Que s'était-il passé chez M. Grandvivier? quelle cause avait motivé
cette série d'événements précipités dont un des pires résultats était,
à l'étage au-dessous, de laisser l'affamé Fraimoulu devant son assiette
vide?
Pour savoir à quoi s'en tenir, il faut revenir à La Godaille au moment
où, dans l'escalier, après avoir quitté Gontran près d'entrer chez son
oncle, il avait continué son ascension pour aller, à l'étage supérieur,
rendre visite à son protecteur, M. Grandvivier.
Il étendait la main pour sonner chez le magistrat, quand la porte
s'ouvrit pour donner passage à Augustin, le valet de chambre du juge,
qui sortait.
Depuis que La Godaille était sorti de prison, le vieux serviteur
l'avait déjà tant vu venir voir son maître, qui semblait lui porter un
affectueux et sincère intérêt, qu'il regardait le jeune homme comme un
familier de la maison.
--Monsieur Frédéric, avez-vous quelque chose de pressé à dire à M.
Grandvivier? demanda le domestique.
--Votre maître n'est-il pas chez lui, mon bon Augustin? s'informa La
Godaille, répondant à cette question par une autre question.
--Si, monsieur est chez lui. Seulement, il est en conférence sérieuse
avec quelqu'un dans son cabinet.
--Oh! qu'à cela ne tienne! J'attendrai.
--Alors vous savez le chemin du salon? il n'est pas besoin que je vous y
conduise, dit Augustin.
Et pour s'excuser de ce sans-gêne:
--Je vais faire pour mon maître une commission très pressée,
ajouta-t-il.
--Allez! allez! fit La Godaille; que je ne vous cause pas une minute de
retard.
Sur ce, il entra dans l'appartement pendant que le domestique en
sortait, disant avant de tirer la porte derrière lui:
--Du reste, vous trouverez au salon à qui parler en attendant.
Ainsi introduit dans le logis du magistrat sans qu'aucun coup de
sonnette eût prévenu de son entrée, La Godaille, dont le pas était
assourdi par l'épais tapis qui couvrait le parquet de toutes les pièces
du logement, se dirigea vers le salon.
Pour y arriver, il lui fallait suivre un couloir de dégagement qui
coupait au court, en évitant de passer par la salle à manger et un petit
fumoir. A l'entrée de ce couloir, Frédéric s'arrêta tout net, surpris
par le murmure de deux voix qui susurraient dans la salle à manger.
--Chut! chut! On pourrait t'entendre, soufflait une voix.
--Augustin est en course. Quant à ton maître, en venant ici du salon,
j'ai laissé, derrière moi, toutes les portes ouvertes. Au premier bruit
de fauteuils nous annonçant la retraite de son visiteur, nous nous
séparerons.
--Viens dans la cuisine.
--Un traquenard, ta cuisine, où je ne saurais expliquer ma présence si
je m'y faisais surprendre, tandis que dans cette salle à manger je puis
y être venu pour admirer les tableaux, ces natures mortes.
Si bas de ton que parlât cette dernière voix, La Godaille la reconnut
pour être celle d'un homme et il y surprit un accent impérieux
lorsqu'elle poursuivit:
--Ne perdons pas notre temps. Au plus pressé... Quand revient-elle?
--Crois-moi, ne persiste pas dans ce projet, il nous en arrivera
malheur! conseilla l'autre voix, celle d'une femme.
Cet appel à la prudence ne fut pas écouté par l'homme, qui répéta plus
sèchement:
--Quand revient-elle?
--Je l'ignore.
--Tu mens!
--Non. Il a annoncé plusieurs fois qu'il allait la rappeler près de lui,
mais il n'a pas encore précisé l'époque.
--Nul préparatif n'annonce donc un retour prochain?
--Il y a trois jours que le tapissier a fini de préparer la chambre qui
lui est destinée.
--Et puis encore? insista curieusement l'homme.
--Tu en demandes trop. Tu en sais à présent autant que moi, répondit la
femme dont la voix semblait se rebeller.
Il y eut un petit silence après lequel l'homme reprit d'un ton qui
menaçait:
--Écoute-moi, ma fille. Tu me connais et tu dois savoir qu'il ne fait
pas bon me trahir... En conséquence, charrie droit, je te le conseille!
Depuis quelque temps, tu n'es plus franche du collier.
--C'est que j'ai peur.
--Peur de quoi?
La femme hésita. Sans doute qu'au moment de faire un aveu la prudence
lui ferma la bouche, car l'homme, après avoir attendu, répéta avec
impatience:
--Peur de quoi?
--Je n'en sais rien, mais j'ai peur.
--Allons! tranquillise-toi, grande folle! Entendons-nous bien et tout
ira comme sur des roulettes, dit l'homme dont la voix s'adoucit.
Cependant La Godaille était resté immobile à l'entrée de son couloir,
tendant l'oreille à ce murmure des voix et se disant:
--C'est la cuisinière et son amoureux... Le torchon brûle à propos de
je ne sais quoi et qui n'est pas mon affaire. Laissons-les à leur
tête-à-tête et gagnons le salon sans qu'ils puissent se douter qu'ils
ont eu un écouteur.
Sur la pointe du pied, grâce au tapis, La Godaille put, sans le moindre
bruit, arriver au salon, qu'il trouva désert.
--Tiens! fit-il étonné de cette solitude; et Augustin qui m'avait
annoncé que je n'y serais pas seul!
Se persuadant que celui dont avait parlé le domestique du juge avait dû
se joindre au premier visiteur reçu dans le cabinet de M. Grandvivier,
le jeune homme, toujours silencieusement, se posa sur un fauteuil pour
attendre son tour de voir le magistrat.
L'homme que Frédéric Bazart venait d'appeler l'amoureux de la cuisinière
n'avait pas menti quand, tout à l'heure, pour calmer les craintes de sa
maîtresse, il avait dit que toutes les portes ouvertes lui permettraient
d'entendre le moindre bruit annonçant la fin de l'audience donnée par M.
