CHAPITRE PREMIER

René Dubardeau, mon père, avait un autre enfant que moi, c’était

l’Europe. Elle était autrefois mon aînée, et, depuis la guerre, ma

cadette. Au lieu de me parler d’elle comme d’une sœur d’âge et

d’expérience, à peu près casée, il prononçait son nom avec plus de

tendresse mais plus d’inquiétude, enfant encore à marier, et pour

laquelle mes avis de jeune homme justement ne lui semblaient pas

inutiles. Mon père était, si l’on excepte Wilson, le seul

plénipotentiaire de Versailles qui eût recréé l’Europe avec générosité,

et le seul, sans exception, avec compétence. Il croyait aux traités, à

leur vertu, à leur force. Neveu de celui qui amena la synthèse dans la

chimie, il jugeait possible, surtout à cette chaleur, de créer des États

nouveaux. Westphalie avait donné la Suisse, Vienne la Belgique, États

qui devaient à l’artifice même de leur naissance un esprit naturel de

neutralité et de paix. Versailles avait le devoir d’accoucher elle aussi

les nations dont l’Europe était maintenant enceinte et qui se

développaient sans profit en son centre. Mon père aida Wilson dans cette

tâche, et il fit mieux, il donna un mouvement à l’Europe centrale. Au

lieu de s’arrondir, toutes les jeunes nations avançaient maintenant vers

le Nord ou vers le Sud, l’Est ou l’Ouest; elles étaient toutes en place

pour un départ. Dans sa jeunesse, pour gagner sa vie d’étudiant, mon

père avait rédigé dans la _Grande Encyclopédie_ les notices sur les

peuples disparus ou asservis. Au Congrès, sans que personne s’en

aperçût, il s’était amusé à réparer des injustices millénaires, à

restituer à une commune tchèque les biens qu’un seigneur lui avait ravis

en 1300, à rendre l’usage d’un fleuve à des bourgs qui avaient défense

depuis des siècles d’y pêcher leur poisson, et son nom, ce nom de

Dubardeau que mon grand-oncle avait donné à des filtres, à des courants

électriques, à des axiomes, les jeunes États, avançant sur leurs terres

nouvelles, en baptisaient maintenant des cascades, des lacs. Toutes les

pointes d’une nation en dehors de sa vie égoïste s’appelaient maintenant

comme moi, les hôpitaux, les écoles, les gares. Au lieu de clamer

«Thalassa», c’est au cri de «Dubardeau» que le pays auquel mon père

obtint l’accès de l’Adriatique poussa son armée vers la mer. Si, dans ma

vieillesse, comme les veuves des grands hommes, j’aimais habiter la rue

ou le coin de terre qui porte mon nom, je n’aurais à choisir qu’entre

des pics, des péninsules, qu’entre ces terrasses du monde d’où l’on

domine et l’on espère. Quand mon père voyageait en Tchéco-Slovaquie et

en Pologne, des paysans venaient en foule le supplier de trancher des

procès vieux de vingt ans. Il les tranchait en contentant les deux

parties, et sans trancher d’enfants.

Mon père avait vu venir la guerre sans illusion. C’est à lui également

que l’on doit, dans la _Grande Encyclopédie_, les notices sur les fléaux

qui ont désolé l’humanité et sur les dates fatidiques, sur l’an mil, la

peste, les Huns. Il savait que le pire ne comporte pas d’arrêt. Le 2

août 1914, alors que j’espérais encore que par une chance inouïe, à part

le caporal Peugeot, tué déjà, aucun Français ne pouvait plus tomber dans

cette guerre, il savait que des millions d’hommes allaient mourir. Il me

dit d’ailleurs tout cela le lendemain, quand je rejoignis mon régiment.

