COURRIER DE PARIS

Si vous aimez les monstres, réjouissez-vous, il en pleut. Hier

l'Homme-Chien et Fedov, son fils; aujourd'hui la femme à deux têtes.

Quatre ou cinq autres sont en route. Tenons-nous-en à ce que nous venons

de voir. Jamais la nature n'aura créé une bizarrerie plus en dehors des

lois connues. Ce sont deux corps liés entre eux par un os, un seul

sacrum. Quand on entre dans l'enceinte où se montrent ces demoiselles,

on aperçoit deux têtes rachitiques, mais souriantes. Distinctes par le

haut, à partir du buste, elles ont l'air de ne faire qu'une par les

membres inférieurs. Mesdemoiselles Millie et Christine sont des êtres

hybrides en tout: leurs traits incorrects, leurs lèvres épaisses, leurs

cheveux crépus, non moins que la teinte de leur peau, disent assez que

ce sont des mulâtresses. L'originalité du phénomène consiste dans deux

faits qui ont l'air de se contredire et qui déconcertent, à ce qu'on

dit, les philosophes et les physiologistes. Chacune des deux têtes est

différente; elle peut penser librement, suivant son caprice ou le jeu de

sa volonté. Ainsi l'une chante tandis que l'autre se contente de parler.

Voilà un point acquis. Aussitôt qu'il s'agit du bas du corps, la

sensation devient commune, et l'exercice de la pensée n'est plus qu'une

fonction fraternelle. Par exemple, pincez l'une des deux à la jambe

gauche, toutes deux éprouveront la même douleur. Qu'on cherche à

balancer une des jambes les trois autres se mettent en danse, et vous

avez une valse aussi rapide que celles qu'on exécute à Valentino.

Sterne, voyant qu'un nain difforme avait amassé cent dollars rien qu'à

montrer sa bosse, s'écriait, ainsi qu'on se le rappelle: «Heureux les

mal bâtis!» Celui qui fait voir mesdemoiselles Christine et Millie peut

se répéter le mot de l'humoriste. Elles sont mieux que mal bâties, les

deux jeunes filles, puisqu'elles ont la chance de former un monstre.

Quel trésor, en effet, il y a dans cette distraction de la nature! On

raconte que, l'autre soir, Christine disait à sa soeur: «Nos affaires

vont bien. Sous peu, nous aurons un hôtel et une voiture à quatre

chevaux.» Millie soupirait. Elle aurait répliqué que deux voitures

seraient mieux, si la chose était possible.

Par malheur, la fortune faite, une section ne pourrait être pratiquée.

Toute opération chirurgicale tentée amènerait une dissolution de

société, c'est-à-dire la mort. Cela ne ferait guère le compte de

l'impresario qui les promène à travers les pays civilisés et bien

payants. Ajoutez que les savants y perdent leur grimoire. Ils ne savent

plus que dire. Les savants! ils sont justement le désespoir des deux

petites négresses. Il n'est pas de torture à laquelle ils ne les

soumettent. J'ai dit qu'ils les pinçaient. Pincer, c'est le prélude

obligé à leurs expériences. Tous les pincent donc, chacun à son tour.

Cinq ou six les ont frappées sur le dos ou sur le ventre. On en voit de

plus zélés, de plus enragés, devrais-je dire: ceux-là leur enfoncent des

aiguilles dans la chair. En en voyant entrer tout à coup une

demi-douzaine dans l'enceinte, un homme d'esprit disait au Barnum:

--Voilà les académiciens: serrez votre phénomène!

Paris s'amuse de tout. Cette monstruosité ne lui déplaît pas, au

contraire. Au fond, il n'y a pas à s'étonner. On a vu mieux que ça. En

d'autres temps, pas fort éloignés du nôtre, les mêmes aberrations

anthropologiques pullulaient. Nous n'avons pas oublié Ritta-Christina,

le monstre de Sassari, comme on l'appelait. A la même époque, on amenait

par ici de l'extrême Orient les jumeaux Siamois, lesquels ont laissé une

trace encore plus profonde dans le souvenir des contemporains.

