Une histoire du Gran Chaco

(Suite)

Le chef lui-même s'était chargé de placer sa captive sous le vent et la

dernière de tous. D'un geste vif, mais cependant respectueux, il l'avait

enlevée de son cheval et couchée sur le sol, en lui disant dans son

langage, qu'elle comprenait:

«Ne bougez pas, ne remuez pas, tournez votre visage contre la terre et

ne craignez rien: ceci vous protégera.»

Tout en parlant, il avait ôté de dessus ses épaules son manteau de

plumes; il en tourna l'extérieur en dedans et l'étendit sur la tête et

les épaules de la jeune fille.

Francesca s'était soumise machinalement à la volonté de son ravisseur;

mais elle n'avait pu réprimer un frémissement de dégoût en se sentant

dans les bras du misérable qui avait laissé accomplir et peut-être

ordonné le meurtre de son père.

Ces précautions étaient à peine prises que l'ouragan éclatait dans toute

sa furie et culbutait ceux des chevaux qui avaient refusé de

s'accroupir.

L'avis du vaqueano à ses hommes de couvrir leurs yeux n'était pas

superflu. En effet, la tormenta ne soulève pas seulement de la

poussière, elle roule dans les airs, elle emporte avec elle jusqu'à du

gravier et des pierres.

En outre, cet embrun solide, mêlé de particules salines, est tellement

subtil et pénétrant qu'il produit tout à la fois la cécité et la

suffocation.

L'ouragan augmenta de violence pendant une heure; le vent rugissait aux

oreilles des voyageurs et le sable déchirait leur peau.

Parfois son souffle était tel qu'il était impossible aux gens de se

maintenir à terre, même en s'y cramponnant avec les ongles; au-dessus et

autour d'eux brillaient et s'entrecroisaient sans interruption les

éclairs; l'atmosphère était en feu et le tonnerre grondait, tantôt en

détonations courtes et rapides, tantôt en décharges mêlées de hurlements

prolongés.

Puis arrivèrent des torrents d'une pluie froide comme si elle eût

traversé les sommets neigeux des Cordillères.

Au bout d'une autre demi-heure, le nuage sombre avait disparu, le vent

s'était apaisé aussi rapidement qu'il s'était levé: la tormenta était

passée.

Le soleil brilla bientôt dans un ciel de saphir, aussi serein que s'il

n'avait jamais été intercepté par l'ouragan.

Les jeunes Tovas, dont les corps ruisselaient d'eau, et dont beaucoup

d'entre eux étaient meurtris et ensanglantés, se relevèrent. Avec

l'insouciance de leur race, ils furent bientôt debout, se secouant,

s'étirant à qui mieux mieux, visitant chacun des membres de leurs

chevaux pour savoir s'ils étaient en état de reprendre leur course.--A

un signal de leur chef, ils jetèrent leurs jergas sur le dos de leurs

montures, et se tinrent prêts à recevoir l'ordre de se mettre en marche.

Francesca s'était tenue immobile et comme insensible à tout sous le

manteau du jeune chef. Quand il vint à elle pour reprendre possession de

cet insigne de sa grandeur, il n'obtint pas d'elle un regard. Ayant,

avec l'aide d'un de ses hommes, fait mine de vouloir la replacer sur sa

selle, d'un geste plein de dédain elle l'écarta, et légère comme un

oiseau, elle se retrouva à cheval. Un cri d'admiration échappa à toute

cette horde: elle était à leurs yeux digne d'être leur reine, celle sur

laquelle l'effroyable tourmente avait pu passer comme sans la toucher.

Cependant tout était prêt, et ses ravisseurs, sautant sur leurs

montures, poursuivirent leur route à travers la plaine balayée par les

eaux, et continuèrent leur marche vers la tolderia de leur tribu, dans

le même ordre de marche qu'auparavant. Abandonnons-les.

[Illustration: CHARLES GOUNOD]

[Illustration: MILLIE-CHRISTINE ou LA FEMME A DEUX TÊTES.]

[Illustration: L'HIVER.--D'après le tableau de M. Toulmouche.]

Bien loin de là, sur la berge d'une rivière, se dresse un bivouac; un

feu de campement brille gaiement; trois hommes sont assis autour de lui.

Ces hommes viennent de passer la nuit en cet endroit; quelques bagages

sont épars çà et là, et près d'eux trois chevaux non sellés sont encore

attachés à leurs piquets.

Deux de ces hommes sont à peine entrés dans l'âge de la virilité; le

troisième est plus âgé, il a environ trente ans.

Il n'est pas besoin de dire quels sont ces trois voyageurs: le lecteur

aura deviné Gaspardo, Ludwig et Cypriano.

Nous l'avons dit, Mme Halberger avait elle-même exigé que son fils

accompagnât son cousin et Gaspardo. Ils ne seraient pas trop de trois

pour la tâche qu'ils entreprenaient, et quant à elle, dans son estancia,

sous la garde de ses fidèles péons, elle ne devait courir aucun danger.

Ils ne sont encore que sur le bord du Pilcomayo, à une journée de

distance du point de départ de leur expédition. Ils sont arrivés en cet

endroit en suivant les traces des assassins. Fatigués par leur marche

rapide et par deux nuits sans sommeil, ils ont campé sur la piste.

Suffisamment reposés par leur halte, ils se préparent maintenant à

reprendre leur route dès qu'ils auront achevé le déjeuner qui s'apprête.

