Edifié, maintenant, sur le meurtre de la tourterelle et connaissant le
coupable, Simon Fontenac fut pris de scrupules. Il avait promis de tenir
l'ancienne modiste au courant des recherches effectuées par le jardinier.
Le résultat de l'enquête était piteux et engageait sa responsabilité. En
droit strict, il se sentait obligé à une démarche personnelle auprès de
Mme Alicia, afin de lui présenter ses excuses et de lui offrir une juste
indemnité. Cette visite lui était pénible, car elle mortifiait son
amour-propre, et, en outre, il se souciait peu d'entrer de nouveau en
relations avec la dame. Néanmoins, comme il se piquait de correction et
voulait observer les convenances, il résolut de s'exécuter.
Le lendemain donc, dans l'après-midi, ayant fait un brin de toilette, il
se dirigea vers la villa occupée par Mme Miroufle. Sur l'un des jambages
de la porte grillée, une plaque de marbre était encastrée et on y lisait,
gravé en lettres d'or sur fond noir: «Mon Désir.» Fontenac sonna. Une
petite servante, aux cheveux mal peignés, vint ouvrir, et il se trouva
dans un jardinet où deux tonnelles, enguirlandées de vigne vierge et de
clématites, flanquaient une pelouse ovale, ornée de massifs de dahlias.
Au milieu de ce gazon tondu à ras, un mince jet d'eau retombait, avec un
bruit monotone, dans un bassin où languissaient de maigres poissons
rouges.
Aux questions posées par Simon, qui avait remis sa carte, la servante mal
peignée répondit que madame était au logis. Après quoi elle introduisit
le visiteur dans le salon et annonça qu'elle allait prévenir sa
maîtresse.
Fontenac, resté seul, dut s'armer de patience, car on le fit attendre
assez longtemps et il eut tout le loisir d'examiner la pièce dont les
fenêtres ouvraient sur le jardinet. Elle était prétentieusement meublée
de sièges imitant le style Louis XIV, tendus de soie jaune, et dont les
bois dorés à neuf tiraient à l'œil. Des rideaux et des portières de
brocatelle du même ton, des jardinières en marqueterie à bon marché, une
garniture de cheminée Empire, quatre vulgaires lithographies coloriées
représentant des scènes de chasse à courre et des vues de la grande
Exposition de 1867, complétaient ce mobilier disparate, qui avait dû,
précédemment, garnir le salon d'essayage où l'ancienne modiste recevait
sa clientèle. Aux encoignures, des socles de bois, décorés également d'un
luxe de dorure, supportaient des bustes en plâtre stuqué:--figures
mignardes de femmes libéralement décolletées, qui regardaient en louchant
un papillon posé sur leur épaule nue, ou becquetaient amoureusement des
colombes. Ces déplorables œuvres d'art, qui caractérisaient le goût et
les prédilections de Mme Alicia, rappelèrent désagréablement à Simon la
tourterelle lapidée par Landry. Au même instant, un frou-frou de jupes
traîna dans le couloir et la dame du logis apparut en personne.
Elle avait mis à profit le temps pendant lequel l'ex-juge croquait le
marmot. Coquettement drapée dans un peignoir d'un rose trop juvénile;
aussi soigneusement coiffée et bichonnée que sa servante l'était peu;
maquillée à neuf et étalant tous ses bijoux, elle s'était visiblement
mise en frais pour recevoir son visiteur.
L'acquisition de la villa «Mon Désir» par Mme Miroufle avait eu lieu peu
après l'installation du juge à Chanteraine. La dame, fort désœuvrée et
curieuse, passait une bonne partie de ses journées à la fenêtre, d'où
elle épiait indiscrètement les faits et gestes des voisins. Dès les
premiers mois, elle s'avisa de la présence de Fontenac, dont elle
connaissait le récent divorce. En voyant circuler dans l'avenue ce
quadragénaire bien conservé, alerte comme un chat maigre et jouissant
d'une belle aisance, elle ne put s'empêcher de remarquer que cet ancien
magistrat avait l'étoffe d'un mari très présentable.
