CHAPITRE IV

Moïse me convoqua au Maxim’s. C’était le seul jour du mois où il n’allât

pas à la piscine. Il le consacrait au souvenir de sa femme. Depuis vingt

ans il passait au Père-Lachaise cette matinée anniversaire, à installer

des bouquets dans le caveau, ou même à déposer des fleurs sur les tombes

des femmes voisines, car il imaginait devoir aussi des égards à cette

société de mortes où l’ombre de Sarah Griffith rayonnait de l’amour et

de la constance de son époux. Des maris l’avaient fait surveiller, et

lui avaient enjoint de ne plus cacher les monuments modestes de leurs

femmes sous des gerbes qui laissaient croire aux familles qu’elles

avaient eu un amant. Comme un amant il obéissait, et se contentait

désormais de placer furtivement sur l’angle de la tombe un bouquet de

violettes, mais il souffrait de ne pouvoir, ne fût-ce que pour ennuyer

les veufs et surtout les belles-familles, dépitées que les brus dans

l’autre monde eussent pu acquérir d’aussi belles relations, offrir des

bagues et des bracelets. Il tenait à jour des fiches sur les maris des

deux voisines les plus proches de Sarah. Il ruina l’un, qui avait

démérité, et qui ne sut jamais que les Gafsa avaient baissé en un jour

de quarante points parce qu’il avait chanté l’avant-veille à l’Abbaye de

Thélème: «Ma femme est morte.» Les dons rituels achevés, il ouvrait le

caveau de Sarah avec le mot qui ouvrait son coffre-fort, et s’y

enfermait. Des amis prétendent qu’il racontait tout haut à la morte des

aventures du mois écoulé, et des espions avaient tenté, en collant les

oreilles aux fleurs ajourées du coffre-fort de marbre, de connaître les

destinées du change. Il sortait, muni d’un calme que la piscine ne lui

donnait pas toujours, mais l’humilité qu’il avait devant les tombeaux

avant sa descente aux Enfers se changeait, pour la descente vers Paris,

en orgueil et en mépris. Il semblait que des renseignements particuliers

venaient de lui révéler la veulerie des morts, leur hypocrisie, leur

esprit profondément antisémite. Il ne suivait même plus les allées. Il

n’avait plus sur le Père-Lachaise son pas glissant et serein de tout à

l’heure, copié sur le pas de celui qui marche sur les eaux. Tapotant

d’une main cavalière la main de Félix Faure, donnant une chiquenaude à

la cuisse de la pleureuse de Rothschild, secouant l’arbre sans fruit de

Musset, délaissant tous ces morts que Sarah avait cafardés, il ne

poussait plus sa promenade que jusqu’à la tombe fraîche, si le cas se

présentait, d’un ennemi: aujourd’hui d’Enaldo. Du terre-plein, il

regardait Paris d’un œil satisfait, celui dont son illustre parrain eût

regardé, mais après y avoir pénétré et gagné de quoi fondre les Tables

en or massif, la terre promise, se posait depuis vingt ans le même

problème à propos de Saint-Sulpice, qu’il laissait chaque mois de profil

et qu’il retrouvait de face. Puis il descendait déjeuner au Maxim’s, à

moins qu’il n’aperçût, de la grande allée, un cortège gagner le

département où reposait Sarah. Il le suivait alors de loin, s’inquiétait

du nom, se réjouissait si c’était pour elle une jeune compagne, et ne

partait qu’après avoir contrôlé ce nouveau voisinage.

