Et le Verbe s'est fait Chair

Je sais un moulin broyant aux infâmes le pain de l'expiation.

Point d'ailes qui batifolent au vent salubre et frisquet des espaces.

Rien du moulin à toit pointu comme un capuchon, par-dessus lequel les

belles filles jettent leur blanc bonnet,--du moulin campé sur la butte

ou la digue, regardant croître les moissons et la marée;--ni du moulin

romantique, du moulin à eau des ballades, trempant ses palettes dans les

cascades folles et s'éclaboussant avec un grondement de tonnerre bon

enfant;--du moulin montagnard qui réduit gaves et ruisseaux en écume

plus blanche que la farine. Jamais de bergamasques mitrons n'en

prennent allègrement le chemin, un sac sur l'épaule; jamais de pimpantes

meunières, affligées d'un meunier jaloux, n'y coquettent avec les

chasse-mulets égrillards.... Non, c'est le pire moulin de Sans-Souci,

car de quoi pourraient bien se soucier les patentés et inamovibles

canapsas?

Je sais une horloge palpitante et convulsive, une horloge en peine comme

une âme, marquant l'heure, exclusive et spéciale, à des trappistes

involontaires qui firent un emploi subversif de leur temps et de leurs

bras.

Mouvement de l'horloge, mouvement du moulin se confondent, battant le

même tic-tac. C'est de la farine qui s'écoule dans ce sablier fatidique.

Horloge et moulin ne font qu'un.

Il y a cinq ans, je vis ce moulin-horloge, et depuis, ne parviens pas à

l'oublier, et depuis, mon pain pétri de farine peu suspecte a contracté

une indélébile amertume de larmes et de sueur; et depuis, toutes mes

heures sonnent au cadran des irréguliers, et comme une épave, je flotte

à la dérive....

Je sais un moulin sinistre que desservent d'incompatibles moulants

maillotés de gris terreux et de fauve comme des bêtes puantes.

N'osant les détranger, la société les étrange. Ils sont jeunes, copieux,

pleins de vie, mais tarés pour le reste de leurs jours. Il n'est

anabaptiste assez efficace qui leur confère une nouvelle virginité

légale. Il n'existe eau lustrale assez lénitive, eau régale assez

corrosive pour laver leurs stigmates. Et telle, la contagion de leurs

turpitudes que leurs rédempteurs deviennent leurs complices!

Manutention unique! Meuniers contre nature, ne moulant de blé que celui

de leur propre pain!

Depuis ma naissance, j'appréciai bien des appareils, découvris nombre

d'engins funèbres, d'ustensiles et d'outils plus condamnables et plus

meurtriers que des armes avérées, souvent je parcourus des ateliers

ressemblant à des arsenaux ou à des champs de torture, mais nulle part

rien ne me troubla comme ce moulin-horloge, dont la grouillante épure me

délabre....

Mon guide préjugeait-il mon impression? Il usa de précautions oratoires,

recourut à d'extrêmes ménagements avant de me conduire devant cette

suprême scène d'ilotisme. Le digne homme m'y prépara, comme à la

nouvelle d'une catastrophe. Il paraît que tous ceux qui affrontèrent la

même géhenne en sortirent blêmes et défaits. Dans ces conditions

qu'adviendrait-il de moi?

Conformément à l'itinéraire, on monte d'abord dans les combles. Le

grenier ne contient, outre la provision de céréales, qu'une manière

d'auge, en forme d'entonnoir, de la contenance d'un setier, et dont la

pointe s'engage, à travers le plancher, dans le corps de la machine

fonctionnant en-dessous. Les meules invisibles mettent le plancher en

trépidation. Il est temps de remplir la trémie lorsque cesse le

ronflement souterrain. Aussi, en attendant que la mesure se soit

écoulée, deux servants apathiques, affalés sur des sacs, sommeillent ou

baguenaudent. Et si le brusque silence du moteur, cessant de leur

chanter sa berceuse, ne les arrache pas à leur indolence, un coup frappé

contre le plafond ou un juron caverneux, venant d'en bas, les rappelle

en sursaut à leur office périodique.

C'était la trémie banale et anodine de tous les moulins, et les deux

faitards chargés de l'alimenter ne risquaient guère de succomber à la

tâche.

A notre entrée, empressés, mais maussades, ils s'étaient mis debout et

en position militaire, par respect.

Je fis la moue, ébauchai un imperceptible mouvement d'épaules voulant

dire: «Peuh! le terrible moulin et les pitoyables meuniers, en vérité!»

