«De quoi s'agit-il donc, Gaspardo? demanda enfin Cypriano cédant à son
impatience, nous devrions déjà être loin d'ici, nos moments sont
précieux.
--Je le sais, patron; mais si cet arbre dit vrai, s'il n'est pas un
menteur, nous aurions tort de nous presser. Venez ici! Et regardez ces
fleurs.»
Quittant leurs chevaux, les jeunes gens s'approchèrent de l'arbre et
examinèrent ses grappes embaumées.
«Qu'ont donc de particulier ces fleurs? reprit Cypriano, je n'y vois
rien d'étrange.
--Moi j'y vois quelque chose, dit Ludwig qui avait reçu de son père
quelques leçons de botanique. Ces corolles sont à demi fermées et elles
ne l'étaient pas il y a une demi-heure. Je les ai remarquées et elles
étaient en plein épanouissement.
--Ne bougez pas, fit Gaspardo, et observons encore.»
Ses compagnons obéirent. Après cinq minutes d'examen ils virent que les
corolles des fleurs s'étaient encore plus fermées, tandis que les
pétales se recroquevillaient et se crispaient sur elles-mêmes.
«_Ay Dios!_ s'écria le gaucho, il n'y a plus de doute, nous allons avoir
une tempête, un _temporal_ ou une tormenta (4)!
[Note 4: Ces ouragans ont un caractère diffèrent. Le «temporal»
prévient de son approche et est toujours précédé de trois journées
lourdes et pluvieuses. La «tormenta» éclate soudainement et est
une espère de typhon.]
-Ah! interrompit Ludwig, c'est, un arbre _ninay_ (5). J'ai souvent
entendu mon père en parler.
[Note 5: L'arbre _ninay_ de l'Amérique du Sud appartient à la
famille des sensitives et prévient toujours de l'approche d'une
tormenta en fermant les corolles de ses fleurs.]
--Oui, mon jeune maître. Regardez ces fleurs, elles se ferment encore;
dans moins d'une heure nous n'en verrions plus une seule, il n'y aurait
plus que des boutons. Que faire? il serait malsain pour nous de rester
ici, et d'autre part cela n'avancerait en rien notre voyage. Nous ne
savons pas au juste le moment où la tempête arrivent sur nous, mais, à
la façon dont parle ce baromètre, elle promet d'être violente.
--Mais ne pouvons-nous pas nous abriter dans la forêt?
--Ce serait bon pour des Indiens d'aller chercher dans la forêt un
remède pire que le mal. La forêt! patron! si c'est une tormenta, il vaut
mieux cent fois nous trouver au milieu de la plaine. Nous n'y serons pas
à l'aise, mais nous y serons toujours moins exposés que sous des arbres
dont la chute pourrait nous écraser. J'ai vu les plus gros algarrobas
déracinés, balayés par une tormenta et voltigeant en l'air comme des
plumes d'autruche.
--Quel parti prendre alors?
--Vraiment, répondit le gaucho, mieux vaut encore monter sur nos chevaux
et courir à toute vitesse devant nous. Voilà! ce sera toujours autant de
chemin de fait, et après à la grâce de Dieu! Allons, mes enfants! en
selle et suivez-moi. Je n'ai pas été pendant trois ans prisonnier des
Indiens du Chaco sans connaître un peu leur pays. Si je ne me trompe,
nous avons chance d'atteindre une grotte qui pourrait nous servir de
refuge sur le bord du fleuve; c'est assez loin d'ici, malheureusement,
mais qui ne risque rien n'a rien. C'est une affaire de temps; et pour
cela prions d'abord la Vierge!»
En disant ces mots, le gaucho s'agenouilla, fit le signe de la croix, et
récita un _pater_ auquel les jeunes gens répondirent par un _amen._
«Maintenant, _muchachos!_ cria le gaucho en se relevant, à cheval et
sauvons-nous!...»
A ces mots il sauta en selle, les deux cousins l'imitèrent et tous
trois, enfonçant leurs éperons dans les flancs de leurs montures, ils
eurent bientôt laissé derrière eux le feu du bivouac qui pétillait
encore.
Tout en hâtant de fuir le danger qui les menaçait et dont nous avons pu
apprécier l'importance dans le précédent chapitre, les trois cavaliers
suivaient toujours la piste des sauvages, qui, par bonheur, se dirigeait
vers l'endroit où Gaspardo espérait trouver un abri contre la tempête.
On ne quittait pas le bord du fleuve coupé çà et là par des hauteurs
plus ou moins abruptes.
Malgré leurs craintes, ils ne pouvaient s'empêcher de songer aux
assassins qu'ils poursuivaient. On sait que Ludwig et Cypriano étaient
sur ce point d'opinion différente, et ils continuaient, à ce sujet, leur
discussion de la veille.
Fort de ses secrets pressentiments, Cypriano était persuadé que les
Indiens appartenaient à la tribu des Tovas et que le ravisseur de sa
cousine n'était autre que le fils de leur chef; Ludwig, trop confiant,
rejetait cette idée. La chose était absurde, monstrueuse, impossible.
Naraguana, le vénérable Naraguana, le vieil ami de son père, son
protecteur depuis si longtemps, pouvait-il tout d'un coup être devenu un
traître et avoir consenti à un pareil forfait!
Mayne Reid.
(_La suite prochainement._)
UN VOYAGE EN ESPAGNE
PENDANT L'INSURRECTION CARLISTE