il ne revînt
pas avec un de ces renseignements qui lui tenaient lieu de passé
paternel. Les trois souvenirs les plus nets qu’il eût de Bella étaient
ceux des jours de fête où le devoir l’obligeait à se relâcher de sa
passion pour Jacques et où il présidait la cérémonie ou le banquet,
celui du baptême de Bella, celui de sa première communion, celui de son
mariage. Entre ces trois souvenirs qui correspondaient à des sacrements,
il glissait tout le butin de ces visites, et jusqu’à des objets. Parfois
de vrais souvenirs reparaissaient. Il eut un jour une heureuse surprise.
Il se souvint que le matin de la naissance de Bella, il l’avait tenue
une heure dans ses bras. Le berceau n’avait été préparé que pour une
seule fille, et soudain le docteur en avait annoncé une seconde. Au bout
de vingt minutes, Bellita était née et avait été traitée aussitôt en
préférée. Elle avait eu le berceau. On avait installé pour Bella un
petit lit de Jacques, mais pendant le déménagement, Fontranges avait
tenu Bella, la plus maladroite des nourrices, mais la première. Ce
souvenir le consola de bien des regrets. Certes, il n’avait pas eu les
jours où sa fille avait noué avec le monde ses premières passions. Il
n’avait pas eu le soir où Bella, qui montrait dès son enfance un
penchant pour l’astronomie, avait compris que les étoiles ne sont pas
attachées, il n’avait pas eu celui où il avait été révélé à Bella que la
terre est ovale, mais il avait eu sa première heure en ce bas monde.
Cette enfant qu’il n’avait vue en somme que sous des voiles de communion
ou de mariée, excepté le jour de sa naissance, où elle était nue avec de
gros plis, et le jour de sa mort où il avait vu sa poitrine, ses hanches
dévêtues, cette fille qu’il n’avait vue de chair que pour son entrée
dans la vie et son entrée dans la mort, il lui semblait la porter
maintenant dans ses bras à chacun de ses âges, il sentait la douce
charge qu’elle avait été pour les fauteuils, les balançoires, les
gazons, et enfin pour la vie même. Certes il avait été passionnant de
voir la petite forme masculine de Jacques lutter contre la nature, de
suivre ses réactions de petit mâle envers les chiens, le gibier, les
aliments, les saisons, mais cette lutte d’un cœur féminin contre
l’amitié, l’amour, d’un corps féminin contre le froid, les coussins, et
aussi le corps des hommes, elle émouvait Fontranges jusqu’au fond de
l’âme. Il regardait respirer Mme Bardini. Il regardait les chambrières
puiser de l’eau. Il lisait la vie, non plus des chasseurs, mais des
chasseresses célèbres. Comme Jacques s’était mué en Bella, saint Hubert
se mua en Diane. Cette forme que le cœur peu perspicace de Fontranges
avait poursuivie depuis sa jeunesse se débarrassait soudain d’un
travesti et apparaissait en femme.
L’automne était le plus beau qu’eût vu Fontranges. Du matin au soir, il
cheminait dans du mordoré. On prit des blaireaux. Il épargna une petite
femelle en l’honneur de Bella. Elle courut vers son terrier, près du
grand arbre, pour rejoindre,--répétant la métaphore de Gilbert, mais qui
donc est original?--celle qui l’avait protégée. Une qualité de Bella se
glissait dans toutes les femelles, rates, perdrix hases, et amollissait
ses bras. Une fouine le regarda avec le regard de Bella. Devant des
poules d’eau, des renardes, il releva son fusil. Mais il y avait plus.