Grandvivier.
La porte qui séparait le salon du cabinet se trouvait entre-bâillée. Il
devait en être ainsi bien à l'insu du juge et de son visiteur, car ils
causaient tout d'abandon sans se douter que leurs paroles arrivaient à
La Godaille.
--Que me dites-vous là, cher ami! s'écriait le magistrat.
--L'exacte vérité.
--Il vous a été volé dix mille francs?
--Dans un tiroir de mon bureau.
--Qu'on a forcé?
--Non, car j'avais laissé la clef dans la serrure. On n'a eu qu'à la
tourner.
--Vous avez payé cet oubli.
--Joignez à cela que j'avais un témoin quand j'ai mis bien
ostensiblement ces dix billets de mille francs dans mon tiroir.
--Avouez-le. C'était bien franchement vouloir être volé.
L'interlocuteur de M. Grandvivier fit entendre un léger rire, puis il
ajouta:
--Vous ne croyez pas si bien dire.
--Quoi! fit la voix étonnée du juge, vous avez vraiment voulu être volé?
--J'ai tout fait pour cela et j'ai eu le bonheur d'y réussir.
--Vous aviez donc besoin de tenter une probité sur laquelle vous aviez
des doutes? En ce cas, vous auriez pu faire l'essai à meilleur marché.
--Je n'avais pas le moindre doute sur la probité en question. Je savais
pertinemment que la somme me serait soustraite.
--Alors j'en reviens à dire: Pourquoi, puisque vous étiez certain du
vol, n'avoir pas mis cent francs au lieu de dix mille?
--Parce qu'on ne m'eût pas dérobé cent francs, attendu qu'on avait
besoin d'un plus gros butin.
--Que vous avez estimé à dix mille francs.
--Oui au jugé. J'ai évalué à cette somme certaine entrée en campagne
d'une expédition que je tiens d'autant plus à voir s'entreprendre que je
suis décidé à lui casser le cou au bon moment.
--Voyons, cher ami, expliquez-vous plus clairement, car vous ne parlez
que par énigmes? appuya M. Grandvivier dont la voix s'accentuait de plus
en plus surprise.
--Il est bien entendu que je parle à l'ami, rien qu'à l'ami, et pas au
magistrat! insista l'interlocuteur du juge.
--Pourquoi pas le magistrat?
--Parce que, derrière le magistrat, arriverait la justice qui,
peut-être... je dirai même: assurément, ne châtierait mes trois
misérables que d'une façon incomplète... en admettant même qu'elle ne
les laisserait pas partir sains et sains.
Et, lentement, d'un ton qui pesait sur chaque parole, celui qui parlait
continua:
--Tandis que je veux, pour les gredins que je vise, une punition sans
pitié ni merci, qui les frappe avant que la loi intervienne en rien dans
l'affaire.
Cette façon de procéder sommairement dut éveiller quelque sombre pensée
assoupie dans l'esprit du juge.
Brusquement, sans réfléchir, d'un élan tout involontaire, il prononça
d'une voix brève:
--Je comprends ainsi la vengeance.
A mesure que les deux causeurs avaient parlé, La Godaille s'était
trémoussé sur son siège, mécontent de lui, et se disant:
--Sapristi! j'en entends trop! Je n'aime pas le rôle d'écouteur aux
portes! c'est un vilain métier... Il faut les avertir que je suis là.
Il pensait à tousser, à renverser un fauteuil, à marcher lourdement, en
un mot à prévenir d'une façon quelconque de sa présence.
Une réflexion l'arrêta.
--N'est-il pas déjà trop tard! se demanda-t-il.
Et, tout en cherchant un parti à prendre, il lui fallut encore entendre
M. Grandvivier qui demandait:
--Vous dites qu'ils sont trois?
--Oui, deux hommes et une femme.
--Et vous ne craignez pas qu'ils vous échappent avant que vous ayez pu
les châtier?
--Je le crains si peu que je pourrais d'avance préciser l'endroit où ils
viendront se faire pincer.
A nouveau, le causeur se mit à rire en disant:
--Je vois d'ici leur figure quand ils se verront pris au traquenard par
moi qu'ils ont toujours cru vivre dans la peau d'un imbécile.
Cependant La Godaille se répétait:
--J'en entends trop! J'en entends trop! ma place n'est pas ici... Tout
n'est pas bon à écouter... Je paierais vingt francs trois grammes de
coton à me fourrer dans les oreilles.
Le brave garçon se désolait encore lorsqu'un souvenir l'éclaira. Est-ce
que, quand il l'avait introduit, le domestique du juge ne lui avait pas
annoncé qu'il trouverait quelqu'un l'ayant précédé au salon? Il avait
supposé d'abord que ce visiteur s'était fait admettre en tiers dans le
cabinet. Mais il était incontestable que, dans le cabinet du juge, ils
n'étaient que deux... Alors, qu'était devenu l'autre?... Est-ce que
ce serait celui-là qui, pour prendre patience, avait été rejoindre
Cydalise!
--Ce serait drôle de connaître l'ami de M. Grandvivier qui en pince pour
sa cuisinière, pensa le jeune homme.
Et, estimant que c'était être bien faiblement coupable et surtout qu'il
s'amuserait mieux en prêtant l'oreille à des chamailleries d'amants, il
se leva, et, toujours sur la pointe du pied, il reprit le chemin de la
salle à manger en se disant:
--Allons voir si mes amoureux se sont raccommodés.
Comme La Godaille sortait du salon, M. Grandvivier posait cette
question:
--Quel crime complotent vos gredins?
--Celui de tuer, après l'avoir dépouillé, un homme que vous connaissez,
car c'était un des convives de votre dîner.
--Vous l'appelez?
--Ducanif.