Pareille à une imperceptible graine, cette idée s'enfonça dans le cerveau
chimérique d'Alicia. Chauffée par un désir de femme mûre et lasse d'un
long célibat, la semence germa peu à peu, se développa et poussa des
racines tenaces comme chiendent. Tout en s'attifant devant son armoire à
glace, l'ex-modiste pensait involontairement à son voisin de Chanteraine
et se plaisait à bâtir d'aventureux châteaux en Espagne:--cet homme
encore vert devait s'ennuyer de sa solitude et songer à se remarier. Il
était divorcé, père de deux enfants, et ces deux cas rédhibitoires le
rendraient, sans doute, plus coulant sur le choix d'une seconde femme.
Pourquoi ne se mettrait-elle pas sur les rangs? En somme, on avait vu des
choses plus impossibles... Elle se contemplait dans son miroir et se
trouvait encore fort désirable. Ses cheveux se maintenaient épais et
noirs, ses dents étaient irréprochables; ses yeux, estompés au crayon,
jetaient un éclat vif et aguichant, qu'elle jugeait irrésistible. De
plus, elle gardait un cœur chaud et possédait une jolie fortune, qui
s'accroissait encore grâce à des placements avantageux et à d'habiles
spéculations. A la vérité, elle possédait aussi une fille d'adoption,
Nine Dupressoir, qui vivait avec elle, et qu'elle nommait «sa nièce».
Mais, si cette adolescente de quinze ans devenait un obstacle, rien ne
s'opposait à ce qu'on la colloquât dans une pension, jusqu'au jour où
l'on pourrait lui dénicher un mari. D'ailleurs, M. Fontenac étant
affligé de deux enfants, cela mettait les deux parties manche à manche.
Ce rêve matrimonial paraissait donc parfaitement réalisable...
On sait combien vite une idée fixe, ruminée chaque jour, prend de la
vigueur et du corps. A force de penser à ce mariage éventuel, Mme Alicia
le voyait déjà en train de se conclure. Du haut de sa croisée, elle
lorgnait, d'un regard plein de convoitise, les bouquets d'arbres et la
façade renaissance de Chanteraine. Ce logis quasi seigneurial surgissait,
aux yeux de Mme Miroufle, comme le signe représentatif de la
respectabilité qui lui manquait. En imagination, elle s'y installait
déjà, elle y régnait comme une maîtresse majestueuse et imposante et elle
y jouait le rôle de «la dame du château». Pendant l'un de ses voyages à
Paris, elle alla consulter une tireuse de cartes. La devineresse, ayant
lu dans le _grand jeu_, annonça qu'un événement heureux et un changement
de position se préparaient pour sa cliente, et Alicia revint persuadée
que son mariage avec Fontenac entrait dans les vues de la Providence.
Il ne s'agissait plus que de trouver un biais pour nouer des relations
avec le propriétaire de Chanteraine. Là gisait la difficulté. Simon était
sauvage, peu accessible et médiocrement soucieux de se lier avec les gens
du pays. Il défendait à ses enfants de voisiner et fermait obstinément sa
porte aux étrangers. Pendant longtemps, la dame s'ingénia en vain à
pénétrer dans le gîte de cet ours mal léché. Au moment où elle
désespérait d'y réussir, l'envol de sa tourterelle vers le jardin de
Fontenac ranima soudain ses espérances. Elle interpréta cette fuite comme
l'incident heureux prédit par la tireuse de cartes et se hâta de profiter
de l'occasion. Bien que l'accueil de Fontenac eût été aussi cérémonieux
que peu engageant, elle sortit néanmoins de Chanteraine plus gaillarde et
plus entêtée dans sa chimère. La glace était rompue et elle se flattait
d'avoir fait quelque impression sur son voisin. Aussi ne manifesta-t-elle
pas trop de surprise lorsque la petite bonne lui apporta la carte de
Simon. Elle dissimula prudemment sa joie. Sans souci de mettre à
l'épreuve la patience du visiteur, elle s'enferma dans sa chambre et n'en
descendit qu'après avoir préparé minutieusement sa toilette de combat.