Délié de l’ignorance et de la crédulité universelles il ne se croyait

pas tenu au mensonge. Je suis le seul soldat qui soit parti pour la

guerre en sachant qu’elle était dangereuse, et mon père m’estimait assez

pour me tenir au courant de chaque nouveau danger. Je savais, en

gaspillant par ordre mes balles, que nous manquions de munitions. Quand

une fausse alerte faisait crépiter le front, je ne pouvais m’empêcher de

voir le vide qu’elle apporterait dans une minute à la voiture de

compagnie, ce soir au train de combat, demain aux arsenaux. Je savais,

quand toute l’armée, le soir venu, enlevait son képi et dénudait son

visage pour la nuit, que l’heure des gaz asphyxiants approchait. Je

savais, chaque fois que l’on nous faisait attaquer pour la dernière

fois, que nous commandions en Australie du drap de guerre pour quatre

ans. Je savais que les Japonais ne viendraient pas, que le Kronprinz ne

pillait pas, que le président des mutilés avait reçu sa blessure d’un

copain en chassant le sanglier entre des tranchées, j’étais un atome

épuré de la guerre, je n’avais d’autre raison d’espérer que l’espérance,

qui était chez mon père un sens comme la vue ou l’ouïe, qu’il m’avait

léguée, et que je nourrissais de ces calamités exceptionnelles. Certes

il est dur d’entendre derrière soi un soixante-quinze vous empêcher de

dormir toute la nuit et attirer des ripostes, quand on sait qu’il n’y a

plus d’obus en France que pour deux jours. Mais j’étais rassuré, dans

mes permissions, à la vue seule de celui qui me révélait tous les périls

de la guerre. Il arrivait au restaurant où nous nous donnions

rendez-vous près de ma gare, satisfait et presque en avance. C’étaient

les seuls jours, me disait-il, où il relayait, et il ne me quittait pas

de la soirée. Il avait confié toutes les affaires et toute la voiture

des alliés à un vieux général nommé Brimaudou, dans lequel il avait

toute confiance, car Brimaudou était incapable de comprendre le

raisonnement d’un civil, et n’admettait par jalousie aucun argument

militaire. C’était Verdun. J’avais pris Douaumont. J’avais l’enjouement

de ceux qui n’ont pas perdu tout à fait leur année, leur vie. Mon père,

lui, avait la gaieté de ceux qui n’ont pas perdu leur journée; c’est

qu’il venait d’obtenir d’un roi allié que son armée ne serait pas pour

toujours mise au repos, des Anglais qu’ils n’évacuassent pas Salonique.

Nous partions donc au cinéma, malgré Brimaudou qui téléphonait en vain,

acculé pour la nuit à des responsabilités d’empereur, dont nous ne

voulions pas voir l’envoyé, et qui faisait demander d’urgence par

l’ouvreuse la façon de parler à un prince royal siamois, qu’il allait

recevoir. Chaque Président du Conseil nouveau disgraciait mon père,

mais, au premier déjeuner, au premier voyage, il était repris par lui;

car les Français aiment jouer, surtout s’ils sont Ministres, et mon père

connaissait toutes les recettes par lesquelles les générations et les

races se divertissent, tous ces légers opiums pour peuples que sont le

billard, le mah-jong, le loto et la manille. Un Président du Conseil ne

refuse plus sa confiance à l’homme qui a joué aux boules avec lui en

plein château de Madrid. Dans ces soirées de congrès, sinistres comme

des soirées de province, mon père sut jouer les dominos à Londres, les

dames à Spa, les jonchets à Cannes. Dès le wagon-restaurant, attirés par

ce bonneteau auquel il ne les faisait d’ailleurs jamais gagner, les

présidents le prenaient en amitié, et c’était leur chance. Car, à

celui-là, il indiquait aussitôt où se trouvait la Vistule, lui passait

sa carte d’Europe à jour comme une carte de tranchées à la relève et lui

faisait prendre une sérieuse avance sur Wilson et sur Lloyd George. Pour

celui-là, il ramassait la Syrie tombée du panier, et la replaçait dans

le lot de la France. Ce sont les présidents non joueurs qui ont perdu

Mossoul, Sarrelouis, et Constantinople. A ce troisième, plus curieux,

qu’il ahurissait à chaque minute par une nouvelle imprévue, lui révélant

que les paroles de la _Marseillaise_ sont en partie de Boileau, que les

mirabelles tirent leur nom de Mirabeau, que les éléphants blancs

deviennent, quand ils s’aperçoivent qu’on les adore, d’un orgueil de

femme et réclament des colliers, il expliquait les adversaires du

Congrès par leurs femmes et leurs familles, par leur passé et leur

ambition, amenait ce Méridional à son juste degré de chauffe, à son

point de culture, et le lançait plein de naturel et d’esprit dans

l’assemblée. Il ne connaissait peut-être pas les hommes mais

admirablement les grands hommes. Il connaissait les mœurs, les forces,

les faiblesses de cette race internationale qui vit toujours, sinon

au-dessus, du moins en marge des lois. Il en connaissait même l’anatomie

particulière. Il savait comment les engraisser, les faire maigrir,

quelle boisson et quelle nourriture leur donnait leur maximum de génie

politique. Que j’aimais ces soirs où, pour se reposer d’avoir manié tout

le jour dix sexagénaires, il s’asseyait bien en face de moi, me

présentait son visage un peu plus grand que nature, auquel le mien

ressemblait, et où je lui apprenais les distractions de ma compagnie, la

bourre, la belote, lui transmettant ma jeunesse sous forme de ces jeux

qui allaient lui servir, dans le prochain congrès, à obtenir les mines

de la Sarre et le Cameroun.