Après ce nom prononcé, l'interlocuteur du juge demanda:
--Voulez-vous que je vous conte tout par le menu sur ces bandits?
--Parlez, mon cher Camuflet, dit sérieusement M. Grandvivier.
D'un geste de main, M. Grandvivier arrêta Camuflet qui allait commencer
son histoire et demanda:
--Comment se fait-il que vous, cher ami, homme paisible, insouciant,
sédentaire, vous vous soyez lancé en pareille aventure?
A cette question, Camuflet fit entendre un léger rire ironique et
répondit:
--Rien n'inspire plus d'énergie à un homme que de posséder trois
belles-mères. Savez-vous pourquoi?
--Le soin de les rendre heureuses.
--Non, le désir ardent de s'en débarrasser! Pour y arriver, le plus
paresseux soulèverait le monde! Un beau jour, à moi qui avalais avec
résignation mes trois pilules quotidiennes, l'énergie en question est
venue subitement et d'une façon bien inattendue... entre quatre murs,
dans une chambre qui n'était pas la mienne et où je me trouvais mis sous
clé... en un mot, pour avoir été enfermé chez le baron de Walhofer.
A ce nom, le juge tressaillit imperceptiblement, mais sa voix n'eut
qu'une intonation de surprise quand il demanda:
--Ce même baron de Walhofer que M. Fraimoulu m'a présenté en amenant à
ma table ses convives que la frasque de sa cuisinière Nadéje laissait
devant des assiettes vides?
--Le même... et qui, je l'espère, ne remettra plus les pieds chez vous
quand je vous l'aurai fait connaître... car il est un des trois gueux
dont je poursuis le châtiment.
--Oh! oh! fit le juge d'une voix qui protestait, êtes-vous bien sûr de
ce que vous dites là, Camuflet? C'est bien grave.
Et se reprenant:
--Non pas que je veuille, croyez-le, défendre contre vous ce monsieur
qui, avant sa présentation par M. Fraimoulu, m'était parfaitement
inconnu.
--Pas de nom pourtant, objecta Camuflet.
Le magistrat parut consulter ses souvenirs.
--C'est vrai, reprit-il. Quand M. Fraimoulu m'a nommé le baron, il m'a
semblé avoir entendu déjà ce nom, mais je n'ai pu me rappeler où et
comment... Aidez-moi un peu à ce sujet.
--Ne vous souvient-il pas d'une carte de visite du baron de Walhofer
trouvée par moi dans la poche du tablier de ma belle-mère n° 3, noble
dame Buffard des Palombes, carte que je vous ai apportée?... Avez-vous
oublié que nous crûmes alors que ce baron était un sexagénaire qui
s'était énamouré des charmes défraîchis de noble dame des Palombes?
Supposition qui vous inspira le moyen, pour moi, de me dégrafer de mes
trois belles-mères en cherchant à les marier... Et, comme je ne savais
de quelle façon m'y prendre pour mettre votre conseil en pratique,
ne vous rappelez-vous pas non plus m'avoir cité un proverbe dont
l'application me mènerait à bon port?
--Quel proverbe?
--_Diviser pour régner_.
M. Grandvivier avait décidément la mémoire rebelle, car, après s'être
recueilli un instant, il prononça:
--Je n'ai gardé aucun souvenir de tout cela.
Ensuite, curieusement:
--Que je vous aie ou non cité le proverbe: _Diviser pour régner_,
avez-vous su en tirer profit? demanda-t-il.
--Oh! oui, et large profit! déclara Camuflet.
Puis, éclatant de rire au souvenir de son exploit:
--J'ai commencé par les «diviser» de la portière en inondant les
escaliers... déluge que cette femme a attribué à mes trois numéros!
Comme toutes ont nié, en s'accusant l'une l'autre de ce méfait, elles
ont été vite à couteaux tirés et entre elles et avec la portière...
Alors mon règne a commencé, règne que j'ai affermi par quelques billets
de cent francs glissés à la concierge qui, d'elle-même, s'est nommée mon
ministre de la police... Ah! je n'ai eu qu'à ouvrir les oreilles pour en
apprendre de belles!
Sur ces mots, Camuflet s'étendit sur son fauteuil, poussa un immense
soupir de délivrance, puis ajouta d'une voix joyeuse:
--D'où il résulte que, dans un laps de temps plus ou moins proche,
j'aurai la douce satisfaction d'être délivré de mes trois cauchemars.
--Vous avez donc trouvé à les marier toutes trois en leur fournissant
une petite dot?
--Une dot!... Dites donc du balai! car ma dernière fourniture à mes
belles-mères sera un balai... mettons trois balais, si je tiens à bien
faire les choses: «Eh! oust! ouste! déguerpissez, coquines! sauteuses!
aventurières!»
--Ah çà! qu'est-il arrivé? demanda M. Grandvivier étonné. Qu'avez-vous
donc à reprocher à ces dames, mon excellent ami!
Camuflet se croisa les bras et après s'être campé en face du juge, il
prononça:
--Regardez-moi bien.
--Bon! Je vous regarde.
--Ai-je l'air d'un Lazun, d'un Richelieu, d'un Faublas, d'un marquis de
Sade, d'un don Juan, enfin d'un de ces fameux coureurs de femmes, d'un
de ces célèbres débauchés que la morale publique réprouve et cite
avec un juste mépris?... Voyons! soyez franc, ai-je l'air d'un de ces
sacripants-là? Répondez.
Souriant tout à la fois de la question et du ton de Camuflet qui, peu à
peu, s'était monté à l'indignation, le magistrat répondit:
--Nullement, cher ami. Vous avez l'air de ce que vous êtes en réalité.
--C'est-à-dire?
--C'est-à-dire d'un homme casanier, sédentaire, de moeurs pures, qui
a demandé trois fois au mariage le calme et le bonheur d'une vie
honorable.
Le petit homme secoua la tête.
