La saisie des meubles surprit Mme Dalignac comme une catastrophe. Elle
consulta ses livres avec attention, compara ses dépenses avec son gain,
additionna les sommes dont elle était redevable, et comprit enfin
qu'elle s'était trompée en ne comptant que sur son courage et sa bonne
volonté. Elle comprit en même temps que son atelier allait être détruit
et que ses ouvrières seraient sans travail. Alors elle se jugea coupable
de négligence. Et en pensant que tout était perdu par sa faute, elle
cacha son visage dans ses mains et pleura.
Clément fut comme étourdi par la mauvaise nouvelle. Malgré tout, il
avait conservé l'espoir de voir prospérer sa tante. Et s'il ne pleura
pas comme elle, il mit aussi ses mains sur son visage.
Lorsqu'il fut plus calme, il chercha un remède au mal qui était dans la
maison. Il n'en trouva pas d'autre que l'association Doublé-Dalignac
soeurs. Il rappela les mots de Mme Doublé: «Je payerai vos dettes et
nous rendrons les machines à ce Juif.» Et ce qu'il dit ensuite était si
juste et si rassurant pour l'avenir que Mme Dalignac se laissa
convaincre et s'abandonna.
Elle vécut peu d'heures tranquilles, car dès le lendemain elle
regrettait la parole donnée. Elle disait tout angoissée:
--Avec elle je ne pourrai rien faire de bien. Quand elle est près de
moi, il me semble qu'elle ferme la porte de mon cerveau et qu'elle en
garde la clef dans sa poche.
D'autres tourments vinrent la harceler.
Que deviendraient Bouledogue et Bergeounette?
Elle savait bien que ni l'une ni l'autre n'entrerait dans l'atelier d'à
côté. Puis elle se vit seule dans son appartement si bruyant depuis
toujours. Elle imagina la porte de communication s'ouvrant à tout moment
pour laisser passer Mme Doublé et ses exigences. Et devant les
désagréments qu'allait lui apporter l'association Doublé-Dalignac
soeurs, elle perdit courage et dit:
--Oh! mon Dieu! Comme il est difficile de vivre.
Son chagrin ne diminua pas. Mme Doublé, qui ne savait pas plus cacher sa
joie que sa colère, l'augmentait par ses familiarités et ses conseils,
et, en très peu de temps, le beau visage de Mme Dalignac se flétrit.
Il me vint une idée. Les sommes qui n'avaient pas été payées par les
anciennes clientes représentaient largement les quelques milliers de
francs que devait Mme Dalignac, et si on pouvait faire rentrer cet
argent, tout serait sauvé.
Mme Dalignac refusa de tenter ce moyen.
--Pas une de ces dames ne consentirait à payer la façon d'une robe usée,
me dit-elle.
Cependant le jour où elle devait donner sa signature d'associée, son
chagrin devint si vif, que je partis avec les factures sans vouloir
l'écouter.
La première cliente à laquelle je m'adressai s'étonna grandement et
promit d'écrire à Mme Dalignac. La seconde rit beaucoup et rappela sa
bonne qui revint bourrue et rageuse pour me pousser dehors. La troisième
dit:
--En voilà une histoire.
J'allais de l'une chez l'autre où j'entendais les mêmes mots de regrets
ou de révolte, mais je ne me décourageais pas. Coûte que coûte il me
fallait de l'argent. J'avais gardé pour la dernière la plus grosse
somme, et mon espoir grandissait. C'était une cliente qui habitait tout
en haut des Champs-Élysées et qui portait plusieurs noms et titres que
Duretour avait transformés en Mme de Machin-Chose.
La femme de chambre disparut avec la facture et revint en m'affirmant
que sa patronne était sortie.
Ma confiance était si grande que je décidai d'attendre le retour de la
riche cliente. J'attendis longtemps, si longtemps que le silence
m'effraya tout à coup, et que je m'aperçus qu'il faisait nuit dans
l'antichambre. Je m'inquiétai vivement de l'heure présente, et je remuai
dans l'espoir de voir arriver quelqu'un. Presque aussitôt j'entendis un
bruit de pas et je reconnus la voix de Mme de Machin-Chose qui
demandait:
--Est-ce que cette couturière attend toujours?