Ils n'étaient reliés l'un et l'autre que par une membrane, ces deux

frères. Henri Meunier, sérieux ce jour-là, les a dessinés d'après

nature. Chacun avait sa pleine liberté d'esprit au point d'exclure tout

soupçon d'une unité intellectuelle.

Si on parlait à l'oreille de l'un, l'autre n'entendait pas. Des sels

volatils appliqués aux narines de l'un n'émoustillaient en rien l'odorat

de l'autre. En pinçant la jambe de l'un, on ne faisait ressentir aucune

sensation à l'autre.

Mais les savants ne perdaient pas de vue la membrane. Le même docteur

Nélaton qui vient de mourir, n'étant alors qu'un simple disciple de

Dupuytren, demanda la permission de piquer la membrane rien qu'avec la

pointe d'une épingle. Les Siamois confessèrent alors qu'on les blessait

tous deux.

--Est-ce que cette membrane communique au cerveau et au coeur? demandait

la science.

D'ordinaire les simples jumeaux, ceux que George Sand appelle les

_bessons_, se ressemblent fortement, aussi bien au moral qu'au physique.

Les deux Asiatiques confirmaient absolument cette règle. Même figure,

même son de voix, même découpure de membres. En regard de ces analogies,

ajoutez l'habitude qu'ils avaient contractée d'agir simultanément.

Rendant la traversée, en arrivant de Siam en Europe, ils couraient et

sautaient sur le navire avec une excessive agilité, sans s'embarrasser

jamais. Bien mieux, ils montaient aux mâts aussi vite qu'aucun matelot

du bord. On les voyait rarement se parler, et le concert avec lequel ils

agissaient était presque instinctif. En jouant aux dames, jeu qu'ils

avaient appris avec une grande facilité, ils décidaient leurs coups sans

aucune hésitation. Dans le cours de la partie contre un adversaire,

c'était tantôt l'un, tantôt l'autre qui poussait les pions. Ils

paraissaient donc avoir les mêmes plans et ils s'accordaient toujours

sur la dame à jouer. On voulut les faire jouer l'un contre l'autre, ils

s'y mirent; cela allait, mais cela allait mal, lentement, sans vigueur.

Un des esprits les plus brillants de l'époque fut frappé de ces faits et

s'en empara. J'ai nommé Jules Janin, qui a écrit alors le joli roman:

_Un coeur pour deux amours_, l'un des succès de la _Revue de Paris_.

Ces pauvres Siamois ont été, comme les deux mulâtresses, martyrisés par

la science.--«Si nous coupions la membrane qui les réunit?» disaient

sans cesse les savants, qui ont la monomanie de couper toujours quelque

chose. Mais l'honnête personnage qui exhibait les deux frères, effrayé à

bon droit, intervenait avec énergie afin de s'opposer à l'opération.

--Messieurs, disait-il, ce serait m'enlever mon pain!

M. Bischoffsheim, un des plus riches banquiers de Paris, vient de mourir

à la suite d'une opération douloureuse. Tout son or n'a pu le garantir

d'une maladie d'entrailles. Les soixante millions du personnage

faisaient naturellement grand bruit dans le monde où l'on s'amuse.

C'était à qui leur ferait les yeux doux. En prenant de l'âge, le

financier tournait quelque peu au protecteur des arts, ce qui revient à

dire qu'il achetait, chaque année, pour cent mille francs de tableaux,

se montrait aux pièces en vogue, aux courses, à l'Hôtel des ventes, et

donnait de temps en temps à dîner à une petite poignée de reporters. Il

n'en faut pas plus à présent pour jouir de son vivant du renom de

Mécène. C'est M. Bischoffsheim qui a fait construire, rue Scribe, le

petit théâtre de l'Athénée, le même où ce pauvre gros Désiré était si

amusant dans une bluette lyrique intitulée _Fleur-de-Thé._

Moitié Français, moitié Allemand, comme presque tous les hébreux qui

touchent à la finance (c'était un israélite, et un des mieux entendus en

affaires), on faisait son éloge au moyen de la formule banale: «Ah!

dame, c'est un fils de ses oeuvres.» Sous ces quelques mots, il y avait

bien quelques sous-entendus. La chronique du dard de vipère voulait

donner à comprendre qu'il avait commencé l'édifice de son immense

fortune par un négoce et par des astuces de gagne-petit. Le négoce,

c'aurait été d'abord l'action de porter sur le dos une balle de

colporteur; les ruses, elles auraient consisté à donner un très-rapide

et très-profitable essor à l'art du courtage.