--Eh bien, voilà qui vous trompe! lâcha-t-il tout sérieux.
Avant que M. Grandvivier pût protester, il se redressa plus raide en
face du juge en disant:
--Oui, voilà qui vous trompe, car vous avez devant vous un exécrable
débauché qui, toute honte bue, n'a cessé d'être un sujet de monstrueux
scandale pour ses contemporains, affichant au grand jour ses amours
impures!
Telle était l'exagération des paroles de Camuflet que le magistrat crut
à une plaisanterie. Tout en souriant, il répondit:
--Ma foi! je ne l'aurais pas cru!
--Ni moi non plus, dit le petit homme.
Et s'expliquant:
--Pendant que je croyais avoir donné, par mes trois mariages successifs,
l'exemple d'une vie sans reproche, savez-vous ce que j'étais en réalité?
--Non, dites.
--J'étais un ignoble corrompu qui se vautrait dans un concubinage
d'autant plus éhonté que, trois fois, il s'est reproduit.
--Quoi! du vivant de vos trois épouses! dit le juge qui se demandait si
Camuflet avant de venir chez lui, n'avait pas fait précéder sa visite
d'un déjeuner trop copieusement arrosé.
Mais Camuflet répliqua d'un ton sec:
--Je n'ai jamais eu d'épouses!...
Puis, en articulant à mots pesés la fin de sa phrase:
--Attendu que je n'ai jamais été marié...
Et, après une petite pause:
--... Vu, ajouta-t-il, que mes trois mariages étaient nuls. Ce qui fait
que mes trois femmes n'ont été, en somme, que trois maîtresses!
Cela dit, Camuflet, pris de fureur, s'empoigna la chevelure à pleines
mains, en s'écriant:
--Et dire que moi, comme un imbécile, j'ai choyé, hébergé, mijoté ces
trois belles-mères de contrebande!
Alors, éclatant d'une joie rageuse:
--Ah! comme je vais me régaler d'un coup de balai qui fera la place
nette de ce trio de gourgandines!... «Ouste! ouste! dehors!!!»
--Ce n'est pas sérieux ce que vous me dites là, prononça le juge
toujours dans la croyance que le triple veuf avait plus que bien
déjeuné.
--Si, si, affirma Camuflet; chacun de mes mariages, de par la ruse
de mes belles-mères successives, est entaché des meilleures causes de
nullité... De sorte qu'après m'être trop marié il se trouve que je ne me
suis pas marié du tout.
--Comment l'avez-vous appris?
--En pratiquant le proverbe: «Diviser pour régner,» ce qui m'a mis sur
la trace de la vérité.
En somme, Camuflet jouait l'indignation.
Ce rôle de dupe qu'il affirmait avoir été le sien ne lui donnait, à
cette heure, que l'énorme contentement de pouvoir prendre sa revanche
contre les trois mégères qui l'avaient tant fait souffrir.
--Avec quelle joie féroce, quand l'heure sera venue, je flanquerai ces
trois sorcières à la borne! ricana-t-il tout jubilant de ravissement.
Après quoi, coupant court à toute explication, il retourna à ses moutons
en disant:
--Nous reviendrons à mes belles-mères. Comme disent les romanciers,
n'anticipons pas. Occupons-nous pour le moment du baron de Walhofer.
En écoutant les confidences du triple veuf, M. Grandvivier s'était
faiblement déridé. Au nom du baron, son visage se rembrunit.
--Ah! oui, fit-il, M. de Walhofer dont vous aviez trouvé la carte dans
la poche du tablier d'une de vos belles-mères et qu'il vous restait à
connaître... Comment y êtes-vous parvenu?
--D'abord en prenant une fausse piste à cause d'une bien étonnante
ressemblance.
--Vraiment? Le baron a-t-il donc son sosie dans quelque coin de Paris?
demanda le juge dont les yeux trahissaient une inquiétude secrète.
--Comme vous dites. Et ce coin de Paris est précisément celui que vous
avez habité avant de venir ici. L'homme en question demeurait si près,
si près de votre ancien domicile... oh! mais, si près, qu'on pourrait
dire qu'il habitait chez vous. Rien qu'un mur à franchir, et il avait le
pied dans votre demeure. En un mot, il occupait une chambre dans une
des bicoques qui fermaient le fond de votre jardin. Je l'avais remarqué
fumant à sa fenêtre, un jour que j'étais allé vous rendre visite.
N'aviez-vous jamais fait attention à ce jeune homme, vous, monsieur
Grandvivier?
--Jamais! dit sèchement le juge.
Puis, s'impatientant sans doute de la prolixité du conteur, il ajouta:
--Si nous revenions à M. de Walhofer?
--Attendez donc! j'y arrive.
Après avoir repris un peu haleine, Camuflet continua:
--Muni de la carte du baron et déterminé à trouver ce personnage que
je n'avais jamais vu, vous comprenez que je m'informais de lui à tous
venants. Le hasard me mit en présence de M. Fraimoulu à qui j'en parlai.
Justement il le connaissait pour avoir dîné avec lui, la veille, chez
un de ses amis, M. Ducanif. Ce monsieur et le baron habitaient la même
maison... Et M. Fraimoulu me donna l'adresse.
Ordinairement calme, froid et sachant écouter, M. Grandvivier n'était
plus le même. L'impatience dont il avait déjà fait preuve s'affirma
encore dans le ton avec lequel il demanda:
--Alors vous n'eûtes rien de plus pressé que de vous rendre chez le
baron?
--Attendez donc! répéta Camuflet. Étant dit que j'avais commencé mon
enquête sur M. de Walhofer en le supposant un sexagénaire épris des
appas surannés de noble dame Buffard des Palombes, vous comprendrez
combien je fus d'abord surpris en apprenant que le baron était un
jeune homme... Mais cette première surprise n'était pas comparable à
l'étonnement énorme dont je fus saisi en écoutant M. Fraimoulu me faire
le portrait du baron de Walhofer... Trait pour trait, à s'y méprendre,
il me dépeignait le jeune homme que, de chez vous, j'avais vu fumant à
sa fenêtre.