Sur une pierre plate presque rougie par la chaleur des tisons, une

certaine quantité d'épis de maïs est en train de griller (1). Enfilé

dans un _asador_ ou broche et rôtissant devant la flamme est un rôti

qui, d'après nos usages européens, semblerait peu appétissant. C'est un

singe, un des _guaribas_ (2) qui, attirés par la flamme, ont eu pendant

la nuit la témérité de s'approcher du feu de bivouac, comme pour se

mettre à la portée de la carabine de Gaspardo. Il servira de pièce de

résistance pour le repas matinal des voyageurs. Ils ne sont pas à court

de vivres, car ils ont emporté avec eux du boeuf salé; mais Gaspardo a

un faible pour le singe rôti et le préfère au _charqui._ D'ailleurs, ils

veulent ménager leurs provisions.

[Note 1: Le maïs est une nourriture très en usage chez les

Paraguayens et les autres habitants du pays du Parana.]

[Note 2: Une des nombreuses espères d'_ateles_ ou singes

hurleurs.]

Il y a aussi sur les cendres un vase dans lequel chante un liquide dont

les bouillonnements menacent de renverser le couvercle. C'est de l'eau

avec laquelle ils vont préparer leur thé, le véritable _maté_ du

Paraguay; trois tasses en noix de coco, munies de leurs _bombillas_ ou

tubes d'aspiration, sont placées sur l'herbe en attendant le moment de

s'en servir.

Dispersés au milieu des bagages, recado, selles, jergas, caronas,

caronillos, cinchas, cojinillos, ponchos et sobre-puestos (3), outre

trois paires de bolas, trois lazos, trois couteaux de chasse et trois

fusils», se trouvent des vivres de tout genre.

[Note 3: Les articles compris dans le harnachement d'un cheval de

gaucho forment un curieux catalogue. Sous le nom général de

«recado» ou selle, nous avons: 1º Le _caronillo_, peau de mouton

placée directement sur le dos du cheval; 2º la _jerga primera_,

morceau de tapis d'environ 1 mètre carré, déposé sur le caronillo;

3º la _jerga secunda_, morceau plus petit, de la même étoffe,

étendu sur la partie inférieure de la jerga primera; 4º la _carona

de vaca_, environ 1 mètre carré de cuir de vache non tanné étendu

sur les tapis; 5º la carona de suela, morceau de même grandeur de

cuir tanné ornementé avec des estampages; 6º le _recado_

proprement dit, qui est la charpente de la selle, rembourrée de

paille et couverte de cuir estampé; 7º la _cincha_, ou sangle,

faite d'une épaisse bande de cuir cru, et serrée, non par des

bandes, mais par des anneaux de fer au travers desquels passe la

courroie qui sert à la tirer; le _corrion_. La cincha s'étend

par-dessus la selle et embrasse tous les articles déjà mentionnés;

8º Le _cojinillo_, appelé quelquefois _pellon_, qui est un drap de

laine, noir ou blanc, recouvrant le tout et recouvert lui-même par

le _sobre-puesto_; 9º le _sobre-puesto_, petit morceau de tapis ou

de peau de loup étalé sur le cojinillo; 10º la _sobre-cincha_,

courroie resserrant le tout et attachée par une boucle. En outre,

il y a le _chapendo_, bande d'argent qui traverse le front du

cheval; le fiador ou bricole très-ornée autour de son cou, et le

_pretal_, brillante ceinture argentée qui est de proportions

colossales et passe devant sa poitrine. En ajoutant les étriers,

on aura l'équipement complet de la monture d'un gaucho.]

Malgré cette abondance, la joie ne règne pas dans le camp; bien que les

voyageurs soient affamés, l'odeur de la viande rôtie et l'arôme de la

_yerba_ ne les égayent pas; tous les trois ont le coeur rempli de noires

pensées.

Leur expédition n'est ni un divertissement, ni une promenade, ni une

chasse. Ils poursuivent des assassins et des ravisseurs, ils ont hâte de

continuer à les suivre. Aussi leur déjeuner est-il bientôt expédié. Les

deux jeunes gens sont déjà debout, le pied sur l'étrier. Que fait donc

le gaucho, son repas fini? Quelle raison pouvait-il avoir de s'attarder

auprès du bivouac?

Les jeunes compagnons, impatients, se demandaient du regard le motif

d'une lenteur à laquelle Gaspardo ne les avait pas habitués. Sans doute

le soleil était à peine levé, car il ne dépassait pas encore la cime des

arbres; mais dans un voyage de la nature de celui qu'ils avaient

entrepris, cela ne justifiait pas une perte de temps inutile. Ils

avaient bien remarqué pendant leur déjeuner que, tout en sellant les

chevaux, les traits de Gaspardo, si ouverts d'ordinaire, avaient une

expression inaccoutumée de souci ou de réflexion. Quelque chose le

préoccupait, à côté même de la douleur qui leur était commune à tous, et

certes ils savaient que le fidèle gaucho l'éprouvait aussi vivement

qu'eux-mêmes. Mais qu'était-ce? Il avait à plusieurs reprises quitté le

feu et même le déjeuner pour parcourir le terrain découvert qui

s'étendait aux environs. Il s'était chaque fois arrêté auprès d'un

certain arbre et avait semblé examiner cet arbre avec une attention

singulière.

Au dernier moment même, le pied levé pour se mettre en selle, à leur

grand étonnement, il s'était rendu une fois encore auprès de ce même

arbre et, pendant qu'ils se faisaient part de leurs observations, il

était encore occupé à l'examiner. Qu'avait donc cet arbre de si

intéressant pour le gaucho?

C'était un arbre de taille médiocre avec de légères feuilles vertes qui

le désignaient comme appartenant à l'espèce des mimosas, et aux longues

branches duquel pendaient des grappes de belles fleurs jaunes. Le regard

du gaucho s'arrêtait sur ces fleurs, et les jeunes gens pouvaient

distinguer dans toute sa contenance les signes persistants de

l'inquiétude.

L'Illustration, No. 1604, 22 novembre 1873 · 第 17 / 28 题