J’arrivai en avance, et le trouvai déjà installé. Sa conversation avec

Sarah avait été sans doute brève ou tenue en style télégraphique: «Lutte

Rebendart-Dubardeau engagée, avait-il dû lui dire. Enaldo hier mort. Lu

dans _Revue Universelle_ étude sur enseignement classique par

ambassadeur États-Unis. Assez idiot. Temps plutôt agréable. Belles

averses la nuit, et jour tout lumineux.» Je pensais qu’il voulait me

parler de Rebendart. Je me proposais surtout d’obtenir des nouvelles de

Bella, car je l’attendais en vain chaque matin, depuis ce jour où elle

avait appris mon nom. Elle ne venait plus, elle ne répondait plus. J’en

profitais, le matin, pour lire. Privé de Bella, réveillé tôt, je lisais

les livres à la mode, Istrati, Ossendowski. Restait à savoir si

l’aventure d’un Polonais autour de l’Ienisseï valait un corps affable se

glissant près du vôtre, si les discours sur la tyrannie du baron Ungern,

dans sa forteresse d’Ourga, valaient une minute de lutte, puis de repos

éternel, le tout suivi d’un chocolat tiède et de toasts; si les

pratiques des élans en Haut-Thibet et leurs courses en biais devant les

caravanes valaient deux yeux reconnaissants, mille baisers sincères,

sans compter l’inondation d’eau de Cologne en plein milieu des reins.

Lassé de cette fusion du regret et de la Mongolie, je rejetais

Ossendowski. Je prenais, parmi les livres, le plus terne, le plus

triste, le Livre Noir des Soviets. Mais la question restait la même,

éternellement la même. Restait à savoir si la certitude que le _Matin_

est soudoyé par la Russie valait une jeune femme se levant, s’habillant,

si la mise au pilori de l’_Éclair_ par M. Bojarski valait la séparation

au coin de la rue Daunou, si aucune phrase au monde valait cette forme

de Bella entrevue dans le miroir du magasin, valait le désespoir

quotidien, sans remède, de notre séparation... Tout cela restait à

savoir... Du moins le manque d’amour me donnait pour la matinée presque

la même liberté que l’amour lui-même.

Moïse ne voulait pas me parler de Bella. Il avait vu Rebendart la

veille. Le ministre l’avait reçu dans son cabinet, place Vendôme, les

fenêtres ouvertes, entre le jardin d’où venait le bruit d’un jet d’eau,

le parfum des roses, et le Conseil des Ministres. Les ministres

bavardaient, attendant leur hôte. Rebendart, agacé, avait ouvert toute

grande la porte double et crié: «Eh bien, Messieurs!» Le silence s’était

rétabli. Mais le jet d’eau parlait, les roses s’évertuaient. Rebendart

avait marché vers le jardin, prêt à les remettre eux aussi à leur place,

puis s’était contenté de fermer la fenêtre. Enfin, dans cette écluse

poussée sur les fleurs et ouverte sur les ministres, Moïse avait écouté

Rebendart.

--Monsieur Moïse, avait demandé Rebendart, êtes-vous pour ou contre moi?

Car Rebendart ne dédaignait pas l’intimidation. Dès qu’il s’agissait de

l’État, il se croyait dégagé de tous les liens, préjugés ou formules,

qu’il acceptait pour sa conduite personnelle. Lui, qui mangeait sa

fortune dans sa charge, admettait pour les autres les pots-de-vin, les

achats de conscience. Intègre avec son marchand de vin, sa marchande de

journaux, son régisseur, il avait une double parole avec le président du

Sénat, et avec Édouard VII. Jamais personne n’avait acheté son tabac

avec plus de loyauté, et applaudi avec plus de félonie Gambetta et

Waldeck-Rousseau. Moïse au contraire, assez dénué de principes pour ses

affaires personnelles, et qui n’hésitait pas à se débarrasser d’une

pièce fausse aux dépens d’un chauffeur, devenait purifié au contact de

toutes les entités qui ne vendent et n’achètent pas, la religion,

l’État, la France, valeurs que n’affecte aucun change. Tandis que le

squelette intègre de Rebendart fondait sous un acide inconnu dans son

corps de ministre, dans le corps adipeusement oriental de Moïse

s’introduisait, dès qu’il s’agissait du pays, une ossature des grands

jours et du moyen âge, et jusqu’à son maintien en était plus droit et

plus digne. Ce n’était pas tout. Rebendart traitait l’État comme on

traite un homme, par la jurisprudence, le raisonnement, l’autorité.