Mon inquisitorial conducteur surprit ma pensée, et avec ce séreux et

frigide sourire professionnel des gardes-malades et des geôliers:

--Doucement, cher Monsieur, n'augurez pas trop favorablement de ce

préliminaire. Comme j'ai eu l'honneur de vous en avertir, le moteur de

ce moulin est extrêmement particulier, je dirai même excessivement

particulier.... Puissiez-vous vous familiariser aussi promptement avec

les autres organes de l'appareil, avec la cause qu'avec l'effet. Notez

bien que vos répulsions probables seront toutes physiques, toutes

nerveuses.... Lorsque nous sortirons du laboratoire, pour peu que vous

réfléchissiez au motif de cette révolte sensorielle, vous conviendrez

que c'est surtout l'apparat, la mise en scène, et peut-être le

symbolisme de ce travail qui rebutent et crispent vos fibres

affectives.... En y regardant de plus près, il n'y a pas là de quoi

fouetter un chat ou plaindre un malandrin! Mirage! simple mirage, je

vous assure! Illusion d'optique sentimentale! Mais nos contemporains

envisagent le réel à travers une lentille grossissante, se montent le

coup, nourrissent de si subtiles délicatesses, préjugés si morbides, et,

appréhendant d'occultes actions dans les conjonctures les plus

naturelles, deviennent plus irritables, plus chatouilleux qu'un écorché!

Pendant ce nouveau préambule, mon introducteur soulevait une trappe et

nous descendions un escalier en colimaçon. Arrivés au bas, il s'arrêta

encore, la main posée sur le loquet, comme pour m'accorder une dernière

minute de grâce.

Puis il poussa brusquement la porte et la battit après m'avoir fait

passer devant lui, pour me couper la retraite.

Nous nous trouvions dans une vaste pièce carrée, relativement basse,

qu'éclairait fallacieusement un rang de quatre fenêtres offusquées par

de poudreuses toiles d'araignées,--mais il y flottait encore plus de

brumes que de ténèbres. D'abord j'avais écarquillé les yeux sans rien

voir. Je perçus le courant d'air d'un mouvement giratoire, des ailes ou

des volants passaient en me frôlant de leur haleine, j'entendis rauquer

et corner une sorte de locomobile, sans suspecter le moins du monde que

cette rumeur haletante, rythmique pouvait provenir d'une batterie de

poitrines humaines. Puis, autour de l'arbre de couche, emboîté dans le

corps du moulin, masqué par un travail de charpenterie, je distinguai

une énorme roue horizontale, une lourde roue sans jantes et à dix rais.

A mesure que cette masse tournait, de compacte elle devint grouillante

et articulée; j'y démêlai des tronçons humains et vivants; tantôt un

torse, tantôt une cuisse, maintenant une paire de mollets, aussitôt

après des poings convulsés, et encore un profil, un galbe, l'attache

d'un col athlétique, la rondeur d'un menton, le méplat d'une tempe, et

souvent rien que le rictus d'une bouche, la grenade rouge des lèvres,

l'émail d'une mâchoire, la flamme d'une prunelle. Un instant encore et

ces ébauches se précisèrent, les silhouettes prirent corps, les membres

épars se réunirent et me représentèrent une trentaine de garçons

robustes, de fière encolure, actionnant, trois à chaque rais, la roue

immense et pesante. Penchés en avant, empoignant les rais comme des bras

de levier et de treuil, pesant de toute leur énergie sur le manche, ils

poussaient, marchaient au pas, balançaient les hanches, la croupe levée,

de l'allure moutonnière et passive d'une bête de somme. Ils rôdaient,

rôdaient, sempiternellement, sans proférer une parole, mais non sans

renâcler comme ces rosses aveugles qui manoeuvrent des chevaux de bois

et pour qui le carrousel forain représente le vestibule de la fourrière

et de l'enclos d'équarrissage.

Uniformément vêtus de vestes courtes, découvrant la saillie et la

rondeur du râble, leurs têtes glabres et rases coiffées d'un bonnet

rond, ils viraient, pour virer encore et toujours.

Leurs cheveux soyeux ou crépus, ces cheveux d'adolescents, orgueil de

leurs mères imprévoyantes, tombèrent pitoyablement sous les ciseaux

affectés, en cette colonie, à la tonte des ouailles. Et, aussitôt, à les

voir bretaudés et poupards, on se demande quelles Dalilas de grands

chemins livrèrent ces Samsons à la rancune de notre bourgeoisie

philistine?...