Raide, l'oeil sombre, le front contracté, M. Grandvivier s'était
lentement redressé sur son siège.
--Alors? fit-il d'une voix dans laquelle Camuflet, s'il n'eût été
absorbé par son récit, aurait pu remarquer un tremblement.
--Alors, continua Camuflet, sous le coup de cette ressemblance, je
me sentis pincé par la burlesque idée fixe que ces deux jeunes gens
n'étaient qu'un même individu. Je me rendis donc rue de Turenne, ou
plutôt dans la ruelle que bordait l'ignoble masure où j'avais
affaire. Des informations prises m'apprirent que je pourchassais un
ex-saltimbanque, porteur du prétentieux sobriquet du Tombeur-des-Crânes,
espèce de mauvais drôle que je fus honteux d'avoir pu confondre avec M.
de Walhofer. Déterminé à connaître le baron, je piquai droit sur la rue
Caumartin où, m'avait dit M. Fraimoulu, habitait le jeune Belge. Sur
l'affirmation du concierge que le baron était chez lui, je montai deux
étages et j'arrivai devant la porte désignée.
Il tardait sans doute à M. Grandvivier de voir Camuflet atteindre son
dénouement, car il interrompit pour demander:
--Et quand vous avez connu le baron, vous n'êtes pas revenu, bien
entendu, à votre idée que M. de Walhofer et ce Tombeur-des-Crânes
n'étaient qu'un?
Camuflet avait l'amour-propre du conteur qui veut ménager ses effets.
De plus, il aimait une phrase qu'il tenait à replacer. Au lieu de
satisfaire la curiosité du juge, il passa outre.
--N'anticipons pas, comme disent les romanciers, répéta-t-il. Arrivé
devant le logis du baron, j'allais sonner quand une porte s'ouvrit à
l'étage au-dessus. Sur le carré s'établit, à voix prudente, un dialogue
dont, de prime-abord, je ne compris rien autre chose que, des deux
causeurs, l'un était le baron. En somme je n'étais venu que pour
connaître le visage de ce jeune homme assez courageux pour courtiser
la fort défraîchie dame Buffard des Palombes. Pour contenter mon désir,
j'allais avancer la tête par-dessus la rampe pour tâcher d'apercevoir
mon homme, quand tout à coup je me sentis le chef entouré d'un tapis qui
m'aveugla; je fus saisi à la ceinture, soulevé, emporté à quelques pas.
Quand je pus me dégager la tête, celui qui m'avait joué la farce avait
disparu. Je me trouvais chez M. de Walhofer, enfermé à double tour.
--Et vous n'avez jamais su qui vous avait enfermé? demanda le juge qui,
depuis un instant, s'était pris d'intérêt pour le conteur.
--N'anticipons pas! n'anticipons pas! insista Camuflet. Vous comprenez
ma situation dans ce logis où le premier arrivant pouvait me prendre
pour un voleur. Pas d'autre sortie que cette porte fermée à double tour,
qui, soudainement, fit en entendre le grincement de sa serrure, tourna
sur ses gonds et laissa apparaître à mes yeux un arrivant qui n'était
pas le baron.
Nous commençâmes par nous regarder en chiens de faïence. Lui, attachait
sur moi de gros yeux où je lisais la surprise de me trouver dans ce
logis dont la clé, restée extérieurement sur la serrure, avait donné,
sous sa main, ses deux tours. Qu'un voleur s'enferme dans le local qu'il
va dévaliser, oui; qu'il s'enferme en dedans, rien n'est plus logique.
Mais tel n'était pas mon cas. La clé, mise en dehors, m'attestait bel et
bien prisonnier... De qui? pourquoi? depuis quand étais-je prisonnier?
Il y avait là un mystère qui l'intriguait.
Moi, de mon côté, je me demandais quel était ce monsieur, et si ce
n'était pas lui qui m'avait joué le tour de me claquemurer.
Je ne sais combien de temps nous serions restés à nous fixer dans le
blanc des yeux, si un incident ne s'était présenté pour me faire rompre
le silence.
Aux pieds du monsieur, sur le parquet, j'aperçus une lettre que je lui
montrai en disant:
--Je crois, monsieur, que vous venez de perdre ce papier.
--Non, répondit-il.
Ce disant, tout machinalement, il jeta les yeux sur la lettre qui
s'offrait toute large ouverte, sur le parquet, à son regard.
A la vue de l'écriture, l'étonnement apparut sur sa face.
Il se baissa brusquement, ramassa la lettre et, sans penser qu'il venait
de me dire que la missive n'était pas à lui, il se mit à la lire.
Je l'examinais pendant cette lecture.
D'abord il avait pâli, puis ses traits avaient exprimé l'horreur, enfin
l'indignation avait empourpré son visage.
A coup sûr, le contenu de cette lettre le concernait, et cela d'une
façon désagréable, car je le vis cacher brusquement le papier dans sa
poche en murmurant:
--Les misérables!
Puis, se tournant vers moi d'une voix précipitée:
--Sortons d'ici au plus vite, me dit-il.
Au fond, c'était une espèce de fuite qu'il me proposait. J'eus la bêtise
de vouloir protester.
--Mais, mais..., fis-je.
Il vint à moi et me dit sous le nez:
--Libre à vous de rester... Mais j'ai la certitude de m'adresser à
un honnête homme: voulez-vous, sans me connaître, me rendre un grand
service?
--Lequel?
--Celui de ne souffler mot à quiconque viendra ici, quand je serai
parti, de mon apparition dans cet appartement.
--Ni de parler de la lettre?
--Ni de parler de la lettre, répéta-t-il avec une sorte de terreur.