Moïse au contraire appréciait à l’extrême les qualités féminines de la

France. Il sentait que changer un pays de royaume en république était en

changer le sexe même. Tout ce qui concernait la France, tout ce qu’il

lui avait donné, il ne l’avait jamais dit. La puissance que la France

avait eue tout à coup un matin, dans une période de ruine financière, en

face de la City, on ne saurait jamais que Moïse la lui avait prêtée en

sacrifiant le tiers de sa fortune: cela était le chapitre Femme, c’était

son secret. S’il adorait la France, ce chœur de la Nef Europe où ses

coreligionnaires se sentaient aussi en sûreté morale qu’au moyen-âge

derrière un autel, cela était le chapitre Liaisons, cela le regardait,

et ne regardait point Rebendart. De sorte que pour le duel ce chrétien

champenois et ce juif échangèrent simplement leurs armes, le chrétien

prenant l’astuce et l’aveu, le juif la loyauté et le secret. Tous deux

se mesurèrent, chacun avec son honneur de bataille, qui était l’honneur

quotidien de l’autre.

--Monsieur le Président, avait répondu Moïse, je suis un banquier de

change. Dans la mesure où vos demandes et les exigences du change

s’accorderont, vous me trouverez toujours à vos ordres.

--Je vous exprime mes remerciements, avait dit Rebendart. J’y joins le

regret de vous entendre formuler des réserves.

Car la conversation de Rebendart semblait apprise sur un manuel de

conversation pratique pour hommes d’État.

--Un pays, même maritime, ne règle point ses marées, avait repris Moïse,

qui s’amusait de cette banalité. Mais je suis tout à vous s’il s’agit de

les prévoir.

Rebendart s’était levé brusquement, et, filant la métaphore, en vieux

parlementaire, il avait dit:

--Ne nous égarons point, Monsieur Moïse. Il ne s’agit pas de la lune. Il

s’agit de Dubardeau.

La fenêtre du jardin, mal poussée, s’était ouverte. Un courant d’air en

venait, dont le Conseil des Ministres souffrit silencieusement. Moïse

attendait. Il était sûr de soi. Depuis son enfance il avait une recette

pour être toujours chez Moïse et au centre de sa force. Qu’il fût dans

une ville, sur une montagne, il calculait d’un coup d’œil ce que sa

fortune lui permettait d’acheter autour de lui, il s’en considérait

comme le maître, et ses interlocuteurs se trouvaient tout d’un coup en

face du propriétaire. Circonférence d’abord peu extensible qui lui

donnait à ses débuts quelques pieds carrés à peine dans le parquet en

bois de Carinthie du bureau où il avait débuté chez les Kohn de Trieste.

Il suffisait alors que le collègue Hahnensteg retirât son tabouret au

moment où il s’asseyait pour que Moïse chût hors de son domaine. Puis

juste la mosaïque de la salle d’attente chez les Laberti de Gênes. Puis

quelques étroits centiares de vraie herbe à Chaville, quand il y

déjeunait le dimanche, vers 1890, avec le frère de Sarah. Mais ce

système d’arpentage dès 1912 au centre de la Lozère lui accordait le

département, et, en ce moment même, dans le bureau de Rebendart il lui

donnait la Concorde entière, la rue Royale, le Sud jusqu’à la rue de

Grenelle, tout le bloc de Paris qui peut s’estimer trois milliards or.

La Bourse lui avait d’ailleurs été ce matin fructueuse, de sorte qu’il

voyait, à mesure que parlait Rebendart, le locataire Rebendart, son

cercle magique mordre sur la Madeleine, englober les chevaux de Marly à

l’Ouest et le Rhinocéros des Tuileries à l’Est, s’approcher au Midi du

tombeau même de Napoléon. Il n’avait le sentiment de sa puissance, dans

toute discussion, qu’en construisant autour de lui ce ring d’or. Il

s’assit. Il boxait assis...

Rebendart, lui, restait debout, car ce n’était pas du centre de sa

circonscription, comme il sied à un parlementaire, qu’il paraissait

parler, mais du pied d’un monument. De quel monument? On ne pouvait

hésiter longtemps à le deviner; c’était au pied de son monument propre.