J'eus un bourdonnement dans les oreilles, et avant qu'il eût cessé, la
même voix reprit:
--Renvoyez-la donc.
Dehors, je restai comme assommée. Les hautes lampes électriques
m'éblouissaient de leur lumière et je ne savais plus de quel côté me
diriger pour retourner avenue du Maine. Je voulus m'asseoir sur un banc
pour essayer de mettre un peu d'ordre dans mes idées, mais une peur de
moi-même me fit repartir.
Il me sembla que mes idées tournaient dans ma tête avec une vitesse
effrayante et que rien désormais ne pouvait les arrêter.
En rentrant je trouvai Clément et Mme Doublé assis de chaque côté de Mme
Dalignac. Tous deux étaient rouges comme les gens qui ont beaucoup
parlé, mais si Mme Dalignac restait pâle, je fus surprise de voir que
son visage n'était plus crispé, et qu'il gardait au contraire comme un
reflet de grand contentement.
Son regard ne se posa qu'un instant sur les factures que je tenais à la
main. Elle fit vers Clément un geste que je ne compris pas. Puis elle
prit la plume, la trempa deux fois dans l'encrier et signa le papier qui
était devant elle.
Sur l'avenue, Clément fit montre d'une joie désordonnée en m'apprenant
que sa tante avait donné sa signature de bon coeur parce que Mme Doublé
avait promis d'avancer l'argent nécessaire à l'installation d'une
boutique de tapissier.
Et comme je ne me réjouissais pas avec lui, il me dit, l'air
désagréable:
--Elle n'est pas à plaindre, Mme Doublé saura bien l'enrichir.
* * * * *
Il n'était pas possible de fermer sur l'heure l'atelier de
confectionneuse ainsi que le désirait Mme Doublé. L'engagement pris à la
maison Quibu devait suivre son cours jusqu'à épuisement des modèles, ce
qui n'arriverait qu'à la fin de l'année, et nous n'étions encore qu'au
début d'octobre.
Mme Dalignac prévint cependant les ouvrières afin de laisser libres
celles qui voudraient s'en aller tout de suite. Mais toutes décidèrent
de rester jusqu'à la fin.
--Hé! pardi! on n'est pas pressée d'être mal, disait Félicité Damoure.
Roberte se tortilla longtemps avant de dire:
--Moi, chez une autre patronne, je vais me consommer.
Bouledogue désirait surtout posséder une machine qui lui permettrait de
travailler chez elle tout en soignant sa grand'mère.
Duretour parlait de se marier à la Noël, et Bergeounette était décidée à
faire n'importe quoi plutôt que de retourner auprès de son mari.
Mme Dalignac prêtait attention à ce que chacune disait. Elle les aimait
et souffrait de s'en séparer.
Elles étaient là, avec leurs caractères différents, méchantes ou bonnes,
tristes ou gaies, sottes ou intelligentes, mais toutes courageuses et
appliquées au travail.
Il y avait la belle Vitaline qui faisait penser à un diamant bien
taillé. Ses cheveux et ses yeux brillaient, ses dents brillaient. Son
teint brillait et quand elle remuait, elle semblait jeter de la lumière
sur ses compagnes.
Il y avait Julia qui allait figurer le soir dans les théâtres pour
gagner de quoi acheter des souliers vernis et des gants de peau. Les
souliers qu'elle portait trop courts lui meurtrissaient les pieds, les
gants qu'elle portait trop étroits lui déformaient les mains, mais pour
rien au monde elle n'eût changé la pointure de ces deux objets.
Il y avait aussi Fernande qui déjeunait de trois morceaux de sucre dans
un verre d'alcool, parce qu'elle perdait aux courses, chaque dimanche,
le peu d'argent qu'elle gagnait pendant la semaine.
Il y avait encore Mimi l'orpheline qui n'avait pas seize ans et qui
élevait sa petite soeur.