Mon père avait cinq frères, tous de l’Institut, deux sœurs, mariées à

des conseillers d’État ancien Ministres, et j’étais fier de ma famille

quand je la trouvais rassemblée les jours de fête ou de vacances dans la

propriété de mon oncle Jacques, en Berry. Cette propriété n’était pas de

famille. Elle nous avait été vendue par un carrossier de Châteauroux,

qui la tenait d’un marchand de vins de La Châtre. Un chemisier en gros,

un teinturier, l’avaient également possédée aux époques où les chemises

et les couleurs florissaient à Issoudun et à Guéret. Elle ne portait

l’empreinte ni d’un métier, ni d’une caste. La maison n’avait aucune

originalité, le chemisier l’avait ornée de gouttières à la chinoise, le

teinturier d’un paratonnerre, le carrossier d’un canon à grêle, et le

marchand de vins, le moins craintif sans doute des éléments, d’un cadran

solaire doublé d’un mécanisme qui sonnait les heures. On devinait dans

l’air, sous les tonnelles, les places vides de boules dorées ou

argentées... La province n’était pas notre province. Le hasard nous

avait amenés dans ce district d’Argenton où mon oncle voulait étudier

avec Rollinat la vipère du Berry. Mais, dans ce jardin dont une suite de

faillites et non d’héritages nous avait valu l’ombre et les fruits, où

l’arbre le plus grand dont nous fussions responsables était le petit

pois, le chou, sous ces hêtres auxquels le nom d’aucun ancêtre n’avait

jamais été gravé, devant ce pays de vignes et de topinambours vers

lequel nous avions été guidés de Paris par un serpent, mes cinq oncles

et mon père rayonnaient de bien-être et réparaient leur teint tout comme

au milieu d’une demeure ancestrale et d’une province maternelle. Ce

sentiment d’aise, cette euphorie de tous leurs organes ne leur venait

pas du large paysage, des terrasses, des collines lointaines, des vues

sur la vallée de la Creuse. Il en avait été ainsi quand nous avions

passé les vacances dans un moulin dissimulé sur son écluse, dans un

château Louis XIII à ras le sol, au hasard de cette migration commandée

par l’oncle Jacques, directeur du Muséum, qui étudiait les végétaux et

les animaux migrateurs, et qui se rendait dès juin là où l’appelait de

toute sa voix une variété particulière de lichen, d’aigle ou de brochet.

Dans le dernier canton adopté par l’animal migrateur, nous nous

installions, et prenions un repos enfin à jour d’après les dernières

lois de l’histoire naturelle. Parvenus en vingt ans, grâce à cette

allure, au terme qui avait demandé dix millions d’années à la flore et à

la faune française, les six frères avaient acquis le talent de

s’installer au milieu de tout pays. Nous n’avions pas davantage un

cimetière de famille, si ce n’est toutefois le Panthéon. Mes oncles et

mon père étaient simplement habitants de la France en général, de la

terre aussi peut-être, et il leur suffisait de poser deux photographies

dans leur chambre pour que le paysage aperçu de la fenêtre leur parût

familier. Dès le soir de l’arrivée, ils contractaient de nouvelles

habitudes, différentes de celles qu’ils avaient pu avoir déjà dans leur

vie et définitives, oubliant la pêche au goujon pour la chasse aux

grives, adoptaient l’huile de noix au lieu de l’huile d’olive, se

levaient ou se couchaient tôt selon que dans cette nature nouvelle le

coucher ou le lever du soleil valait ou non le dérangement, buvaient le

vin du pays, sans réclamer même ces compagnons dont le perfectionnement,

la découverte, étaient dus avant tout aux Dubardeau, l’électricité, le

gaz, l’acétylène, et dont les appareils auraient pu être traités par des

Français plus vaniteux en blasons ou en meubles de famille.