Un Rebendart de bronze le dominait et lui dictait sa parole. Son Égérie,

c’était lui-même, lui-même en airain. Il avait édifié dans son

imagination un Rebendart obstiné et insensible qui le dispensait de

discussion et d’énergie, car il était au fond impressionnable et faible.

Sa volonté était en dehors de lui dans cette réplique de fonte. Tout le

mouvement qui lui restait, comme à une statue, c’était le mouvement de

son ombre, l’ombre de sa résolution, le reflet de sa volonté. Jamais

aucune de ses décisions n’était commandée par l’avenir, par des signes

venus de l’avenir, mais bien par la dernière décision que ce Commandeur

devait avoir prise. Il ne se rendait pas compte que pour avoir ce corps

de fonte il avait vendu son âme à toutes les puissances du passé, à

toutes les formes périmées de la civilisation, et que c’était justement

en leur nom qu’il allait maintenant, hargneux, hérissé, insultant,

s’humilier devant Moïse.

--Je vous ai vu hier à l’Opéra, dit-il en changeant de ton. J’aime

Mozart.

Moïse eut quelque espoir d’avoir avec Rebendart une conversation

humaine. Jamais Mozart n’avait été joué avec autant de perfection que la

veille. Lui, Moïse, en était encore pénétré... Sa haine pour les

ennemis, son amour du gain, la rapidité même de sa parole en avaient été

relâchés au profit d’un bien-être physique qui l’accablait depuis son

lever. Cette rouille dans ses genoux, cet engourdissement de ses

oreilles, en effet, il le reconnaissait maintenant, c’était bien la

nonchalance divine, l’acide urique suprême, c’était bien Mozart. Il se

réjouit d’avoir à parler des Dubardeau avec un homme qui avait entendu

Mozart au début de sa nuit. Il ignorait que la musique avait sur

Rebendart des effets particuliers, que César Franck incitait Rebendart à

la pétulance, Debussy à l’énergie, Leoncavallo au raisonnement, et que

ce qui justement le poussait ce matin sur le chemin de la jalousie, du

mépris et de la haine, c’était Mozart.

--Monsieur Moïse, dit Rebendart, reprenant son manuel à une leçon

supérieure, parlons franc. Les plus fermes soutiens qu’aient trouvés nos

rois dans leur lutte contre les féodalités, ce sont les banquiers et ce

sont les juifs. Je parle à un portrait composite de ces adjoints. Pas de

bavardage. Ce n’est pas une haine personnelle qui m’anime contre les

Dubardeau, mais leur exemple est néfaste. Ils sont les féodaux du

régime. Laissant entendre qu’ils planent au-dessus des lois divines,

qu’ils modifient les lois physiques et chimiques, ils en ont profité

pour se soustraire aux lois tout court. Ce sont de malhonnêtes gens.

L’honnêteté ne consiste pas à refuser de recevoir les parlementaires et

à aimer les cubistes. Dans chacun de leurs domaines, politique,

scientifique, financier, ils sont les rabatteurs de l’esprit d’orgueil,

d’indépendance, et d’incrédulité. Je serai impitoyable. D’ailleurs vous

avez lu mes derniers discours. Je n’ai rien à y ajouter.

--Ah! fit Moïse.

Car Moïse, malgré le peu d’attrait qu’avait déjà pour lui Rebendart,

était déçu par cette dernière phrase. Tout entretien avec un homme

d’État lui avait montré jusqu’ici l’orateur différent de ses discours et

presque toujours supérieur à eux. Un discours politique en France est

une espèce de monologue aussi impersonnel que le récit de la mort

d’Hippolyte ou le monologue de Charles-Quint. Tout le monde l’attend,

personne ne l’écoute. Un discours politique en France, c’est un geste,

un geste quelquefois nouveau, mais les mots, les paragraphes, le sujet,

sont mécaniquement choisis et déclamés. Ce sont des uniformes de la

parole ou de l’âme que l’on revêt dans les solennités, mais Moïse

n’avait jamais prétendu juger plus Rebendart sur ses discours que la vie

familiale d’une actrice sur le récitatif d’Athalie. Moïse savait

qu’après avoir déposé les discours qu’ils s’opposaient comme des armes

de carton, les hommes d’État retrouvaient au pied de la tribune leurs

vraies armes, la culture, l’enjouement, l’esprit, la sensibilité, et

commençaient avec elles le vrai combat des couloirs. En se référant à

ses discours, Rebendart avouait simplement à Moïse qu’il ne pouvait

employer, pour le convaincre, ni le rire, ni la cordialité, ni la

passion, ni le bon sens.