Et dans le coin le plus reculé, à l'endroit où le jour pénétrait le
moins, il y avait la mendiante. Elle était aussi terne que Vitaline
était brillante et elle avait une façon de regarder qui était comme une
main tendue. Son ton pleurnichard la faisait souvent rabrouer par les
autres. Et Bergeounette qui la détestait l'accusait de tendre une main
derrière et l'autre devant.
Un jour qu'elle s'attardait à l'heure de midi, je ne pus supporter sa
face implorante, et d'un rapide mouvement je lui passai mon
porte-monnaie contenant quelques francs. Elle s'éloigna aussitôt; mais
au lieu de sortir par la porte habituelle, elle traversa la pièce de
coupe où je l'entendis s'arrêter l'espace de quelques secondes.
J'y entrai après elle et je me disposais à demander à Mme Dalignac de
bien vouloir payer le repas que nous prenions ensemble au restaurant,
lorsqu'elle me dit:
--Vous paierez pour moi aujourd'hui, car je n'ai pas le sou.
Le mouvement d'inquiétude qui m'échappa la fit me regarder plus
attentivement. Je rougis alors et elle aussi. Nos regards restèrent en
contact, puis comme si une vive lumière éclairait brusquement le chemin
que venaient de prendre nos deux porte-monnaie, un rire violent nous
saisit. Ce fut comme une vague de gaîté qui nous jeta de droite et de
gauche. Le rire si clair, si léger de Mme Dalignac s'élançait et
s'éparpillait pendant que le mien large et sonore le suivait et
l'accompagnait partout.
Notre déjeuner se composa de rires et de pain sec ce jour-là. Et la
mendiante qui gardait au retour l'air triste des gens qui ont faim put
croire en nous voyant si gaies que nos mets avaient été copieux et
choisis.
* * * * *
Les après-midi de dimanche, lorsque Mme Dalignac était libre je
l'entraînais au jardin du Luxembourg. Elle s'asseyait de préférence aux
endroits où s'était assis son mari, et comme lui elle regardait passer
la foule.
Nous y retrouvions Gabielle et Jacques avec leurs enfants. Jacques ne se
tenait pas beaucoup plus droit qu'autrefois, mais Gabielle portait sa
nouvelle grossesse de telle sorte qu'il était bien difficile aux
passants de l'ignorer. Elle n'était pas moins fière de marcher entre le
petit garçon et la petite fille de Sandrine qu'elle avait su faire
rendre à leur père. Le petit Jacques l'appelait maman et ne la quittait
guère. C'était un joli enfant qui s'effarouchait de la moindre
bousculade et refusait de s'éloigner, tandis que la petite Sandrine se
mêlait à tous les groupes et savait toujours retrouver ses parents.
Oh! comme elle ressemblait à sa mère, la petite Sandrine. Mêmes cheveux
soyeux et bouclés, mêmes yeux dont le regard semblait vous avertir que
l'on pouvait compter sur elle. Elle n'avait que huit ans et déjà son
tout petit visage avait une expression sérieuse.
Jacques était en admiration devant sa fille.
Il lui prenait les mains comme il les prenait autrefois à Sandrine, et
il lui disait tout ému:
--Petite chère amie.
A les regarder Mme Dalignac oubliait sa peine. Elle y pensait encore
quand la petite famille n'était plus là, et elle disait comme pour elle
seule:
--Ce Jacques...
Pour moi, c'était surtout le changement de Gabielle qui me surprenait.
Elle paraissait si heureuse auprès de son mari que j'osai lui demander
en confidence:
--Vous aimez Jacques maintenant?
--Oui, je l'aime, répondit-elle vivement.
Et tout de suite elle ajouta avec orgueil:
--Lui aussi m'aime.
Bouledogue ne faisait que passer dans le jardin. Elle nous confiait d'un
coup d'oeil sa grand'mère, et gagnait au plus vite l'avenue de
l'Observatoire.
Puis c'était Clément qui nous rejoignait.
Je le voyais venir de loin. Le haut de son corps gardait beaucoup
d'aisance, mais il avait je ne savais quoi qui l'alourdissait par en
bas. Et toujours il me faisait penser à un arbre qui se serait déplacé
sans jamais sortir de terre une seule de ses racines.