Pour plus de commodité, la plupart ont retroussé leurs manches et quitté

leurs sabots.

Ils sont donc trente pendards charnus, trente frelampiers dans la fleur

de l'âge, qui émeuvent le moulin!

Chaque fois qu'il passe devant moi, un de ces moteurs humains, toujours

le même, lance à haute voix le chiffre des révolutions exécutées par

l'équipe. Il est l'aiguille principale de cette horloge, l'annonciateur

des minutes révolues, le timbre monotone et discord, funèbre comme un

glas. Ainsi tintent les clarines aux fanons des vaches égarées et

coassent les clarinettes funambulesques.

Et chaque fois qu'il braille: un... trois... sept... treize..., c'est

une minute à la sinistre horloge.

Et chaque fois qu'il arrive à deux cents, c'est une heure à l'horloge de

la Malchance.

Alors il se tait et s'arrête tout court. Le surveillant réveille les

deux clampins du grenier. Au-dessus un sac de grain s'écroule dans la

trémie.

J'ai remarqué qu'en nous jetant le chiffre de ses rotations, le compteur

se détournait de notre côté et que ses partenaires, en virant, nous

dévisageaient à leur tour.

Malgré le clair-obscur, la brume et la poussière, ces yeux m'ajustent et

me pénètrent. Il y en a de phosphorescents et de veloutés, de mouillés

comme une pelouse crépusculaire, d'aigus comme la bise de décembre. Les

uns câlins et raccrocheurs évoquent le luminaire des alcôves, d'autres

angoissent et fascinent ainsi qu'une lanterne de coupe-gorge. Et dans

ces visages glabres, blanchis par les longues claustrations, les yeux

les plus pâles, les yeux d'azur et de rosée paraissent ténébreux et

nocturnes.

A mesure que le nombre des révolutions augmente, le marqueur clame d'une

voix de moins en moins assurée. Et, conjointement, ses compagnons

ralentissent le pas, élargissent leurs enjambées, s'arcboutent, se

calent avec plus d'effort, et en s'arrêtant sur moi, les prunelles

deviennent de plus en plus appelantes.

Aux derniers tours la roue gémit, s'enlise, ne démarre qu'à peine; les

propulseurs piétinent sur place, marquent le pas. Ceux qui se

déhanchaient et se carraient avec une certaine jactance, s'alanguissent,

se relâchent. Sourires ambigus, moues veloureuses dégénèrent en une

grimace de détresse.

--Deux cents!... Halte!

Un tour de plus et ils croulaient.

Trente nouveaux colons, dispos et séjournés, qui, adossés aux murs,

badaudaient, bras croisés, en attendant le moment de tourner à la meule,

relèvent leurs camarades exténués. Ces remplaçants se bousculent avec un

empressement inconcevable. Ils se disputeraient même les places à la

roue, ils se battraient pour entrer dans la coursière, si le roulement

n'avait été réglé d'avance, et si des gardiens n'intervenaient dans les

compétitions.

La corvée rapporte à ces bannis les quelques centimes nécessaires pour

se procurer, à la cantine, le tabac et d'autres douceurs. A la fin de

la semaine, ils palpent leur mouture en ces grossiers méreaux de plomb,

monnaie fictive des colonies pénitentiaires.

Et voilà pourquoi, jamais en notre matériel pays, limiers de trait

jappant de plaisir, frétillant de la queue, prodigues de caresses, au

moment où le maraîcher brutal ou le garçon boulanger sournois les

attelle sous la charrette surchargée, ne témoignèrent impatience plus

fébrile et plus inattendue, que ces fils de chrétiens appelés à remplir

cet office bestial.

L'état lamentable de ceux qu'ils suppléent ne les rebute pas. Et même si

de nombreux relais ne guettaient l'instant de s'atteler à la machine, à

peine relevés de corvée, leurs frères rendus, à bout de forces,

retourneraient avidement à ce supplice rémunérateur.

Remontée après chaque heure, l'horloge se remet en mouvement avec une

intrépidité nouvelle, les aiguilles fraîches évoluent sans accroc, les

barres craquent sous les poignes affermies, les pieds se lèvent et

retombent en cadence, la voix du nouveau marqueur, le timbre de

l'horloge résonne plus franchement.