Le soir, de même qu’ils se réunissaient les années précédentes devant

l’écluse de Maintenon ou le jardinet sans horizon de Montmirail, ils

s’asseyaient sur la terrasse d’où l’on dominait la Marche à dix lieues,

et d’où chacun voyait exactement les mêmes choses, car ils avaient tous

des regards d’aigle et personne dans la famille n’était myope ou

hypermétrope. C’était le crépuscule, aurore des chouettes, de la

sagesse. C’était l’heure où monte de la terre ce relent qui enivre

depuis Ausone les écrivains régionalistes, où le paysage avoue à ses

enfants poètes sa raison,--ténacité ou faiblesse, dissimulation ou

loyauté,--où il exprime sa plus originale vertu par les instruments et

les aveux les plus simples, une cornemuse, le son des sabots sur la

route, un meuglement. Mais ni l’angélus, ni l’accordéon, ni le cri du

hibou berrichon, ni toutes ces églises romanes qui prenaient encore le

soleil quand les maisons n’étaient déjà plus éclairées, ne donnaient à

ma famille d’émotion, de langueur, et ne les attendrissaient sur le sort

des anciens Bituriges. Ce n’était là pour eux qu’un balbutiement de

province, un zézaiement, alors qu’ils comprenaient la langue la plus

perfectionnée de la terre entière. Ils écoutaient cette rumeur comme un

dialecte pittoresque, dont on sourit, parce qu’il couvre les grands mots

de terminaisons trop sensibles. En vain les fenêtres du château de

Gargilesse flambaient tout à coup, en vain les truites sautaient dans

chaque coude de la Creuse, ils étaient insensibles à cette ponctuation

limousine. Installés sans qu’ils s’en doutassent devant la nuit dans

l’ordre où ils étaient nés, en un demi-cercle qui rapprochait le cadet

et l’aîné, le chimiste et le financier, le pôle négatif et le pôle

positif, souriants à on ne sait quel créateur, mais d’un sourire

artificiel, comme on sourit au téléphone, mes cinq oncles et mon père

attendaient la nuit, burgraves d’un bourg en rayons ultra-violets que

l’humanité ne voyait pas encore. Les étoiles venaient. Dédaignant les

districts du firmament si décrits et si contemplés que l’éclat nous en

semblait aussi un patois provincial, l’oncle Gustave, l’astronome, nous

montrait, délimité entre des bornes que deux savants allemands

déplaçaient chaque nuit, le petit champ obscur qu’il explorait et où il

découvrait, avec des étoiles de onzième ou de dix-septième grandeur, le

vrai journal du ciel. Puis ils parlaient. Une sorte de confession

s’instituait, où le chirurgien, puis le naturaliste, puis le chimiste,

puis le ministre des Finances racontaient chacun sa dernière expérience.

Tous avaient le même timbre de voix. Dans cette ombre, il pouvait me

sembler que c’était la même personne, éparse dans la journée, qui le

soir se reconstituait pour ce monologue. Ce que la vipère du Berry avait

aujourd’hui révélé à l’un s’ajoutait à ce que l’autre avait appris d’un

gaz nouveau. C’était le rapport du soir d’un démon favorable aux hommes,

en journée sur la terre. Un venin de cette minute cessait d’être nocif.

Une nouvelle lueur à dater de cette nuit était donnée aux hommes.

C’était l’humanité se parlant à elle-même au bord extrême de l’inconnu.