Il s'asseyait auprès de nous, mais s'il prenait beaucoup de place sur le
banc, ses remarques sur les passants n'étaient jamais méchantes ni
ennuyeuses.
L'automne était doux. Les moineaux gorgés de graines délaissaient le
pain qu'on leur offrait, et les pigeons, isolés, ou par groupes dans les
arbres, semblaient de gros fruits mûrs tout prêts à se détacher des
branches.
Autour de nous, les feuilles tombaient une à une, sans hâte ni bruit.
* * * * *
A l'heure du dîner j'accompagnais Mme Dalignac et Clément chez Rose. Ces
soirées du dimanche passées en famille ne me laissaient jamais de
regret. Églantine m'embrassait comme une soeur très affectueuse. Les
enfants me recevaient avec des cris joyeux, et Rose fraîche et parée me
semblait plus belle que les plus belles fleurs du Luxembourg. Elle aussi
me recevait affectueusement. Elle n'était pas très flattée de m'avoir
pour belle-soeur, mais elle m'aimait à cause de ma ressemblance avec
Églantine.
J'avais toujours entendu parler de cette ressemblance sans y apporter la
moindre attention. Mais ce soir, parce que Rose insistait en faisant des
comparaisons, une curiosité me vint, et je levai le nez vers une glace
qui reflétait toute la famille autour de la table et me renvoyait mon
image.
Je restai tout d'abord stupéfaite de ma pâleur, et j'eus l'impression
que je me voyais pour la première fois.
C'était à moi ce visage aux traits si réguliers qu'il me faisait penser
à des lignes tracées sur du papier blanc?
Non, je ne ressemblais pas à Églantine dont le teint était rosé comme
celui de sa soeur et qui avait le front très haut. Ses joues minces
avaient bien la même forme que les miennes, et son menton une fossette
toute pareille, mais ses yeux, bleus comme les miens, me rappelaient
ceux de Mme Dalignac. Et si ses cheveux trop lourds croulaient aussi de
tous côtés, la nuance en était plus unie et beaucoup plus claire.
C'était surtout à ses yeux que je revenais. Ils étaient si calmes et si
doux qu'on avait de la peine à en détourner les siens. La lumière y
entrait profondément et on eût dit qu'il faisait jour derrière eux.
Dans l'espoir de trouver les miens semblables je voulus les revoir, mais
je ne les retrouvai pas. Il me sembla voir à leur place deux fenêtres
largement ouvertes où quelqu'un se tenait penché.
* * * * *
Mme Doublé n'attendit pas la fermeture de l'atelier pour obliger sa
belle-soeur à créer des modèles et faire les essayages de ses clientes.
C'était pour Mme Dalignac une fatigue de plus qui la laissait déprimée
et nerveuse à l'excès. La journée finie, elle refusait de manger et
restait tassée sur un tabouret au lieu de s'étendre sur la chaise longue
du patron.
A l'heure du coucher, elle disait:
--Je suis si lasse que j'ai la paresse de me mettre au lit et que
l'envie me vient de me coucher dessous comme un chien.
Elle, qui n'avait jamais été malade, souffrait des reins maintenant. Son
beau corps si droit se ployait pendant les heures de travail. Alors, les
coudes appuyés sur la table, elle me disait pour s'excuser de ce repos:
--Il y a des moments où je ressens comme une lassitude de mort.
Mme Doublé n'était pas lasse, jamais elle n'avait paru aussi active. Son
acte d'association en main, elle obligeait Mme de Machin-Chose et les
autres à payer leurs notes arriérées. Elle savait ce qu'il fallait leur
dire pour cela, et la somme rentrée ainsi grossissait de jour en jour.
Mme Doublé reconnaissait que cet argent ne lui appartenait pas, mais
elle en remettait le règlement à plus tard; pour l'instant il lui
servait à dédommager le propriétaire et à faire à Clément les avances
nécessaires à sa boutique de tapissier.
Clément ne lui savait aucun gré de ces avances. Il les recevait comme
son dû, et refusait de lui en donner reçu sous prétexte qu'elle n'avait
pas encore sorti un sou de sa poche, et qu'il était tout aussi capable
qu'elle de faire payer les anciennes clientes de sa tante.