Elle entra pimpante dans le salon, avec une caresse dans l'œil et un
gracieux sourire sur les lèvres.
--Oh! monsieur Fontenac, dit-elle en minaudant, que je suis confuse!...
Merci mille fois de votre visite et de votre aimable empressement!...
Prenez donc la peine de vous asseoir.
Mais Simon persista à rester debout et déclara froidement:
--Ne me remerciez pas, madame, je m'acquitte simplement d'un devoir de
conscience... Je vous avais promis que mon jardinier continuerait ses
recherches; c'est ce qui a eu lieu, et elles ont produit un résultat...
inattendu!...
--Votre jardinier a retrouvé ma Bébelle? interrompit Alicia.
--Oui, madame; seulement, il l'a retrouvée morte.
--Ah! mon Dieu!...
Elle s'accrochait au bras de l'ex-juge et paraissait prête à s'évanouir:
--Madame! revenez à vous!... Je suis vraiment désolé...
Mais la tête de la dame se penchait de plus en plus sur l'épaule de son
interlocuteur... Elle persistait dans sa pâmoison, et Fontenac, fort
embarrassé, dut la déposer dans un fauteuil, où elle s'affaissa
lourdement.
--Madame, reprit le juge, effaré et cherchant des yeux une sonnette,
permettez-moi d'appeler votre domestique!...
Alicia, alors, rouvrit ses paupières et, d'une voix mourante:
--Non, non, gémit-elle, cela va se passer... Pardon! je sens combien je
suis ridicule... mais c'est plus fort que moi... Ma pauvre Bébelle qui
m'aimait tant et qui, seule, me consolait de ma solitude!... C'est moi
qui lui préparais son manger, monsieur, et elle buvait dans mon verre...
Elle roulait son mouchoir en tampon et le passait avec précaution sur ses
yeux.
--Dire que je n'ai pu assister à ses derniers moments! continua-t-elle
dans un sanglot; est-elle morte, au moins, de sa belle mort?
--Hélas! non, madame, elle a été tuée d'un coup de pierre.
--Assassinée!... Quelle scélératesse!... Et d'un coup de pierre!... Vrai,
c'est trop cruel et j'en ferai, pour sûr, une maladie...
Les sanglots redoublaient, et Fontenac, fort ennuyé de cette scène
larmoyante, répétait en s'apitoyant:
--Je vous en prie, madame, calmez-vous... Je déplore que cet accident
soit arrivé chez moi, et, ce qui m'est encore plus pénible, c'est que le
coupable soit mon propre fils...
--Ah! voilà qui m'achève! soupira-t-elle. Faut-il que cette peine me
vienne d'une famille vers laquelle je me sentais si fortement attirée?...
--Mais je connais mes devoirs, interrompit l'ancien magistrat, et vous me
permettrez, madame, de vous indemniser du dommage causé.
Elle se leva dolente et, saisissant l'une des mains de Simon dans les
siennes:
--Y pensez-vous, monsieur? protesta-t-elle... Non... Je ne suis pas une
femme d'argent... D'ailleurs, comme le disait mon pauvre défunt Miroufle,
qui était un homme de sens, «il y a des plaies que l'argent ne peut
guérir»... Quant à votre garçon...
--Oh! quant à Landry, affirma résolument Fontenac, je ne le ménagerai
pas... Je le punirai de façon à lui ôter l'envie de recommencer.
--N'en faites rien, monsieur! supplia Mme Miroufle, en retenant plus
étroitement la main qui essayait de se désemprisonner, vous m'affligeriez
davantage... Il sera suffisamment puni par ses remords et je vous demande
sa grâce.