--Laissez-vous convaincre, dit Rebendart. L’autre jour vous avez invoqué

contre moi le personnel des ministères que les Dubardeau ont dirigés.

Vous prétendez qu’ils y étaient populaires, qu’ils y sont regrettés, que

chaque fonctionnaire est un témoin de leur honneur. En ce qui concerne

le Ministère de la Justice, vous allez voir.

Il sonna Crapuce.

Moïse eut envie de se lever, de partir. Il comprenait le projet de

Rebendart. Il s’agissait de faire renier mon père par ses

collaborateurs, par ceux surtout qui lui devaient tout. Dans son mépris

des hommes, Rebendart aimait les amener ainsi à des carrefours

humiliants. Par bonheur, dans le jardin, Moïse vit soudain le soleil

illuminer deux statues de Flore et de Pomone que mon père avait

découvertes dans un grenier du garde-meuble. Il ne fallait pas compter

sur Flore et Pomone pour renier mon père. Leurs seins étaient éclairés,

leurs secrets. Elles semblaient sacrifier leur pudeur de statue à la

reconnaissance. Peu importait donc le parjure de Crapuce, et Moïse

attendit.

Crapuce, secrétaire général de Rebendart au Ministère de la Justice,

l’avait été de ses cinq prédécesseurs. Il est encore quelques mots

antiques qui couvrent complètement des cœurs ou des opérations modernes:

Crapuce était un affranchi. Il possédait les caractéristiques classiques

de l’affranchi, la salacité, la servilité, la méticulosité. Il n’était

pas une de ses bassesses et même de ses tics que Tacite n’eût décrit,

son aspect minable évoquait un beau terme classique, son regard piteux

un de ces beaux et nobles mots latins qui expriment en deux syllabes que

vous êtes premièrement impitoyable pour les inférieurs, doué vis-à-vis

d’eux d’une voix tonitruante, d’une stature, et deuxièmement que vous

êtes vis-à-vis des puissants, fluet, bossu et à voix de fausset. Le

soufflet qui séparait son bureau du salon du ministre était la chambre

d’accessoires où en une seconde Crapuce échangeait le masque de

l’extrême tyrannie contre celui de la servilité. Chaque fois que

résonnait comme un cri de cigale la crécelle d’appel de Rebendart, à ce

cri de cigale qui fait vibrer tout cœur libre et l’incite à la liberté,

Crapuce était pris du délire de l’esclavage. Il cessait de couvrir ses

huissiers d’injures, saisissait les dossiers qu’il portait horizontaux

comme des coussins avec des clefs de ville, et c’était toujours en effet

la reddition totale du ministère, du personnel, du budget, des

assassins, de tout ce qu’il était chargé de défendre, à laquelle il se

rendait ainsi. Je m’amusais à observer pour des raisons archéologiques

la vie de cet affranchi, comme je m’étais arrêté tout un matin à suivre

près de Rome les courses dans un lac d’un poisson qu’on m’avait dit être

la murène. Murène à dents gâtées. L’existence de Crapuce était une

course le long de la vie du ministre. Il s’agissait pour lui de se lever

avant son maître et de se coucher après lui. Ne trouvant jamais un

papier sale, une plume usée, un buvard avec taches, les ministres

acceptaient d’avoir leur journée ainsi bordée par Crapuce. Ils pouvaient

dormir sans crainte qu’une écritoire fût renversée sur le bureau de

d’Aguesseau, et parfois ils retrouvaient au matin cent sous que Crapuce

avait ramassés sur leur tapis. D’ailleurs, méfiants, ils l’employaient

surtout à écarter les visiteurs indésirables. C’est Crapuce qui recevait

les hommes d’État dont l’haleine était forte, les académiciens sans

beauté, les évêques sans charme. C’était un purificateur à l’entrée de

leur cabinet. Il remettait aussi les pots-de-vin. On devine quelle

fatuité avait prise Crapuce de ce contact, le seul suivi qu’il eût dans

le monde, avec des actrices uniquement laides, des généraux uniquement

courtisans, et des savants uniquement quémandeurs. Il s’en estimait

beau, indépendant et intègre. Au téléphone, Rebendart lui passait

également les bègues, les menteurs, et ceux qui ont l’accent étranger.