Enfin les bonnes langues dont Paris est pavé ne manquaient point

d'ajouter que ce prodigue tardif avait commencé par être un héroïque

Harpagon. Jusqu'au jour où il est devenu sérieusement millionnaire, le

vin n'aurait jamais figuré sur sa table. Poussant la patience jusqu'au

génie, il se contentait de la pure et claire liqueur que la baguette

d'Aaron fit jadis sortir du rocher d'Horeb.

Au joli temps où nous voilà, aussitôt qu'il vient à disparaître un homme

qui tenait un peu de place dans le monde, la mode veut qu'on le dissèque

pendant huit jours au moins à l'aide de tous les procédés de l'analyse.

Le bistouri de la médisance ne s'arrête plus. Comme on cause à tort et à

travers! Peu importe qu'on ne débite que des fables, pourvu qu'on dise

du mal! Les intrépides divulgateurs de secrets que les bons amis de la

veille! Plusieurs ont donc raconté les débuts financiers de ce Crésus.

Savez-vous d'où seraient venus ses premiers bénéfices? D'une association

avec le monde diplomatique. En France, un préjugé bizarre permet pour

ainsi dire de frauder les droits de douane et d'octroi. C'est bien jouer

que de duper le fisc. Le futur banquier, graissant la patte aux

plénipotentiaires, aurait obtenu de tels et tels ambassadeurs de mettre

sous enveloppe des cachemires au lieu de dépêches internationales. Quel

joli coup, sceller la contrebande avec le cachet des protocoles! Mais il

y aurait près de quarante ans de ça; c'est presque aussi éloigné de nous

que l'histoire de Riquet-à-la-Houppe ou que la légende du Chat-Botté!

Au fait, dans ce Paris où il se fait de si gros coffres-forts, plus

d'une maison opulente a, comme le Nil, des sources lointaines et

mystérieuses. On nous a dit, par exemple, qu'un autre gros banquier

(celui-là est Suisse) a dù le point de départ de ses quarante millions à

un stratagème de Scapin. La chose est plaisante. On ne nous en voudra

probablement pas de la reproduire ici, surtout si nous épaississons si

bien le voile de l'anonyme que nul ne parvienne à le soulever.

En 1835 donc, M. Z*** acheta pour dix mille francs de gants de Paris,

qu'il voulait revendre à Londres. La douane anglaise taxait alors les

marchandises étrangères selon leur valeur et sur l'estimation faite et

déclarée par le propriétaire. Si, pour payer de moindres droits, on fait

une déclaration inférieure à la valeur réelle, la douane, pour prévenir

et punir la fraude, prend le propriétaire au mot; elle s'empare de sa

marchandise en la payant au prix qu'il l'a estimée. M. Z***, ayant

déclaré que ses gants valaient cinq mille francs, on lui compta la somme

et on garda les gants.

C'était une mauvaise affaire. M. Z*** inscrivit à son actif cinq mille

francs de perte et les frais de voyage; puis il songea au moyen de se

rattraper et de faire rendre gorge à la douane britannique. Ce moyen il

le trouva, et voici comment il s'y prit pour l'exécuter. II s'associa

avec un de ses amis, car il fallait être deux pour bien conduire

l'entreprise. Les deux associés achetèrent donc pour quarante mille

francs de gants. Après s'être partagé la marchandise d'une certaine

façon et par égale portion, ils partirent pour l'Angleterre, chacun de

son côté. L'un débarqua à Douvres, l'autre à Bristol. A Douvres, on

ouvrit le ballot de gants et on demanda à M. Z*** pour combien il y en

avait.

--Pour quinze mille francs, répondit-il.

La douane examine à la loupe la qualité des gants, compte les paquets et

les garde en payant les quinze mille francs déclarés.

A Bristol, même histoire.

L'affaire faite, M. Z***, qui était à Douvres, partit pour Bristol et se

croisa à moitié chemin avec son associé qui se rendait à Douvres. Chacun

avait quinze mille francs anglais dans son portefeuille.