C’étaient les dernières réponses à Einstein, à Bergson, et à d’autres

auxquels il n’avait jamais été répondu aussi nettement encore, à Darwin,

à Spencer. Parfois celui qui dans une autre famille eût médit de cousins

et de cousines avouait sa brouille, passagère, il l’espérait, avec

Leibnitz, avec Hegel. Nous l’espérions aussi. Nous savions que Leibnitz,

Hegel, feraient les premiers pas. Celui qui aurait raconté ses

trouvailles chez l’antiquaire, nous faisait l’éloge du système

d’Empédocle ou d’Anaximène, et le dégageait pour nous de la rouille dont

Platon et le christianisme l’avaient recouvert. Un rayon de lune les

éclairait. Je voyais leurs gestes un peu raides, leur tête un peu

grosse, leur large poitrine. J’avais vraiment devant moi une équipe de

scaphandriers plongés dans la couche d’air, au fond des profondeurs de

l’air, et y travaillant, et y souriant, renseignés plus que personne au

monde sur ce qu’il y a de factice dans un poumon humain, d’instable dans

un mélange d’oxygène et d’azote, mais tranquilles, et décidés à ne

jamais tirer la corde de secours. La lune aveugle brillait, les

caressait au visage, voulait les reconnaître. Ils se taisaient, pour

qu’elle n’en distinguât aucun. Puis, celui qui dans une autre famille

eût feuilleté alors un roman, pensait avec indulgence à ces fausses

sciences admirables qui permettent à l’homme de jongler dans le vide, à

la géométrie, à la métaphysique. Il souriait. Les lanternes des

gardes-barrières elles-mêmes étaient invisibles et rien n’indiquait plus

qu’il faut aux humains des chemins tracés. La terre, tous feux éteints,

renonçant à ses prétentions du jour, se donnait peureusement à son petit

cabotage. Parfois naissait une minute où sombrait le temps tout entier.

Le sommeil venait, et plusieurs, méprisant le lit, restaient dans leurs

fauteuils d’osier, d’un bois tout frais sur lequel prenait encore la

rosée, endormis jusqu’au matin. Une ou deux fois ils se réveillaient en

sursaut dans leur sleeping: la terre sautait un cassis. Le coq chantait.

Ils dormaient. Ce n’était pas une famille qu’on réveille avec des chants

d’oiseau. Mais, soudain, le soleil les prenait de face, aveuglait ces

yeux fermés, et ils descendaient engourdis se jeter dans la rivière.

Ou bien ils parlaient de la mort. J’étais surpris de voir combien ces

savants prenaient, en ce qui les concernait, peu de précaution contre

elle. Pas une minute l’idée ne leur vint de tirer un bénéfice personnel,

ne fût-ce que contre les coryzas, de leurs recherches, ou, par un

suicide bien calculé, d’éviter toute lutte avec la déchéance. Ils

s’étaient donnés sans réserve au sort commun. Ils refusaient toujours

d’admettre qu’ils étaient souffrants, se jugeant injuriés quand on les

soupçonnait d’avoir un rhume, allant à leurs conseils d’administration

ou à leurs séances d’immortels avec des joues gonflées par la fluxion,

ce dont à la rigueur ils pouvaient ne pas s’apercevoir, aucun d’eux

n’usant du miroir. Selon leur humeur du moment, ils acceptaient la

maladie chez les autres ou en étaient un peu irrités. Mais si, au lieu

de les convaincre de rhume ou de névralgie, on leur avait annoncé une

maladie mortelle, ils auraient pris la révélation avec enjouement et se

seraient confiés à ce mal comme à un nouveau sens. Beaucoup de mes aïeux

d’ailleurs étaient morts subitement. La tension de la vie était si

grande en eux qu’elle amenait un jour, aux approches de la vieillesse,

quelque déchirement. Ou bien leur vie, cette vie qui semblait un acier

inflexible, cédait à une raison morale, et la mort du mari entraînait,

parfois dans la journée, celle de sa compagne. On ne saurait trop se

réjouir d’un destin antique dans une famille moderne. L’embolie pour les

parents, l’aviation pour les fils, nous n’étions pas trop mal servis.