Mme Doublé en convenait avec lui, mais elle se froissait de son
insolence et se vengeait sur Mme Dalignac en lui reprochant sa
négligence passée. Elle alla même jusqu'à prétendre que le patron avait
manqué de soins faute de cet argent. Et pour la dixième fois peut-être,
elle répéta sur le ton élevé, qui lui était habituel:
--Ah! pôvre frère, c'est une femme comme moi qu'il lui aurait fallu.
Je crus qu'elle allait sortir violemment comme les autres fois, mais ce
fut de mon côté qu'elle se lança pour me dire:
--Je n'aime pas à être regardée de cette façon-là.
Je baissai les yeux, car je sentais bien que je ne pourrais jamais la
regarder d'une autre façon.
Pour meubler sa boutique Clément emportait de chez Mme Dalignac tout ce
qu'il lui était possible d'emporter. Il disait seulement à sa tante:
--Je prends ça.
Elle riait de le voir si chargé, et devant mon air confus, elle disait
tout heureuse:
--Laissez donc, ce qui est à moi est à lui.
A mes reproches Clément répondait:
--Elle laissera prendre cela aux autres, autant vaut-il que ce soit moi
qui en profite.
De notre futur logement il n'était pas question. «L'arrière-boutique
suffira», avait dit Clément. Et en deux autres phrases il avait désigné
l'emplacement de notre mobilier. «Ici, un lit pour dormir, et là, une
table pour manger.»
Cette arrière-boutique était humide et noire.
Jamais le soleil n'y avait pénétré et il s'en dégageait une odeur qui
m'obligeait à m'en éloigner dès que j'y entrais.
Clément riait si fort de ma répugnance que je finissais par faire comme
lui.
Rien ne le rebutait. Il lavait les murs, grattait le parquet et décorait
sa boutique sans accepter aucun conseil.
Le soir, assis bien à l'aise entre sa tante et moi, il disait ses
espoirs de richesse, et faisait des projets d'avenir. Maintenant qu'il
avait une boutique il désirait une maison de campagne. Et bien souvent
sur une carte des environs de Paris étalée sous la lampe, il suivait du
bout de son crayon la Seine ou la Marne, à la recherche d'un endroit
joli et d'accès facile. Il me forçait à suivre avec lui, et disait:
--Choisissez-nous un beau pays.
Je me lassais vite de chercher. Ma pensée s'en allait loin de la Seine
ou de la Marne, vers un pays que j'avais choisi depuis longtemps et où
j'aurais voulu vivre toujours.
Ce pays, c'était une colline toute fleurie de bruyères roses qui
s'appelait la Rozelle.
C'était aussi une rivière étroite et pleine de cailloux blancs qui
s'appelait la Vive.
C'était encore un grand bois de sapins qui tenait tête au vent, et dont
les grands arbres gardaient à leur pied un rond de sable sec où l'on
pouvait s'asseoir et attendre la fin de la pluie. Dans ce pays il y
avait un chien qui venait glisser son museau frais au creux de ma main.
Et tout près de la rivière, dans une maison grande ouverte au soleil, il
y avait un homme d'une trentaine d'années, au regard attentif, et au
visage qui ne semblait fait que de douceur et de bonté.
* * * * *
Le quinze décembre approchait. C'était la date fixée pour notre mariage,
et déjà Mme Dalignac s'occupait des derniers préparatifs. Cependant,
avant de fêter ce grand jour, elle tenait absolument à se rendre sur la
tombe de son mari. Elle était obsédée par cette idée depuis plus d'une
semaine; mais comme elle se sentait vraiment souffrante et que le
cimetière de Bagneux était loin, elle avait comme une crainte d'y aller
seule.
Je ne demandais pas mieux que de l'accompagner, mais pour cela il nous
fallait assurer le travail des ouvrières pendant notre absence, et nous
avions déjà tant à faire au cours de la journée qu'il nous était
impossible de faire plus.