Au bout d'un temps déterminé, la douane vend aux enchères les

marchandises saisies et achetées. M. Z***, arrivé à Bristol, attend

patiemment le jour de la vente. Ce jour venu, il se rend à la salle des

enchères; les gants sont proposés sur la mise à prix de quinze mille

francs; les enchérisseurs se présentent; M. Z*** fait son offre et prend

un paquet de gants qu'il examine avec une grande attention; puis il

s'écrie:

--Voilà une chose étrange! Ce paquet ne renferme que des gants de la

main gauche; voyez, messieurs, et montrez-moi un autre paquet? Celui-là

de même, et ce troisième aussi!

On examine tous les paquets; ils ne contiennent que des gants de la main

gauche.

--Que voulez-vous que nous fassions de ça? reprend le spéculateur. Il

n'y a pas assez de manchots dans la Grande-Bretagne pour placer vingt

mille gants de la même main. D'un autre côté, il serait bien difficile

et bien coûteux d'aller les appareiller à Paris, où ils ont été

fabriqués.

Cela étant dit, les enchérisseurs se retirent; les offres cessent. On

met lesdits gants au rabais et M. Z*** se les fait adjuger pour six

mille francs.

A Douvres, mêmes scènes. Tous les gants de Douvres étaient de la main

droite.

Après avoir conclu leur double marché, les deux spéculateurs se

retrouvent à Londres; les gants de la main droite rejoignent ceux de la

main gauche. Dix-huit mille francs ont été bénéficiés sur la douane. De

plus, les vingt mille paires de gants n'ont pas payé un penny de droit

et ont été vendues très-avantageusement pour servir de complément de

toilette aux belles ladies et aux jolies misses aux yeux bleu de mer.

Et voilà comment M. Z... a commencé la série de ses quarante millions.

Il n'est bruit dans le monde littéraire que des lettres posthumes de

Prosper Mérimée, lesquelles vont paraître très-prochainement. On est

déjà fort occupé à lire la dernière oeuvre de l'incomparable conteur:

Dernières nouvelles. Quant à la correspondance en question, elle abonde,

paraît-il, en révélations piquantes et inattendues. On y apprend, par

exemple, que, dès l'année 1864, l'auteur de _Colomba_ avait épousé, en

secret, la comtesse de Montijo, mère de l'impératrice Eugénie. A la

vérité, on soupçonnait depuis longtemps le fait. Trois lettres

l'établissent formellement. Tout cela fait d'autant mieux comprendre ce

qu'on lit sur le manuscrit de la _Chambre bleue_, ce conte à la Boccace

qui nous vient par les _Papier trouvés aux Tuileries_. Je veux parler de

cette signature curieuse: _Le fou de l'impératrice_, Prosper Mérimée.

A l'adresse des peintres de notre temps.

Un travers, une faiblesse de ces artistes consiste à ne vouloir être

critiqués que par ceux qui se connaissent expressément en peinture. La

chose date de loin, dira-t-on, puisqu'il en est déjà question dans la

biographie d'Apelle. Mais de nos jours elle a réellement pris trop

d'importance.--Voici un trait, tout récent, qui démontre combien ce

préjugé des peintres est peu fondé. Le premier venu peut juger un

tableau et le bien juger.

Dimanche dernier, en parcourant les galeries du Louvre, X... se trouvait

derrière un groupe de _gens de maison_, domestiques de tout calibre

émerveillés à l'aspect de tant de belles toiles.

Le tableau de Drolling père, _Un intérieur de cuisine_ y fixa longtemps

les regards des visiteurs en livrée.

--Quelles marmites à donner envie de tâter au pot-au-feu!

--Quelles belles casseroles bien étamées et bien reluisantes!

--Voilà des carottes comme il n'y en a pas sur la table d'un roi!

--C'est fâcheux, observa une chambrière: le manche de ce balai est trop

long et trop gros; on ne pourrait s'en servir.

Vérification faite, la critique est exacte.

Exégèse, où vas-tu?

Philibert Audebrand.

[Illustration: LE PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.--Panorama de Gravelotte et

de Rezonville.]

L'Illustration, No. 1604, 22 novembre 1873 · 第 7 / 28 题