XVIII

La saisie des meubles surprit Mme Dalignac comme une catastrophe. Elle

consulta ses livres avec attention, compara ses dépenses avec son gain,

additionna les sommes dont elle était redevable, et comprit enfin

qu'elle s'était trompée en ne comptant que sur son courage et sa bonne

volonté. Elle comprit en même temps que son atelier allait être détruit

et que ses ouvrières seraient sans travail. Alors elle se jugea coupable

de négligence. Et en pensant que tout était perdu par sa faute, elle

cacha son visage dans ses mains et pleura.

Clément fut comme étourdi par la mauvaise nouvelle. Malgré tout, il

avait conservé l'espoir de voir prospérer sa tante. Et s'il ne pleura

pas comme elle, il mit aussi ses mains sur son visage.

Lorsqu'il fut plus calme, il chercha un remède au mal qui était dans la

maison. Il n'en trouva pas d'autre que l'association Doublé-Dalignac

soeurs. Il rappela les mots de Mme Doublé: «Je payerai vos dettes et

nous rendrons les machines à ce Juif.» Et ce qu'il dit ensuite était si

juste et si rassurant pour l'avenir que Mme Dalignac se laissa

convaincre et s'abandonna.

Elle vécut peu d'heures tranquilles, car dès le lendemain elle

regrettait la parole donnée. Elle disait tout angoissée:

--Avec elle je ne pourrai rien faire de bien. Quand elle est près de

moi, il me semble qu'elle ferme la porte de mon cerveau et qu'elle en

garde la clef dans sa poche.

D'autres tourments vinrent la harceler.

Que deviendraient Bouledogue et Bergeounette?

Elle savait bien que ni l'une ni l'autre n'entrerait dans l'atelier d'à

côté. Puis elle se vit seule dans son appartement si bruyant depuis

toujours. Elle imagina la porte de communication s'ouvrant à tout moment

pour laisser passer Mme Doublé et ses exigences. Et devant les

désagréments qu'allait lui apporter l'association Doublé-Dalignac

soeurs, elle perdit courage et dit:

--Oh! mon Dieu! Comme il est difficile de vivre.

Son chagrin ne diminua pas. Mme Doublé, qui ne savait pas plus cacher sa

joie que sa colère, l'augmentait par ses familiarités et ses conseils,

et, en très peu de temps, le beau visage de Mme Dalignac se flétrit.

Il me vint une idée. Les sommes qui n'avaient pas été payées par les

anciennes clientes représentaient largement les quelques milliers de

francs que devait Mme Dalignac, et si on pouvait faire rentrer cet

argent, tout serait sauvé.

Mme Dalignac refusa de tenter ce moyen.

--Pas une de ces dames ne consentirait à payer la façon d'une robe usée,

me dit-elle.

Cependant le jour où elle devait donner sa signature d'associée, son

chagrin devint si vif, que je partis avec les factures sans vouloir

l'écouter.

La première cliente à laquelle je m'adressai s'étonna grandement et

promit d'écrire à Mme Dalignac. La seconde rit beaucoup et rappela sa

bonne qui revint bourrue et rageuse pour me pousser dehors. La troisième

dit:

--En voilà une histoire.

J'allais de l'une chez l'autre où j'entendais les mêmes mots de regrets

ou de révolte, mais je ne me décourageais pas. Coûte que coûte il me

fallait de l'argent. J'avais gardé pour la dernière la plus grosse

somme, et mon espoir grandissait. C'était une cliente qui habitait tout

en haut des Champs-Élysées et qui portait plusieurs noms et titres que

Duretour avait transformés en Mme de Machin-Chose.

La femme de chambre disparut avec la facture et revint en m'affirmant

que sa patronne était sortie.

Ma confiance était si grande que je décidai d'attendre le retour de la

riche cliente. J'attendis longtemps, si longtemps que le silence

m'effraya tout à coup, et que je m'aperçus qu'il faisait nuit dans

l'antichambre. Je m'inquiétai vivement de l'heure présente, et je remuai

dans l'espoir de voir arriver quelqu'un. Presque aussitôt j'entendis un

bruit de pas et je reconnus la voix de Mme de Machin-Chose qui

demandait:

--Est-ce que cette couturière attend toujours?

J'eus un bourdonnement dans les oreilles, et avant qu'il eût cessé, la

même voix reprit:

--Renvoyez-la donc.

Dehors, je restai comme assommée. Les hautes lampes électriques

m'éblouissaient de leur lumière et je ne savais plus de quel côté me

diriger pour retourner avenue du Maine. Je voulus m'asseoir sur un banc

pour essayer de mettre un peu d'ordre dans mes idées, mais une peur de

moi-même me fit repartir.

Il me sembla que mes idées tournaient dans ma tête avec une vitesse

effrayante et que rien désormais ne pouvait les arrêter.