Une vertu féminine gagnait la nature entière. Le parc et les bois
devenaient la forêt, les prés devenaient la prairie, jusqu’au château
qui s’humiliait, souriait, se simplifiait et dans le cœur de Fontranges
devenait la maison. Cet univers qui l’avait jusqu’à ce jour séduit par
ses attributs mâles, par ses rochers, ses larges ruisseaux, où ses yeux
distinguaient de préférence les clochers, les pins, les pics, les
attributs masculins, changeait peu à peu de sexe, le séduisant par ses
roches, ses rivières, et, comme à un collégien, lui offrait des collines
semblables à des gorges, et des ravines d’ombre. L’élément masculin se
raréfiait dans le monde. Les hommes, les mâles, lui paraissaient des
raretés, des exceptions, épars qu’ils étaient à si faible densité sur
tout cet amas féminin de plaines et de montagnes. Jusqu’aux arbres qui
lui paraissaient aussi avoir changé... Il apprit du curé qu’ils étaient
du féminin en latin, les Latins sont aussi fondés que nous à connaître
le genre réel des choses. Cet homme à son déclin se trouvait heureux
d’avoir vécu, non dans un astre mâle, mais sur une planète féminine,
d’être enterré dans une terre femme. Il laissait dans la forêt les
branches le toucher, l’arrêter..., la pluie inonder son visage... Les
caresses féminines sont douces... Toutes les caresses... Même cette
Indiana!
* * * * *
L’automne n’en finissait pas. Il semblait résolu pour une fois à
atteindre vivant sa limite officielle, ce vingt décembre enseveli
d’habitude sous l’hiver. Tout ce qu’il y a de plus périssable dans
l’année vivait encore. Aux arbres, les feuilles atteignaient la plus
haute vieillesse que feuilles aient jamais atteinte. C’était le
centenaire des brins d’herbe, des araignées, des mouches. Fontranges,
venu pour quelques jours à Paris, s’asseyait aux terrasses des cafés,
car les musées ne l’intéressaient plus... Il était tellement étranger au
mouvement de Paris, à l’allure même de la vie, qu’on lui offrait, comme
à un étranger de race, des cartes transparentes et des guides. Parfois,
surgie si subitement qu’il la croyait surgie de son cerveau, une ronde
de jeunes filles coiffées de chapeaux de papier l’entourait; c’était la
Sainte-Catherine. Elles s’attaquaient à cet homme inoffensif de toutes
les armes les plus cruelles, de leurs dents blanches, de leurs yeux
jeunes. Mais elles étaient trop gaies, trop bruyantes. Il n’avait pas
envie d’elles. Elles lui faisaient l’effet de petits êtres à peu près
masculins. Quand on a trouvé le sexe de la terre, de l’automne, celui
des ouvrières de Patou importe vraiment peu. Le soir il allait au
cinéma. Il n’avait vu jusqu’à ce jour que des films de guerre, des
bombardements, des cadavres. Il fut étonné de voir la paix rétablie dans
le royaume des reflets. Les reflets de vigoureux garçons enlaçaient des
filles. Le reflet de l’Océan prenait dix belles baigneuses
san-franciscaines et les rendait nues. Des reflets de gorilles sauvaient
des fillettes. Cette tendresse universelle pour les femmes
l’alanguissait. Un jour, sortant d’une de ces salles, il se trouva
devant le bar où il avait connu Indiana. Il poussa la porte.
La guerre, qui ruine tout, avait couvert le bar d’acajou et de bronze.
De la guerre, qui détruit toute civilisation, le bar sortait en style
directoire, et doré à la pompéienne. C’était le même barman. La guerre,
qui a tout massacré, ne lui avait pas pris un cheveu. Fontranges entrait
dans l’éternel. C’est d’un pas d’habitué qu’il se dirigea vers la place
jadis occupée une fois, et qu’il s’assit. Pourquoi tremblait-il, quand
la porte s’ouvrait? Pourquoi ce cœur alerté, dans une opération aussi
banale que la confection d’une citronnade? Des gens passaient avec des
drapeaux. Il s’informa. C’était l’enterrement de Jaurès. Celui que l’on
avait assassiné la dernière fois où il avait vu Indiana, on l’enterrait
aujourd’hui. Il n’était ni surpris ni mécontent d’être lié à cette fille
par la volonté du sort. Quand Jaurès ressusciterait, ou quand des
communistes répandraient au vent les cendres de Jaurès, il serait là
dans ce bar appelé vers Indiana par quelque troisième deuil. Le désir
lui venait presque de voir Indiana elle-même, de toucher la borne de
cette course de dix ans, de toucher Indiana... Une femme vint
s’installer près de lui, le harcela gentiment, l’attaqua par tous ces
boucliers de métal qui sont les points sensibles des hommes dans les
bars, son porte-cigarette, son briquet, sa montre. Elle était plus fine
qu’Indiana. Sur la bague, elle lut correctement le blason des
Fontranges, sourit, mais sans insister, à _Ferreum ubique_, appela par
leur terme consacré les merlettes, le sinople. Le barman, un moment
inquiet, se gardait d’intervenir dans une discussion de blasons. Mais
détenteur pour un soir de cette intuition qui révèle aux écrivains de
génie ce que les écrivains médiocres appellent l’éternel féminin, le
gentilhomme campagnard n’était pas attiré par elle. Cette femme se
virilisait sous ses yeux... Elle était pourtant habile. Elle dirigeait
Fontranges sur les sujets les plus propres à le séduire, la chasse, les
chevaux. Elle jouait cette soirée, sa liaison de la nuit, avec douceur
et constance, comme une femme joue sa carrière, comme un vrai mariage.