Tous d’ailleurs savaient où ils allaient, c’est-à-dire au néant. Dans

les discours d’apparat, pour satisfaire la foule émue, en Sorbonne, ils

voulaient bien l’appeler le Néant Éternel, mais en fait ils savaient que

ce mot ne comporte pas plus d’adjectif que le vide ne supporte de

couronne. La vue de cent nouvelles cornues ou de dynamos monstres dans

leur laboratoire, la découverte d’un nouveau remède, l’échec d’une

expérience, ne les incitait pas davantage à accoler au mot Néant le mot

Provisoire, ou le mot Hostile, ou le mot Insondable. Ils allaient à une

fin sans épithète, à une dissolution sans couleur. Ils ne nous en

aimaient pas moins, mes cousins et moi. Ils étaient même tendres. On n’a

pas tous les jours des fils forts et habiles qui vont au néant, des

nièces qui s’y acheminent de quel pas heureux et souple! Ils cherchaient

au contraire à projeter sur nous le plus de lumière humaine. Ils

parlaient devant nous sans restriction. Ils traitaient la vie par la

lumière comme un cancer. Pas de secrets dans cette famille. Nous étions,

dès qu’arrivait l’âge de comprendre, au centre du plus vif cercle de

clarté qui ait été dirigé sur les événements et les hommes. C’étaient

des secrétaires perpétuels de l’Académie des sciences qui répondaient

consciencieusement et sans se lasser à nos pourquoi d’enfant. Ils

aimaient aussi, le soir, sur la terrasse, unissant leur expérience, à

nous donner, en sages chinois, les définitions de la sagesse, de la

bonté, de la popularité, de la vertu. Ils soulevaient pour nous ces

pierres étincelantes, ils en chassaient les cloportes. Pas un seul des

secrets de seconde main dont vit la conversation et le monde qu’ils

n’aient revisé à notre usage. Pas une indication sur Pasteur, sur

Meredith, sur Nietzsche qu’ils n’aient obtenue par leur contact avec ces

hommes-là eux-mêmes. Nous étions d’ailleurs rarement seuls, à Paris ou à

la campagne. D’abord nous avions le droit d’amener nos camarades. Le

bruit des jeux et des disputes leur importait peu. Oncles et père

travaillaient dans le tumulte, ne faisaient leurs découvertes que

bousculés. Nos amis étaient les descendants des amis de nos parents ou

de nos grands-parents, les petits Hugo, les petits Claude Bernard, les

petits Renan, les petits Gobineau. Mes oncles aimaient voir la jeunesse,

l’espièglerie, l’entêtement crier et gesticuler chez nous avec le timbre

de voix et les gestes des plus grands hommes. Leur esprit de recherche

et de découverte baignait dans cette jeunesse géniale. Cette danse

devant l’arche scientifique qu’ils portaient, ils aimaient la voir

exécuter par les pages de la science, et installaient des dancings dans

le laboratoire. Nous valsions autour de cornues célèbres par leur

contenu et leur passé. Eux se mêlaient à tous nos jeux, faisaient avec

nous des courses à pied, de la boxe, prétendaient nous battre. Nous

avions aussi des visites moins agréables. C’étaient des curieux, qui

arrivaient avec ces lettres dont on se munit pour visiter les monuments

interdits au public, entraient avec précaution dans cette cathédrale

invisible, examinaient chaque tête de mes oncles comme un chapiteau,

comme un chapiteau d’un style futur, du trentième, du cinquantième

siècle, se reprochant intérieurement de ne pas deviner l’acte de

politesse qui correspondait dans notre maison au signe de la croix ou à

l’ablation des chaussures. C’étaient ceux encore que la société

déconcertait ou réprouvait, et qui se réfugiaient en vertu du droit

d’asile dans un des rares points de l’univers où mouraient les préjugés,

c’était Verlaine qui venait prendre son premier verre de vin au sortir

de prison, Oscar Wilde, qui venait manger son premier toast après sa

geôle, Ferdinand de Lesseps, qui venait dormir son premier sommeil après

le procès. Souvent aussi c’étaient des espions, car certains jugeaient

indispensable d’espionner la clarté; c’étaient des gens du monde

délégués par le monde pour connaître les dessous de notre famille. Ils

flattaient mes oncles et mon père. C’étaient des agents provocateurs de

l’orgueil, ils disaient devant eux du mal de Madame Curie, de Cuvier.

Ils les amenaient à ces carrefours où la franchise ressemble à de

l’orgueil, où une restriction sur l’écriture et les pattes de mouches de

Pasteur ressemble à l’envie pour ses travaux sur la rage. Par mille

aiguillages sournois, ils essayaient de diriger vers la vanité le rapide

familial. Mais souvent la sérénité de mes oncles les déconcertait. Mes

oncles, dans leurs jugements et leurs expériences, faisaient la part la

plus large à l’hypocrisie, à la bassesse, à l’ingratitude humaine, aux

déchets humains. Tout cela, c’était en effet la base de l’humanité

actuelle. Mais, dès que le problème se posait devant eux sous la forme

d’un homme, ils oubliaient que cet homme était la personnification de

cette humanité qu’ils connaissaient pour vile, ils le traitaient en lui

supposant toutes les qualités qu’ils estimaient le plus, ils le

traitaient non comme s’il était nouvellement arrivé à Argenton, mais

bien nouvellement créé, traitaient ses oreilles, son cœur comme des

oreilles nouvelles, un cœur nouveau et parfois l’un de ces espions était

conquis. Il entreprenait de les admirer. Incapable de soutenir chaque

jour le train de loyauté le plus rude que famille française ait mené

vis-à-vis de la création, du théâtre moderne, de l’affaire Malvy, de

l’inceste et de l’adultère, il cessait d’être familier, mais

reparaissait tous les trois mois, et prenait part une heure par

trimestre à cette course sans relâche, se donnant ce jour-là des allures

d’entraîneur. Puis les vacances finissaient, chacun se précipitait à

nouveau à la bataille, et sous ces prénoms de petits rentiers, l’oncle

Jules, l’oncle Émile, l’oncle Charles et l’oncle Antoine, tout ce qu’il

y a de moins mortel en France, travaillait.