Et, à l'appui de cette dernière recommandation, il continua d'une voix
suppliante:
--Il y va de ma vie et de celle d'une femme et d'une jeune fille.
--Diable! fis-je.
Comme il devina que j'en étais à regretter l'amour-propre bête que
j'avais montré tout à l'heure à sa proposition de filer au plus vite, il
ajouta:
--Peut-être aussi y va-t-il de votre vie. Ils sont capables de tout
pour assurer leur secret, s'ils vous savent le connaître... et ils n'en
pourront douter quand ils vous auront trouvé ici.
Cette fois, ce fut moi qui m'écriai:
--Filons au plus vite!
Derrière lui, qui sortait le dernier, le monsieur referma la porte au
double tour. Je vous laisse à penser si nous fûmes prompts à descendre
l'escalier et à enfiler la porte de la maison. Ce fut après m'avoir
promené par les vingt circuits de rues environnantes que mon inconnu
s'arrêta.
--Ouf! lâcha-t-il avec satisfaction.
Et, le diable m'emporte! en pleine rue, il m'embrassa en me répétant:
--Vous êtes mon sauveur!
--Oh! oh! dis-je en riant, ce qui vous a encore mieux sauvé que moi,
c'est la lettre... Et le drôle, c'est que je ne l'avais pas vue dans les
dix tours que j'ai faits la chambre comme le rat pris dans la ratière.
--Oui, à propos, s'écria-t-il, d'où vient que je vous ai trouvé sous clé
chez le baron?
Je lui contai comment, au moment de sonner chez M. de Walhofer, la
curiosité m'avait arrêté pour écouter une conversation chuchotée sur
le palier supérieur entre un homme qui était le baron lui-même, car je
l'avais entendu ainsi nommer par la femme avec laquelle il causait.
--Oui, Héloïse, fit-il; et que disaient-ils?
--Le baron maugréait contre le retard d'un individu qu'il appelait soit
Cabillaud, soit Gustave ou le docteur, lequel ne s'était pas présenté au
rendez-vous qu'il lui avait donné là-haut, en l'absence du maître de ce
logis, un nommé Ducanif.
--Ducanif, c'est moi, m'annonça-t-il.
Ensuite, reprenant son interrogatoire:
--Et vous dites que le Walhofer s'en allait en pestant après le docteur?
--Oui. Il était monté là-haut en voisin, laissant la clé à la porte de
son logis. La femme que vous appelez Héloïse fit tant, comme il allait
descendre chez lui, qu'elle obtint qu'il rentrât dans l'appartement pour
y attendre encore le docteur retardataire... C'est à ce moment même que
ma tête fut enveloppée dans un tapis de table et que je fus emporté chez
le baron.
Ducanif éclata de rire.
--Et savez-vous par qui? me demanda-t-il. Par le docteur lui-même, je le
parierais, qui, pendant qu'Héloïse retenait le baron chez moi, fouillait
le logis de Walhofer pour dénicher cette lettre qu'il a perdue. Oui,
je le répète, je gagerais une grosse somme que c'est à Gustave que vous
avez eu affaire. Campé sur le carré comme vous l'étiez, vous lui coupiez
la retraite. Alors il a trouvé un ingénieux moyen de balayer la place
pour aller rejoindre le baron.
L'expression de «balayer la place» m'irrita, non pas contre Ducanif,
mais contre celui qui m'avait joué la farce.
--Si je rattrape jamais le docteur! m'écriai-je rageusement.
--Il ne tient qu'à vous. Topez là! dit-il en me tendant la main.
--Comment cela?
--En vous unissant à moi contre trois misérables.
--Trois? fis-je étonné. Héloïse et le docteur, deux. Quel est donc le
troisième?
--Le baron, parbleu! Du moment que cet homme possédait cette lettre et
qu'il ne me l'a pas livrée, c'est qu'il s'en servait pour faire chanter
les autres. Des trois, c'est lui le plus chenapan.
Et il me tendit encore la main en répétant:
--Topez là! Associez-vous à moi pour punir ces gredins... Rira bien qui
rira le dernier.
Avant de conclure, une question me vint aux lèvres.
--Mais vous, monsieur Ducanif, comment se fait-il que vous soyez arrivé
pour me délivrer?
--Tout simplement. Je rentrais et, en passant sur le carré du baron, il
m'a pris l'idée de lui rendre visite. Alors, comme la clé était sur la
porte...
--Bon! compris! dis-je.
Et je topai de grand coeur.
A ce point de son récit à M. Grandvivier, Camuflet se prélassa sur sa
chaise en débitant d'une voix ravie:
--Je m'étais associé à une bonne action. La Providence ne tarda pas
à m'en récompenser en me faisant découvrir que je n'avais jamais été
sérieusement marié, puisque mes trois mariages étaient nuls, ce qui
me donnait le droit de me procurer l'ineffable satisfaction, très
prochaine, d'envoyer au diable mes trois belles-mères?
--De quelle façon avez-vous fait cette découverte?
--En agissant pour Ducanif, je me suis trouvé conduit à mettre le nez
sur ce qui me concernait.
--Comment? demanda le juge.
Camuflet, on l'a vu, était de ces conteurs qui aiment à faire languir
ceux qui les écoutent.
--N'anticipons pas! n'anticipons pas! répéta-t-il encore; tout viendra
en son lieu et place, s'il vous plaît de suivre mon récit.
--Soit! fit le magistrat.
--Je continue donc.
--Pas avant que je vous aie posé une question. Cette lettre, trouvée
chez le baron, par vous et Ducanif, de qui était-elle?
--De la cuisinière Héloïse qui l'adressait au docteur, son amant.
--Et vous l'avez lue!
--Plus de vingt fois.
--Est-ce vous faire anticiper que de vous demander quelle en était le
teneur?
--J'allais précisément vous l'apprendre. A la lire et la relire, j'ai
fini par la savoir par coeur... Voici donc ce qu'elle contenait...