Si bien qu’il se croyait seul détenteur du beau langage. Aux dîners

officiels, c’est Crapuce que l’on plaçait près du grand duc idiot, du

maréchal sourd, de la princesse coureuse. Si bien qu’il avait le mépris

des grands. De la politique, des affaires, de la guerre même, il n’avait

ainsi connu, par sa fonction et sa nature, que le côté honteux ou

ridicule. Des livres il ne lisait que les passages obscènes, pour en

avertir le ministre, des journaux que les scandales. Il ne signait

lui-même que les lettres de réprimande ou de congédiement, le ministre

pour sa publicité se réservant les autres. Il n’avait donc aucune raison

de croire à la beauté de cette vie, où il circulait avec les gestes

furtifs, les moustaches, et jusqu’aux yeux d’un rat d’égout. En fait, il

ne connaissait pas sa vraie nature, qui était, non de nommer en disgrâce

à Barcelonnette le substitut de Riom, mais de crever les yeux d’un

rossignol, non d’empêcher la naturalisation d’un auteur grec fêté aux

Nouveautés, mais de couper les pattes d’une tortue, non pas de révoquer

le procureur réactionnaire d’Aix qui réclamait ses frais de voyages,

mais d’enfoncer des aiguilles à tricoter dans les joues de ses huissiers

quand ils riaient. Car ce qu’il détestait le plus au monde, et c’est en

cela que les affranchis ne connaîtront jamais la liberté, c’était le

rire.

--Crapuce, lui demanda à brûle-pourpoint Rebendart, ne me répondez que

par un mot, un seul. Dubardeau a-t-il fait du mal ou du bien à ce pays?

Crapuce devait tout à mon père, ses grades, sa situation. Menacé de

révocation quand il était sous-préfet de Compiègne, mon père l’avait

sauvé. Un jour où il avait été pris dans une rafle, car il aimait les

filles, mon père lui avait évité le poste. Il était présent quand mon

père avait obtenu de Wilson l’alliance, de Kitchener l’armée d’Égypte.

Il n’hésita pas...

--Plutôt du mal, Monsieur le Ministre.

--Vous tenez à votre plutôt?

--Du mal, si vous le voulez, Monsieur le Ministre.

--Je ne veux rien du tout. Je vous demande votre avis.

--Du mal.

A cette parole, un coup de soleil inonda le jardin. Les cuisses de

Pomone s’illuminèrent. Le jet d’eau que mon père avait fait nettoyer

monta. Les merles, indivis entre le Ritz et le Ministère, entre les

belles américaines et la justice, sifflèrent. Les oiseaux ont le secret

de deviner les instants où l’on renie. A défaut du coq, l’un d’eux vint

se poser sur la fenêtre... Trois petits cris de moineau... Mais personne

ne s’y trompa, le moineau avait chanté! Rebendart prolongea le supplice

de Crapuce.

--Je ne vous demande pas une affirmation de complaisance, Crapuce. Je

sais que vos rapports passés avec Dubardeau vous rendent la franchise

difficile. Répondez ce que vous pensez et non ce que je pense. A votre

avis, un Dubardeau, quelles que soient ses qualités, est-il utile ou

néfaste?

--Certaines personnes le jugent néfaste.

--Je le sais pardieu bien. Je suis de ces personnes. Il s’agit de vous.

Crapuce était pâle. Il essayait de deviner quel piège lui tendait

Rebendart. Enfin il dit:

--Néfaste.

--Vous dites? C’est insensé, on n’entend rien avec cette fenêtre

ouverte!