Elle promettait pour cette nuit tout ce qui fait les unions longues et
heureuses, un bon caractère, de l’affabilité; elle savait coudre, elle
ne se froissait jamais. Jamais fiancée qui croit son fiancé décidé à
rompre n’employa plus de tact, plus de douce dignité: elle n’était pas
teinte, elle n’avait pas les cheveux courts. Têtu, Fontranges répondait
sans plaisir. Il ne lui demanda même pas son nom. Elle pouvait s’appeler
Auguste ou Georges, si cela lui plaisait. Il eut même le courage de la
questionner sur une femme blonde, avec de grands yeux bleus, avec une
peau très blanche, qui s’appelait Indiana. Il était étonné lui-même de
trouver pour dépeindre Indiana tant de détails; il aurait pu dire
qu’elle avait des cils doubles, l’ouverture des narines imperceptibles,
l’oreille rose, une seule des oreilles percée. La femme connaissait
Indiana. Indiana ne venait plus au bar, depuis que le barman lui avait
donné une paire de gifles et lui avait fait perdre un demi-litre de sang
par ces narines imperceptibles. Elle écrivit l’adresse de ce nouveau
bar. Elle n’y ajouta pas la sienne. Puis elle partit aussitôt, mais
dignement, refusant qu’il payât sa consommation, lui envoyant de la
porte un demi-sourire digne et triste, comme si ce départ était la
rupture de vingt ans d’existence commune. Dès qu’elle eut disparu, il se
leva et chercha le bar d’Indiana.
Il était tout voisin. Indiana en dix ans n’était jamais allée à la
campagne, n’avait jamais circulé en auto, n’avait même pas atteint la
limite des théâtres. Les bars qui l’avaient successivement abritée des
obus, des bombes, de la police, avaient des numéros différents, mais
étaient dans la même rue. Elle avait échangé le 27 pour le 15, puis pour
le 9, changé de cases, dans un jeu qui durerait sa vie. L’achèvement du
boulevard Haussmann avait rétréci son domaine, mais il ne lui venait pas
à l’idée de franchir cette nouvelle zone. Il faut se réduire, dans
l’époque où nous vivons. Aussi pour elle les ennuis qu’elle avait avec
chacun des barmen, des bargirls ou des agents étaient-ils centuples,
comme dans une île, Paris pour elle n’avait que trois barmen, six
agents. Vous pensez s’ils la reconnaissaient! Fontranges était dans le
bar depuis quelques instants quand Indiana entra.
Elle était seule. Indiana était d’ailleurs toujours seule. Elle n’avait
jamais été vue donnant le bras à un homme, se promenant avec un homme...
On pouvait exercer ce métier sans se compromettre. Les compromissions à
ses yeux c’était l’amitié, la camaraderie. Elle n’avait pas changé; le
même teint laiteux sans poudre, les mêmes lèvres rouges sans rouge, les
mêmes yeux bleus à iris si larges qu’ils semblaient dévorés par une
cataracte, ses sourcils noirs, ses cheveux blonds tirés en arrière,
offrant avec indifférence son visage sans vie comme une table
d’expérience sur laquelle les couleurs se différenciaient à l’extrême.