Et Camuflet ouvrait la bouche pour contenter la curiosité du magistrat,
quand soudain, au fond de l'appartement, éclatèrent des cris furieux, un
vacarme de pas précipités, un craquement de bois brisé et, dominant tout
ce tapage, une voix, vibrante de colère, qui répétait:
--C'est lui! c'est lui! cette fois, je le tiens!
En une seconde, le juge et Camuflet furent sur pied et coururent vers
la salle à manger d'où était parti ce fracas. La porte de communication
entre la cuisine et la salle à manger leur montra un trou béant produit
par un panneau brisé.
Et ils entendirent retentir dans l'escalier le pas de quelqu'un qui
descendait à toute vitesse et dont la voix furieuse répétait:
--C'est lui! c'est lui!
Bien qu'elle fût altérée par la colère immense qui la secouait, M.
Grandvivier reconnut cette voix.
--C'est celle de La Godaille, pensa-t-il.
Quant à Camuflet, en examinant la porte brisée et la cuisine qui
montrait sa sortie sur l'escalier grande ouverte, il reconstituait la
scène à haute voix.
--Il est bien évident, disait-il, que deux hommes se trouvaient ici. Un
d'eux, celui qui fuyait, pour faciliter sa retraite, a tiré cette porte
qu'il a refermée en dedans d'un tour de clé. Si promptement que le
poursuivant ait brisé l'obstacle qui lui était opposé, l'autre a eu le
temps de s'enfuir par le porte de la cuisine qui ouvre sur le carré.
Puis, se tournant vers le juge:
--Reste maintenant à savoir quels étaient ces deux hommes, ajouta-t-il.
Bien que M. Grandvivier pût répondre pour La Godaille, dont il avait
reconnu la voix, il haussa les épaules en signe d'ignorance et répliqua:
--Mon valet de chambre ou ma cuisinière pourraient nous l'apprendre...
car c'est par l'un ou par l'autre que ces deux hommes doivent avoir été
introduits pendant que nous étions ensemble dans mon cabinet.
Or il était impossible d'interroger Cydalise dont la cuisine déserte
attestait l'absence.
--Pendant cette fuite, votre cuisinière était peut-être descendue chez
ses fournisseurs, d'où elle n'est pas encore revenue, avança Camuflet
pour expliquer cette absence du cordon bleu.
--Sans doute. Quant à mon valet de chambre, il n'est pas encore de
retour d'une course que je lui ai donnée, ajouta le juge.
La curiosité n'était pas le moindre défaut de ce bon Camuflet. A défaut
de ces deux témoins à interroger, il lui vint une idée.
--Si je descendais questionner le concierge? Il n'est pas sans avoir vu
passer ces deux hommes dont l'un poursuivait l'autre, proposa-t-il.
--Vous m'obligerez en y allant, dit vivement le juge en poussant presque
le petit homme.
Camuflet, heureux de la permission qui le mettait à même de satisfaire
sa curiosité, sortit par la cuisine dont, en son empressement, il oublia
de refermer la porte sur le carré, que les deux hommes avaient laissée
ouverte.
Resté seul, M. Grandvivier, dont le visage s'était subitement empreint
d'un désespoir profond, resta immobile comme cloué sur place par une
sombre et douloureuse pensée.
--Ces deux misérables auront parlé de ma fille devant La Godaille... Ce
jeune homme connaît mon secret! murmura-t-il en frémissant.
Un bruit le réveilla brusquement de sa torpeur et lui fit lever les
yeux.
C'était La Godaille qui rentrait par la cuisine dont il venait de
refermer la porte.
Ne pouvant se douter que celui qu'il poursuivait lui avait échappé en
se réfugiant, avec sa complice, à l'étage au-dessous, chez Fraimoulu,
le jeune homme avait continué sa chasse à fond de train jusqu'à la
rue, espérant voir son ennemi fuyant à une bien petite avance. En
n'apercevant personne, il était revenu aussitôt sur ses pas.
Hilarion avait dit la vérité lorsqu'il avait raconté à Gontran que,
quand il se tenait sur la porte du charcutier en attendant son second
petit salé, il avait vu revenir celui qui l'avait bousculé alors qu'il
apportait sa première acquisition et qu'il l'avait entendu murmurer au
passage:
--C'est à croire qu'il n'a pas quitté la maison, car j'étais trop sur
ses talons pour qu'il ait eu le temps de prendre ainsi le large.
En conséquence, La Godaille était rentré dans la maison avec l'espoir
qu'il rencontrerait son ennemi, caché dans quelque coin des combles,
attendant le moment propice pour détaler.
C'était au retour de ces recherches inutiles que, en redescendant, il
était rentré chez le juge.
Alors il l'avait aperçu dans la salle à manger.
Pâle, ému, l'oeil plein de compassion pour le magistrat qui, la figure
convulsée par une immense angoisse, le regardait s'avancer, le jeune
homme vint lentement au juge et d'une voix douce:
--Monsieur Grandvivier, voulez-vous me faire l'honneur de m'entendre
pendant quelques instants? demanda-t-il.
Sans répondre, car une inquiétude terrible lui serrait la gorge, M.
Grandvivier se dirigea vers son cabinet, suivi par le jeune homme qui,
plein d'hésitation, se demandait:
--Comment vais-je commencer?
A leur entrée dans le cabinet, La Godaille, instruit par l'expérience
sur le danger des portes entr'ouvertes, quand on ne veut pas que des
oreilles voisines entendent, même involontairement, ce qu'on peut avoir
à dire, commença par pousser le verrou.
Puis il se retourna vers le magistrat qui, après s'être laissé tomber
sur un siège, l'avait regardé faire.
Il y eut un moment de silence entre les deux hommes, qui restèrent face
à face, l'un n'osant parler, l'autre tremblant d'interroger.