--Néfaste.

Rebendart le congédia de la main et sonna Basquettot, le directeur des

affaires civiles.

Je ne connais pas dans l’histoire littéraire, non seulement de la France

mais de tous les âges, un écrivain assez superficiel pour que je lui

confie la description du baron Basquettot. Quand je songe à lui, la

plume d’André Theuriet me paraît un burin effroyable. La moindre

indication en profondeur ou en relief eût dénaturé son caractère. Non

pas qu’il ne fût aussi hypocrite, aussi vaniteux, aussi ambitieux qu’un

fonctionnaire peut l’être, mais ces défauts, par lesquels généralement

les âmes sont étoffées, amincissaient encore la sienne, et les mots même

d’hypocrisie et d’ambition se dérobaient, dédaigneux, à la vue de

Basquettot. Il eût suffi de dire que Basquettot était vicieux, traître,

ou lâche, pour que lâcheté et traîtrise et vice parussent les défauts

d’êtres secondaires tels que les étourneaux et les huîtres. On pouvait

d’ailleurs faire la preuve par l’absurde, et accoupler le mot Basquettot

au mot amour, au mot noblesse, ou simplement au mot justice, puisqu’il

avait été juge: cela eût provoqué le rire. Le krach de la Société

Générale, l’affaire Dreyfus, la baisse du franc, se muaient dès qu’on

passait la porte de son cabinet en jeux de mots. Les caractéristiques de

Basquettot étaient une inconséquence absolue doublée de mémoire, une

incompréhension totale doublée d’assiduité, et un déficit incalculable

d’imagination doublé de la passion des calembours. Il ignorait tout même

du monde. Il suffisait qu’il acceptât un dîner pour apprendre le

lendemain que l’hôte se trouvait inscrit sur la liste des indésirables,

des insoumis, ou de la police secrète. Il soupait dans les ménages la

veille du divorce, chez les financiers le matin de leur faillite, chez

Mme Steinheil la veille du crime, mais sa personnalité était à ce point

futile qu’il ne venait à personne l’idée de soupçonner les mœurs ou

l’honnêteté de Basquettot, dont les principales relations avaient été

jusqu’à ce jour Adelsward, Lenoir, Rochette et Mme de Tessancourt. Son

flair n’était pas moins heureux en ce qui concerne les animaux ou les

plantes. Les chiens qualifiés par lui de race qu’il promenait chaque

matin au Bois étaient des lévriers à patte courte, des dackel sans

queue. Le sort semblait pourtant l’avoir eu à l’œil entre les autres

mortels, et l’avait mis à même de jouer les grands rôles de l’humanité:

celui de Robinson Crusoé, car après un naufrage il s’était trouvé seul

dans une île, mais il n’y avait découvert qu’un remède contre le ver

solitaire; celui d’Œdipe, car, séparé à sa naissance de sa mère qui

avait dix-huit ans, il l’avait rencontrée au cours d’un voyage et manqué

séduire, mais il n’avait tiré de cette aventure qu’un monologue en vers

qu’il récitait volontiers; le rôle même de Prométhée, car dans une

caravane en Asie Centrale où tous les instruments à obtenir le feu

avaient été perdus, il se trouva le seul à posséder des boîtes

d’allumettes, et la convoitise et le crime avaient rôdé autour de lui,

mais il gâcha le stock en un soir à vouloir flamber une omelette au

rhum. Sa carrière néanmoins avait été facile. Chaque fois qu’un des

postes importants du ministère venait d’être confié à un jurisconsulte

de talent ou simplement à un sage, comme il ne fallait auprès de cette

lumière qu’un comparse, Basquettot s’imposait. Mais la lumière un jour

était soufflée, l’homme remarquable partait, et le coadjuteur Basquettot

restait en titre. Il avait ainsi gravi les six échelons suprêmes, et le

fait que Basquettot y était maintenant le premier signifiait simplement

que le ministère s’était amputé de six intelligences.

--Basquettot, dit le Ministre. Un mot. Quelle est la situation de

Dubardeau en Europe?

