Nous roulions péniblement dans les ornières de la route sablonneuse et
apercevions depuis longtemps les écrasants corps de logis du
Pénitencier, lorsque mon compagnon me désigna du bout de son fouet
quelques croix de bois noir groupées au milieu de la bruyère.
--Le cimetière des colons! proféra-t-il. Et il ajouta en souriant: «Il y
a douze croix. Il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais une de
plus.... C'est beau l'administration.
Puis redevenant grave et raccourcissant les guides: Là seulement le
vagabond dort son premier bon sommeil. Les abeilles lui chantent leurs
douces berceuses et la nature drape de violet--couleur adoptée pour le
deuil des rois--la tombe du plus infime des mendiants!
Combien de dépouilles gueuses engraissent ce sol inculte: carcasses
ravagées de routiers endurcis ou savoureuses pulpes de novices!... Pas
plus que le couperet ne nombre les têtes des guillotinés, ces douze
croix ne comptent les tertres qu'elles foulent en passant.... A chaque
décès le fossoyeur déracine la croix du plus ancien des douze derniers
morts, et en surmonte la nouvelle tombe anonyme....
Mieux que moi vous savez combien le paysan de cette contrée incline au
merveilleux. Aussi les mouvements de ces croix dans la plaine ont-ils
frappé son imagination. Il prétend que l'humeur nomade et réfractaire
des bougres enfouis s'est communiquée, par une vertu diabolique, au
signe rédempteur qui devait protéger leur guenille corporelle. C'est de
leur propre gré que ces croix s'ébranleraient une à une pour rôder à
travers la campagne. Croix errantes, croix en peine! Elles arpentent la
lande fée comme les batteurs d'estrade et les hors la loi tournaient
dans le préau, ou viraient attelés à la meule du moulin. Le paysan leur
a donné ce nom suggestif: Croix Processionnaires.
Moi-même en les apercevant aux heures ambiguës, complices des mirages et
des hallucinations, je les confondis bien souvent avec une compagnie de
corbeaux repus, frileusement serrés l'un contre l'autre.
Cette comparaison me hanta surtout il y a trois ans, pendant une
épidémie de typhus qui faillit dépeupler tout le camp des bagaudes. Dans
l'infirmerie, encore plus sinistre que les autres quartiers du Dépôt,
pour cette raison que les horreurs du lazaret s'y greffent sur celles de
la prison, toute la truandaille, tant les vieillards que les jeunes
garçons, expiraient par totales chambrées.
Là-bas, dans les sablons, les macabres défricheurs ne faisaient que
fouir et tasser la terre, que planter et déplanter les arbrisseaux de la
croix. Mais ils avaient beau s'évertuer, le fléau chômait encore moins
et leur envoyait tombereau sur tombereau d'engrais humain. Aussi mes
douze corbeaux noirs n'avaient-ils jamais été à pareille curée!
Le carnage fut même tel qu'afin de ne pas alarmer les honnêtes
villageois d'alentour le directeur du Dépôt ordonna de ne plus procéder
que la nuit à ces inhumations en masse.
Mais en dépit de la prévoyance administrative, les bergers noctambules,
isolés dans la plaine, assistèrent à des apparitions terrifiantes:
Les Croix Processionnaires si lentes et si graves se mirent, une nuit, à
courir comme des éperdues. Elles allaient tellement vite qu'elles
prenaient à peine le temps d'imposer leurs mains noires sur les fosses
fraîchement remuées. Elles trébuchaient contre les tertres, battaient
des bras, tombaient pour rebondir aussitôt. Et leurs sournois
porte-cierges, les feux follets, au lieu de les calmer et de les
rallier, s'amusaient de leurs gambades et de leurs culbutes,
exaspéraient leur panique en les enlaçant dans de livides spirales
d'éclairs.
Aujourd'hui encore, lorsqu'on mentionne ce prodige, à la veillée, les
fileuses récitent un pater et un ave pour les âmes du Purgatoire et les
gars les plus résolus tirent de fiévreuses bouffées de leurs longues
pipes de Hollande.
Cependant depuis que la _mortalité est redevenue normale_, comme disent
les rapports officiels, les croix ont repris leur allure mesurée, elles
se remettent à marcher lentement, résignées....
--Oui, murmurai-je à mon tour, en embrassant d'un regard presque
nostalgique la plaine violette et le buisson des Croix Processionnaires;
oui, rappelez-vous les vers du Dante: _Tacendo e lagrimendo al passo che
fanno le letane in questo mondo!_