Ce fut le juge qui, au prix d'un pénible effort, commença en demandant
d'une voix qu'il essayait vainement de raffermir:
--Qu'avez-vous à me dire?
Frédéric Bazart parut hésiter d'abord. Rassemblant ensuite son courage,
il attaqua, comme on dit, le taureau par les cornes et répondit d'un
ton qui, si étrange que fût la phrase, n'avait pas le moindre accent
ironique.
--J'ai à vous dire, monsieur Grandvivier, que je crois avoir deviné
pourquoi vous avez voulu que je vous apprisse à faire sauter la coupe.
Puis, sans laisser au magistrat, qui avait tressailli, le temps de dire
un mot, il continua:
--Malgré ma vie passée, croyez-vous qu'il y ait en moi un honnête homme?
un garçon capable, maintenant qu'il a mis le pied dans le droit chemin,
de le suivre jusqu'au bout sans jamais broncher?
--Oui, je vous reconnais pour l'homme que vous dites. En si périlleuse
tentation que puisse vous mettre l'avenir, je suis certain que vous ne
faillirez plus.
--Alors vous avez confiance en moi?
--Confiance pleine et entière.
--Daignerez-vous me la prouver?
--Parlez!
La Godaille, encore une fois, sembla hésiter. Puis, d'une voix qui avait
l'air de supplier:
--Voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder la main de mademoiselle
de Grandvivier?
Il y avait dans cette demande, il faut le supposer, un effroyable
sous-entendu, car le juge se leva brusquement de son siège et, livide,
pantelant, l'oeil hagard, vint droit à Bazart.
--Alors vous savez?... commença-t-il d'un ton rauque et bas.
--Oui, car j'ai tout entendu de ce que disaient Cydalise et son ignoble
amant... Je sais surtout que vous avez besoin, vous et votre fille, d'un
dévouement profond et discret, qui...
Après ces mots respectueusement articulés, le jeune homme fit une pause
destinée à mieux peser sur ce qui lui restait à dire, puis il acheva sa
phrase:
--... qui vous venge.
--Et vous m'offrez ce dévouement-là? dit le juge après un assez long
silence qu'il employa à dévisager La Godaille.
--Oui, fit résolument Frédéric.
--Un dévouement qui ne reculera devant rien? insista M. Grandvivier.
--Oui, répéta le jeune homme.
--Quoi que je vous demande?
--Mettez-moi à l'épreuve.
Alors le juge posa sa main sur l'épaule de Frédéric Bazart, et avec un
sourire cruel, il prononça:
--Je vous demande, dans une entrevue que je vous ménagerai, de montrer
le plus grand calme devant M. le baron de Walhofer, que vous avez eu
le tort de confondre avec un misérable qui lui ressemble, surnommé le
Tombeur-des-Crânes.
--Vous ignorez que c'est le même homme! s'écria La Godaille, croyant
faire une révélation au juge.
Mais, au lieu de s'émouvoir à cette nouvelle, M. Grandvivier répéta en
traînant sur les mots:
--De montrer le plus grand calme devant M. de Walhofer, que vous avez eu
tort de prendre pour le Tombeur-des-Crânes.
Puis les deux hommes se regardèrent dans les yeux en silence, face à
face.
Sans doute que Frédéric Bazart lut dans le regard du juge la pensée que
ce dernier voulait lui laisser deviner, car bientôt il prononça:
--J'obéirai!
--Bien! fit le juge dont la figure s'éclaira d'une satisfaction féroce.
Ils s'étaient si bien compris que La Godaille, sans aucune explication,
ajouta:
--J'obéirai... à une condition.
--Laquelle?
--C'est que... si vous le manquez... vous le laisserez passer par mes
mains.
--Oui... si je le manque, accorda le juge avec un ricanement sauvage qui
prouvait que, dans sa soif de vengeance, il regardait cette supposition
comme ne devant jamais se réaliser.
En sanction du pacte conclu, le magistrat tendait la main au jeune homme
quand on frappa à la porte.
Prestement et sans bruit, La Godaille ouvrit le verrou.
--Entrez! dit le juge.
C'était Camuflet qui revenait de son enquête à la loge.
--Le concierge n'a rien pu m'apprendre. Les deux hommes en question ont
dû filer devant la loge sans qu'il ait eu le temps de les apercevoir,
déclara-t-il.
--De ces deux hommes, en voici déjà un, annonça, en désignant Bazart,
le magistrat dont, à l'entrée de Camuflet, le visage s'était subitement
fait souriant.
A ces mots, la physionomie du petit homme prit une expression
d'ahurissement, et il ouvrait la bouche pour s'exclamer, quand soudain,
une pensée de prudence arrêta sur ses lèvres la manifestation de sa
surprise. Il mit vivement un doigt sur ses lèvres, puis, en le dirigeant
vers le salon, il dit à voix basse:
--Chut! chut! vous m'expliquerez cela quand nous serons entre nous.
Mais, pour le moment, motus! car je ne suis pas revenu seul.
--Vous avez amené quelqu'un?
--Oui; comme j'étais dans la loge à interroger le concierge, ce
quelqu'un s'est présenté... un des convives de votre dîner. Il voulait
seulement déposer pour vous sa carte de digestion. Dans la crainte de
vous déranger, il n'osait monter. J'ai tant insisté qu'il a consenti à
me suivre. Il est là dans le salon.
A cette annonce, M. Grandvivier marcha vers la porte pour recevoir son
visiteur.
Dès que son regard eut plongé dans le salon, on entendit sa voix,
aimable au possible, qui disait:
--Mille pardons de vous avoir fait attendre, monsieur de Walhofer.
Entrez donc par ici.
En entendant s'approcher le pas du baron qui allait pénétrer dans le
cabinet, le brave La Godaille avait tressauté en pâlissant:
--Ne pas étrangler ce gueusard! Voilà qui va être dur à cracher pour
moi!... mais j'ai juré d'obéir! murmura-t-il.