Entre ce rose, ce bleu, ce blanc, il y avait des différences de siècle,
de climat, de matière... Le bar était à peu près vide. Machinalement,
comme en hypnose, elle se dirigea vers Fontranges, s’assit près de lui,
et tout recommença. Fontranges considérait ce beau front sans pensée,
ces beaux yeux sans regard, ce corps lourd et dense à poignets et à
chevilles délicats, que la paresse plus que la mode enveloppait de
vêtements faciles, presque de vêtements d’enfant. Quel mal, quelle
faiblesse humaine, par amour de Bella, venait-il cette fois prendre de
cette femme? Elle ne l’avait pas reconnu. Elle ne reconnaissait pas les
objets que Fontranges sortit pour éveiller sa mémoire, le porte-cigare
que le cheval en écume, la boîte d’allumettes que des hures de sangliers
rendaient pourtant caractéristiques. Mais elle ne reconnaissait jamais
rien, à peine l’Opéra. Elle parla. Il apprit ce qui s’était passé en ces
dix ans. La revanche de Bella sur les hommes s’était poursuivie. Elle
leur volait la cocaïne, l’héroïne. Un phénomène avait voulu l’épouser,
très riche. Il la croyait sans amant. Ce qu’elle s’était vengée de lui!
Elle s’était arrangée pour se faire surprendre. Il avait voulu lui
pardonner, il lui avait apporté trois bagues à choisir, elle avait
choisi la plus chère et la lui avait renvoyée dans un pot de moutarde,
le rubis scié en deux. Elle parlait sans accent, droit devant elle,
assise comme une souffleuse, comme le souffleur indolore d’un personnage
forcené que Fontranges voyait par moments à sa vraie taille... Le bar
ferma, ils sortirent. Il l’accompagna, sans qu’elle eût dit un mot
d’offre ou de refus, comme si depuis dix ans c’était lui qu’elle venait
chaque soir attendre vers minuit. Elle habitait la même maison, la même
chambre. Fontranges se rappelait chacune des têtes effarées qui étaient
sorties voilà dix ans des portes de chaque palier pour se renseigner sur
la guerre. Il regretta ces arrêts à chaque étage, ces enfants à chaque
étage à rassurer. C’était eux surtout qui l’avaient rassuré lui-même.
Dans la chambre, toujours pas de chaise. Il fallait plonger dans cette
nuit affreuse et douce toujours comme un nageur d’un promontoire. Quand
il fut couché, la lampe éteinte, elle se promena longtemps nue, garnit
nue son fourneau d’essence. C’était son remède pour éviter les
incendies, qu’elle craignait. Ce fut une bête tachetée de glace et de
feu qui se glissa près de Fontranges.
Au milieu de la nuit, elle se réveilla. Fontranges sanglotait. Jacques,
Bella, unis soudain dans un amour parfait, s’étaient penchés sur
lui.--Je suis ta fille, disait Jacques.--Je suis ton fils, disait
Bella... et ils s’embrassaient... Indiana n’avait jamais entendu pleurer
un homme. Mais elle avait eu assez d’autres expériences pour essayer de
deviner ce bruit. Elle prêta l’oreille... Ce n’était pas l’éternuement.
On n’éternue pas cent fois de suite... Ce n’était pas, comme voilà trois
semaines, l’angine de poitrine. Dans l’angine, on se débat, on appelle
au secours... Il était trop vieux aussi pour avoir eu les gaz...
Peut-être tout bonnement une attaque... Et encore non, l’attaque dure
une seconde, et celui-là n’avait vraiment pas l’air d’avoir fini!... Il
n’y avait pas de doute. Cet homme près d’elle pleurait. A Indiana seule
arrivaient ces aventures! Pour la première fois, la maladie d’un homme
lui arracha une parole.
--Eh bien, papa, demanda-t-elle, dans ce langage incestueux qui était sa
seule tendresse; tu pleures?
Il se contint, mal...
--Ça ne passe pas, mon oncle? Tu veux de l’aspirine?
Une minute s’écoula... Un sanglot revint...
--Ah, frère, sûrement, l’amour n’est pas drôle! dit-elle.