Clément qui ne s'embarrassait d'aucune difficulté nous conseilla de
veiller un peu et de partir le lendemain matin avant l'arrivée des
ouvrières. C'était en effet le seul moyen qui pouvait nous permettre de
nous absenter ensemble, et Mme Dalignac décida de l'employer le soir
même. Cette fois encore elle ne comptait que sur son courage, mais comme
elle était à bout de forces, elle dut renoncer à la veillée dès le
début.
Il n'en était pas de même pour moi. Trois jours seulement me séparaient
de mon mariage. J'étais dans un état fébrile qui m'empêchait de sentir
la fatigue, et la nuit passa sans que je me fusse aperçue de la longueur
du temps.
Vers cinq heures du matin, alors que je finissais de préparer l'ouvrage,
un bruit de sabots que l'on traîne en marchant monta de l'avenue. Un
deuxième suivit, puis d'autres encore, et bientôt des chocs de roues
cognant durement contre les pavés se mêlèrent aux chocs des sabots.
Je ne me souvenais pas d'avoir jamais entendu ce bruit et j'ouvris la
fenêtre pour regarder en bas.
C'étaient les balayeurs de la ville qui sortaient d'une baraque proche
où ils venaient de prendre leurs instruments de nettoyage. Les hommes
roulaient les brouettes chargées de pelles et de tuyaux, et les femmes
portaient plusieurs balais sur l'épaule. Tous s'en allaient lentement,
avec une démarche lourde comme s'ils étaient déjà fatigués de la journée
à venir.
Les chevaux attelés aux tombereaux débouchèrent à leur tour de la rue
voisine. Eux aussi avançaient lentement. Leurs fers claquaient à faux
sur le pavé. Et sous l'énorme lassitude qui semblait peser sur eux, leur
échine se creusait, et leur ventre se rapprochait de terre.
Je refermai la fenêtre quand ils eurent disparu sous les lumières
lointaines, mais il me fut impossible de me tenir tranquille.
Pour ne pas réveiller Mme Dalignac que j'entendais remuer et se plaindre
en dormant, j'entrai dans l'atelier où il me sembla bientôt que je
troublais le repos des machines. A mon passage, l'une d'elles laissa
tomber une goutte d'huile. Une autre fit deux tours de roue lorsque je
frôlai sa courroie et deux ou trois firent entendre de forts craquements
quoique je fusse loin d'elles.
Je revins dans la pièce de coupe, et j'essayai de dormir quelques
minutes sur la table, comme au temps des dures veillées, mais ce ne fut
pas le sommeil qui vint, ce fut le souvenir d'une scène qui me faisait
détester Clément et que les balayeurs m'avaient fait oublier un instant.
La veille, tandis qu'il se préparait à emporter la chaise longue du
patron ainsi que trois des meilleurs tabourets, Mme Dalignac l'avait
retenu pour lui emprunter une petite somme dont elle avait besoin sur
l'heure. Aussitôt, j'avais vu les traits de Clément se durcir et ses
prunelles devenir fixes. Il avait posé son fardeau de mauvaise grâce, et
compté une à une les pièces blanches en les faisant sonner sur la table,
puis en reprenant la chaise et les tabourets, il avait dit d'un ton sec
à sa tante:
--Tu n'oublieras pas de me rendre cet argent qui est à moi.
Le beau regard de Mme Dalignac avait eu comme un chavirement. Elle avait
fait oui de la tête, en essayant de sourire, puis elle s'était levée
pour aider son neveu qui passait difficilement la porte avec son
chargement, et quand enfin elle avait pu sourire elle s'était tournée
vers moi pour me dire:
--Il est bien mal luné, aujourd'hui, notre Clément.
Ma rancune ne voulait pas s'apaiser. Je ne pouvais éloigner de ma pensée
les yeux fixes de Clément, et c'était sans joie que je regardais ma robe
blanche étalée sur le mannequin. Le roulement d'un tramway me rappela
que nous devions partir à Bagneux de bonne heure, et aussitôt j'éveillai
Mme Dalignac.