Mais, peu à peu, la gorge du compteur se resserre et se voile,

l'impulsion se ralentit, les visages épanouis se contractent; je vois

des gouttelettes sourdre à leurs fronts, les muscles se bandent moins

facilement, la respiration s'embarrasse, les yeux affleurent aux orbites

et les têtes penchent vers les croupes qui les précèdent.

Quelques tours après, les corps charnus fument comme des chevaux de

labour et se noient dans leurs propres effluves. Une troublante vapeur

d'étuve et de chambrée sature le manège. Le crissement des dents, le

anhèlement des poitrines couvre le ronron félin des meules. La psalmodie

du compteur n'est plus qu'un râle....

Combien nombrai-je de fois deux cents tours, combien s'écoulèrent de ces

heures excentriques, combien de fois les moteurs rompus, écartelés,

firent-ils place à des organes nouveaux? J'ignore aussi bien la somme

des voix sonores et cuivrées que fêla cette horloge patibulaire!

Et cette procession de physionomies qui me sourirent moitié sardoniques,

moitié filiales, qui m'implorèrent en se dirigeant obstinément de mon

côté, qui repassèrent chacune deux cents fois, toujours plus pressantes

et plus pitoyables, avant de se dissiper,--dans quels limbes---

inexaucées!

Sans cesse se reformaient d'autres cortèges de patients, et les nouveaux

venus rappelaient, sans les répéter, leurs obsédants prédécesseurs.

A chaque relais, je regrettais ceux qui ne défileraient plus, et

pourtant, à peine les fraîches recrues s'étaient-elles mises en marche

que je ne vivais plus que par elles et me suspendais à leurs mouvements!

Pupilles dilatées où alternèrent tant de lumière et tant de nuit!

Regards inconciliables qui désarmèrent et s'attendrirent peu à peu!

Sueur plus lamentable que des larmes de vierges! Fluide des aberrations

majeures!...

Aux approches du deux centième tour, les meules cessant de broyer le

grain semblaient se retourner contre leurs moteurs, et moudre, et mordre

avec la rancune de la matière électrisée, cette chaude et copieuse levée

humaine!

Mais le moulin avait beau réduire et fouler ses moulants, la liste en

était inépuisable. Il y avait toujours des ressorts et des mouvements de

rechange.

Je restai sur place, ne pouvant, ne voulant bouger, me remettant à

compter à chaque nouvelle réparation, les deux cents minutes de l'heure

abominable.

Et lorsque la voix du marqueur s'étranglait, que la buée s'épaississait

jusqu'à me dérober les formes de ces patients bien-aimés, je souffrais,

m'épuisais, me fondais comme eux.

La langueur de ces jeunes corps descendait dans mes reins, le long de

mes vertèbres, ces yeux vidaient mes os, pompaient ma moelle, ces

bouches aspiraient mon reste de souffle, ces regards conjurateurs

m'avaient imprégné de leur détresse, ces lèvres jaculatoires

m'enduisaient de leurs tièdes et poignantes implorations, les effluves

de cette adolescence déchue, me damnaient, me réprouvaient avec elle. A

quelles extrémités m'aurait entraîné ce vertige? Leur rédempteur

deviendrait leur complice....

Quand mon guide, effrayé de mon mutisme et de mon inertie, me signifia

que les ateliers se fermaient et m'arracha, presque de force, à cette

dissolvante atmosphère, j'étais plus ivre qu'après une valse effrénée,

j'avais vieilli d'au moins dix ans et je ne sais quelle force, quelle

énergie, quelle sève j'avais dilapidées, quelle portion de mon être

avaient neutralisée ces patients et s'était éventée à leur approche.

Un immense dégoût m'avait pris de tout autre milieu et de tout autre

temps. Le soleil m'offusqua, je trouvai la liberté superflue, et même la

vie....

Désormais, nul exorcisme ne serait assez puissant pour combler le vide

universel.

Je sais un moulin broyant le pain de l'infamie, je sais une horloge aux

rouages de chair pantelante, aux mouvements saccadés comme un spasme.

Horloge et moulin ne font qu'un.

Le moulin-horloge marque une heure exclusive à des trappistes

involontaires, les honnêtes gens diront à la plus abjecte des

peautrailles.

C'est à Merxplas, là-bas, tout au fond de la Campine.... On les a

parqués et numérotés, ils sont plus de deux mille....

Et depuis ma confrontation avec ce mirifique phénomène du

moulin-horloge, mon pain a contracté une amertume indélébile, et quoi

que j'entreprenne, toutes mes heures sonnent au cadran de la

malchance.

Le cycle patibulaire · 第 21 / 35 题