--Vous êtes trop indulgente, madame, répliqua Simon, que l'étreinte
enveloppante de son interlocutrice mettait mal à l'aise. Vous ne savez
pas à quels diables déchaînés j'ai affaire, je ne puis les mater qu'à
force de sévérité...
--Ce n'est pas de la sévérité, mais de la tendresse qu'il leur
faudrait... insinua doucement Alicia.
Elle ne lâchait pas la main de Simon et le conduisait vers le canapé, où
elle l'obligeait de s'asseoir avec elle...
--Oui, ajouta-t-elle en levant ses yeux vers le plafond, les malheureux
petits sont plus à plaindre qu'à blâmer... Feu Miroufle avait coutume de
répéter que les soins affectueux d'une femme sont aussi nécessaires aux
enfants que le pain quotidien... Et il avait raison!... Les hommes, en
général, ne savent pas manier ces jeunes créatures délicates... Leurs
affaires les absorbent; ils deviennent ou trop rigides ou trop
tolérants... Les femmes, au contraire, sont, par nature, dévouées,
patientes et sensibles... Elles ont la maternité dans la peau, quoi! Et
c'est une femme qui pourrait, seule, éduquer et assouplir vos deux
gamins, monsieur Fontenac.
--Je suis d'accord avec vous, madame, acquiesça le propriétaire de
Chanteraine; mais les circonstances ont séparé prématurément mes enfants
de leur mère; la loi me les a confiés et j'avoue que la tâche est bien
rude pour moi...
--En ce cas, pourquoi ne songeriez-vous pas à remplacer celle que la
justice a déclarée indigne des fonctions maternelles? Pourquoi ne vous
remarieriez-vous pas? Vous êtes libre, vous êtes bien portant, vigoureux,
dans la force de l'âge, et vous trouveriez plus d'une femme qui serait
fière et heureuse de vous aider dans votre tâche!...
Tout en parlant, elle se rapprochait et lui coulait une de ces luisantes
et chaudes œillades qu'elle croyait irrésistibles.
--Ah! continua-t-elle plus tendrement, s'il m'était permis de vous
visiter quelquefois à Chanteraine, avec quelle joie, avec quel cœur je
me plairais à m'occuper de vos chers petits et à les rendre dignes d'un
père pour lequel j'ai la plus vive sympathie!...
Fontenac n'était point sot et ne manquait pas de perspicacité. Il comprit
promptement où la dame en voulait venir. Son amour-propre en fut humilié,
la moutarde lui monta au nez.
--Grand merci, madame, déclara-t-il en se rebiffant et en se levant tout
d'une pièce, ma solitude me plaît et l'expérience d'un premier mariage me
suffit... Chat échaudé craint l'eau froide!... Quant à mes enfants, ils
entreront, au mois d'octobre, chacun en pension... Ils n'auront donc pas
le temps de recevoir vos visites qui, permettez-moi de le dire, seraient
plus compromettantes qu'efficaces...
--Monsieur, s'écria Mme Alicia, déconvenue et furieuse de se voir
devinée, qu'entendez-vous par des visites «compromettantes»? Vous vous
trompez singulièrement sur mon compte... Je ne suis pas d'humeur à me
jeter à la tête des gens et, ce que j'en disais, c'était par pure
obligeance... En vérité, vous le prenez d'un ton!...
--Je le prends du ton qu'il faut, riposta Fontenac, et, si vous m'en
croyez, nous en resterons là... J'ai bien l'honneur de vous saluer.
Il ramassa son chapeau et sortit sans se retourner; mais, lorsqu'il eut
atteint le couloir, il put constater, à la façon dont la porte claqua sur
son dos, dans quel état d'exaspération il laissait Mme Miroufle.
Alicia, debout au milieu du salon, déchirait de rage son mouchoir. Une
glace lui renvoya l'image de sa bouche crispée et, de ses yeux
fulgurants:
--Goujat, grommelait-elle, tu me le paieras!