Telle était ma famille, occupant terriblement son temps, car la plupart

de ses membres ne dormaient que trois heures par nuit, comme dans une

cabane d’aiguilleur. C’est qu’elle surveillait les aiguillages des

venins, des théories politiques, des atomes. Par certains, elle était

crainte et détestée. Ces âmes stérilisées paraissaient des ferments

d’indiscipline, des virus d’orgueil. Le curé de Meudon, l’actuel,

obligeait les femmes à se signer quand passait l’oncle Jacques. Tout

prenait d’ailleurs aisément un air de défi dans leur conduite, à leur

insu. Ce fut le jour où la Bertha commença de bombarder Paris que

l’oncle Antoine se mit à installer dans des vitrines une collection de

petits objets en verre filé dont on lui avait fait cadeau longtemps

auparavant. C’est le jour du raz de marée de Biarritz que l’oncle Émile

prit sa première leçon de natation. Mon oncle Charles, dans sa jeunesse,

avait parié de sortir déguisé dans la rue en sonnant du cor. Il

s’aperçut que les passants étaient scandalisés, c’était le jour des

Morts. Par dépit contre ces gens assez injustes pour croire qu’il se

moquait de leurs pratiques, il sonna, comme l’autre, jusqu’à ce qu’un

petit vaisseau se fût rompu dans sa gorge. Une famille éplorée qui

sortait du Père-Lachaise le vit cracher le sang, le soigna et la fille

devint amoureuse... Ce qui leur valait le plus de haine et aussi le plus

de dévouement, c’est qu’ils ne croyaient pas que la science, le

détachement des honneurs, la loyauté dussent les éloigner de la vie

publique. Ils appartenaient à un parti. Ils se mêlaient à tous les

grands remous sociaux avec l’à-propos de l’oncle Émile à son premier

bain, apprenant la politique dans l’affaire Dreyfus et la banque dans

Panama. L’oncle Charles apportait dans les finances une méthode d’audace

et d’innovations qui froissaient aussi violemment les dynasties

banquières protestantes que les juives et les catholiques. Ces trois

variétés d’argentiers étaient habitués à considérer l’or bien plus en

raison de leur religion que des qualités de l’or même. C’était avec des

vêtements sacerdotaux qu’ils s’approchaient du capital. Avec leurs

barbes de pope, leurs mains de prélat, rien ne ressemblait plus à un

conseil de fabrique que leurs conseils d’administration. Ils avaient

pour l’or des égards rituels: toute augmentation de leur capital était

pour eux une augmentation de leur Dieu et de leur propre sainteté, et

seul le caissier, gardant une idée juste dans les pouvoirs bas de l’or,

se précipitait le samedi après-midi jouer aux courses. L’oncle Charles

révisa ces catéchismes d’avarice et d’usure. On n’avait jamais vu cela,

un banquier contre le veau d’or; et ce que Charles avait fait pour l’or,

Antoine le fit pour le radium, et l’oncle Jules, qui était général,

lutta toute la guerre contre certains mots également divins, qui

amenèrent à la mort, en mots divins qu’ils étaient, les vagues de dix de

nos classes. Ce fut le rôle de mon père à Versailles de fondre les mots

archi-saints de Question Balkanique, de Question du Rhin, de Question

d’Autriche en des termes plus humains et plus simples. Contre tout ce

qui prenait la forme d’une granulation dans l’air, d’un fibrome dans

l’organisme, d’une entité dans l’état, on pouvait être sûr que l’oncle

présent, suivant sa spécialité, y allait carrément. On s’en aperçut

quand l’oncle Émile fut préfet de police, à propos de certains

groupements communistes et même du simple docteur Macaura... Mais le

vulgaire pardonne difficilement à la cohorte qui fonce avec cette

vigueur et cette simplicité contre le Pulsokôn, l’Offensive, et l’Or...

Bella · 第 5 / 14 题