Basquettot avait entendu le roi d’Angleterre tutoyer en français mon

père, mais il ne l’avait jamais rencontré chez Mata Hari, il avait vu le

roi de Belgique lui donner l’accolade, mais il ne l’avait pas vu chez

Bolo. Il n’y avait pas eu ces dix dernières années un monarque ou un

chef socialiste qui n’eût serré mon père dans ses bras. Mais mon père

n’avait pas baisé la main de Mme Comarin-Buchenfeld.

--Nulle, dit Basquettot.

Moïse s’était levé.

--Eh bien, dit Rebendart, l’expérience est-elle suffisante? Êtes-vous

convaincu?

--Je réclame une troisième preuve, dit Moïse, qui commençait à s’amuser.

--Voulez-vous que j’appelle le directeur des affaires criminelles?

--Non, dit Moïse. Prenons au hasard. Prenons l’attaché de service, par

exemple.

--Qui est-ce? demanda Rebendart.

--C’est un nommé Brody-Larondet, rédacteur de troisième, dit Basquettot.

Garçon remarquable. Le meilleur classeur du département. C’est lui qui a

renouvelé le numérotage des fiches en remplaçant l’O par l’Y, et en

supprimant les doubles lettres. Cela nous a permis de retrouver tous les

précédents des graciés de mort, que nous avions égarés depuis dix ans.

--Qu’il entre, dit le Président.

Brody-Larondet, celui qui avait retrouvé le passé de Cayenne, entra.

C’était un homme de quarante ans, myope, voûté, rhumatisant, avec un

gros pouce, des yeux faux, et qui accumulait sur lui tous ces défauts

physiques dont la race des juges passe pour être déchargée aux dépens

des criminels. Il n’avait pas eu, lui, de passé, si ce n’est que rue

Cujas, quand sa mère lui envoyait de Cahors des pâtés de foie gras, il

invitait à les manger les autres étudiants et qu’on le forçait vers

minuit à épouser en public une des femmes, cependant que l’assemblée

tapait autour du lit sur les boîtes de conserve vides et les casseroles.

Il n’avait pas d’avenir, si ce n’est que prochainement il allait épouser

pour de vrai une cousine du Périgord, pauvre, laide, et se coucher

silencieusement auprès d’elle pour la vie. Il frémissait déjà de

crainte, pensant qu’il était bien imprudent en effet de remplacer l’O

par l’Y, s’imaginant que le ministre était partisan acharné des doubles

lettres, et il s’inclinait, prêt à toutes les rétractations.

--Brody-Larondet, dit Basquettot, le Ministre désire savoir ce que vous

pensez de M. Dubardeau, son prédécesseur en cette maison.

Brody-Larondet respira. Ainsi le Ministre adoptait son système! Il se

trouva comble envers Rebendart d’une reconnaissance qui se trompa

d’expression.

--C’est un grand homme, Monsieur le Ministre, un très grand homme!

--Expliquez-vous, dit Rebendart, glacial.

Brody-Larondet comprit alors. Il n’était pas homme à mentir, mais il

entrevit sa disgrâce. Il essaya, pour amortir le ressentiment de

Rebendart, de détourner son éloge sur un Dubardeau dont Rebendart ne

pouvait être jaloux. Il se rappela avoir parlé un jour avec mon père de

Vincent d’Indy. Jamais la musique moderne ne lui avait été expliquée

aussi clairement. Il avait immédiatement envoyé _Fervaal_ à la fanfare

du village de la cousine du Périgord.

--C’est un grand musicien, dit-il, un grand musicien!

Rebendart prenait mal l’aventure. Brody le sentait. Il tenta un dernier

effort. Il se rappela avoir rencontré mon père au marché aux puces. Mon

père avait expliqué doucement pourquoi un tableau que Brody venait

d’acheter assez cher n’était pas de Vinci, ni de Rembrandt, comme Brody

en était sûr, mais d’un nommé Durand, qui en inondait actuellement

toutes les boutiques d’antiquaires.

--C’est surtout un grand peintre, dit-il, un très grand peintre!

--Vous êtes un grand imbécile, dit Basquettot, sortez!

Bella · 第 8 / 14 题