* * * * *
Dans la grande allée du cimetière il n'y avait personne d'autre que
nous, et une frayeur me vint à entendre le bruit de nos pas sur le
gravier. Mme Dalignac marchait vite et me dépassait. Elle avançait dans
un mouvement qui la soulevait si fort que je voyais toute la semelle de
ses souliers.
Ma frayeur augmenta quand il nous fallut prendre les allées de traverse.
Elles étaient boueuses et noires, et des fleurs pourrissaient sur toutes
les tombes. A chaque instant nous faisions lever des merles. Il y en
avait de très noirs au vol vif et aux plumes allongées, mais d'autres
étaient gris et courts et semblaient des pierres qui auraient eu des
ailes. Ils disparaissaient comme ils étaient apparus et rien ne venait
dénoncer leurs retraites.
Je m'assis sur une dalle de granit, tandis que Mme Dalignac se couchait
à moitié sur la pierre bombée qui recouvrait son mari.
Elle resta sans mouvement, la joue appuyée sur son bras comme sur un
oreiller, et sans l'expression d'intolérable souffrance qui la rendait
méconnaissable j'aurais pu croire qu'elle s'était endormie.
Dans ce coin de cimetière où un grand carré de terre restait en friche,
les moindres bruits me causaient de longs tressaillements. Les fourrés
s'agitaient, et des glissements traçaient des sillons dans les herbes
couchées.
Du côté des tombes les choses paraissaient vivre aussi. Une pierre
brisée et dressée semblait une tête décharnée implorant on ne savait
quel secours d'en haut. Un arbre complètement dépouillé de ses feuilles
tendait vers nous ses branches raides et noires, et dans l'allée proche
un cyprès gémissait comme s'il était seul à supporter le vent humide.
Deux corbeaux s'abattirent sur une croix blanche. Ils paraissaient
épuisés et il leur fallut de longues minutes avant de pouvoir se tenir
d'aplomb; mais à peine avaient-ils trouvé l'immobilité nécessaire à leur
repos, que la voix dure d'un autre corbeau qui passait au loin les fit
repartir comme en détresse.
Mme Dalignac avait entendu aussi le rude appel, et, comme si elle y
répondait, elle demanda:
--Quelle heure est-il?
Je tirai de mon corsage la petite montre d'or qu'elle m'avait donnée, et
je vis qu'il était neuf heures. Elle sursauta:
--Et l'atelier, dit-elle.
Je dus l'aider à se mettre debout. Elle se plaignit d'une grande
faiblesse dans les jambes et pour marcher elle fut obligée de s'appuyer
à mon épaule.
Elle s'inquiétait à l'idée que sa présence manquait aux ouvrières, mais,
chaque fois qu'elle voulait hâter le pas, sa tête penchait brusquement
en avant. Comme nous allions sortir du cimetière elle m'arrêta:
--Attendez, je ne vois plus clair.
Je la regardai. Elle n'était pas plus pâle que l'instant d'avant, et
dans ses yeux si doux il n'y avait rien de changé.
Elle fit encore un pas, toucha le grand portail comme pour y chercher un
nouvel appui, et sans un mot elle s'affaissa malgré mes efforts pour la
retenir.
Deux hommes la portèrent dans un hôtel proche. Le médecin qui vint
m'attira un peu à l'écart pour me poser quelques questions. Et comme je
m'informais de la gravité du mal de Mme Dalignac, il me dit simplement:
--Elle va mourir.
J'eus un instant l'espoir qu'il se trompait.
Après quelques soins, Mme Dalignac serra ma main qui tenait la sienne,
et je vis qu'elle voulait parler. Mais ses lèvres ne remuèrent pas, sa
gorge seulement fit de grands efforts et je compris qu'elle disait:
--L'atelier, l'atelier.
Puis ses yeux se fermèrent. Toute souffrance s'effaça de son visage et
son souffle cessa.
* * * * *
Midi sonnait aux églises et sifflait aux usines lorsque j'entrai de
nouveau dans l'atelier. Toutes les ouvrières étaient debout, prêtes à
sortir. Bergeounette, penchée à la fenêtre, s'assurait que le chemin
était libre, et Duretour chantait de sa voix fausse et joyeuse:
Paris, Paris,
Paradis de la femme.
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.