En rentrant je trouvai Clément et Mme Doublé assis de chaque côté de Mme

Dalignac. Tous deux étaient rouges comme les gens qui ont beaucoup

parlé, mais si Mme Dalignac restait pâle, je fus surprise de voir que

son visage n'était plus crispé, et qu'il gardait au contraire comme un

reflet de grand contentement.

Son regard ne se posa qu'un instant sur les factures que je tenais à la

main. Elle fit vers Clément un geste que je ne compris pas. Puis elle

prit la plume, la trempa deux fois dans l'encrier et signa le papier qui

était devant elle.

Sur l'avenue, Clément fit montre d'une joie désordonnée en m'apprenant

que sa tante avait donné sa signature de bon coeur parce que Mme Doublé

avait promis d'avancer l'argent nécessaire à l'installation d'une

boutique de tapissier.

Et comme je ne me réjouissais pas avec lui, il me dit, l'air

désagréable:

--Elle n'est pas à plaindre, Mme Doublé saura bien l'enrichir.

* * * * *

Il n'était pas possible de fermer sur l'heure l'atelier de

confectionneuse ainsi que le désirait Mme Doublé. L'engagement pris à la

maison Quibu devait suivre son cours jusqu'à épuisement des modèles, ce

qui n'arriverait qu'à la fin de l'année, et nous n'étions encore qu'au

début d'octobre.

Mme Dalignac prévint cependant les ouvrières afin de laisser libres

celles qui voudraient s'en aller tout de suite. Mais toutes décidèrent

de rester jusqu'à la fin.

--Hé! pardi! on n'est pas pressée d'être mal, disait Félicité Damoure.

Roberte se tortilla longtemps avant de dire:

--Moi, chez une autre patronne, je vais me consommer.

Bouledogue désirait surtout posséder une machine qui lui permettrait de

travailler chez elle tout en soignant sa grand'mère.

Duretour parlait de se marier à la Noël, et Bergeounette était décidée à

faire n'importe quoi plutôt que de retourner auprès de son mari.

Mme Dalignac prêtait attention à ce que chacune disait. Elle les aimait

et souffrait de s'en séparer.

Elles étaient là, avec leurs caractères différents, méchantes ou bonnes,

tristes ou gaies, sottes ou intelligentes, mais toutes courageuses et

appliquées au travail.

Il y avait la belle Vitaline qui faisait penser à un diamant bien

taillé. Ses cheveux et ses yeux brillaient, ses dents brillaient. Son

teint brillait et quand elle remuait, elle semblait jeter de la lumière

sur ses compagnes.

Il y avait Julia qui allait figurer le soir dans les théâtres pour

gagner de quoi acheter des souliers vernis et des gants de peau. Les

souliers qu'elle portait trop courts lui meurtrissaient les pieds, les

gants qu'elle portait trop étroits lui déformaient les mains, mais pour

rien au monde elle n'eût changé la pointure de ces deux objets.

Il y avait aussi Fernande qui déjeunait de trois morceaux de sucre dans

un verre d'alcool, parce qu'elle perdait aux courses, chaque dimanche,

le peu d'argent qu'elle gagnait pendant la semaine.

Il y avait encore Mimi l'orpheline qui n'avait pas seize ans et qui

élevait sa petite soeur.

Et dans le coin le plus reculé, à l'endroit où le jour pénétrait le

moins, il y avait la mendiante. Elle était aussi terne que Vitaline

était brillante et elle avait une façon de regarder qui était comme une

main tendue. Son ton pleurnichard la faisait souvent rabrouer par les

autres. Et Bergeounette qui la détestait l'accusait de tendre une main

derrière et l'autre devant.

Un jour qu'elle s'attardait à l'heure de midi, je ne pus supporter sa

face implorante, et d'un rapide mouvement je lui passai mon

porte-monnaie contenant quelques francs. Elle s'éloigna aussitôt; mais

au lieu de sortir par la porte habituelle, elle traversa la pièce de

coupe où je l'entendis s'arrêter l'espace de quelques secondes.

J'y entrai après elle et je me disposais à demander à Mme Dalignac de

bien vouloir payer le repas que nous prenions ensemble au restaurant,

lorsqu'elle me dit:

--Vous paierez pour moi aujourd'hui, car je n'ai pas le sou.

Le mouvement d'inquiétude qui m'échappa la fit me regarder plus

attentivement. Je rougis alors et elle aussi. Nos regards restèrent en

contact, puis comme si une vive lumière éclairait brusquement le chemin

que venaient de prendre nos deux porte-monnaie, un rire violent nous

saisit. Ce fut comme une vague de gaîté qui nous jeta de droite et de

gauche. Le rire si clair, si léger de Mme Dalignac s'élançait et

s'éparpillait pendant que le mien large et sonore le suivait et

l'accompagnait partout.

Notre déjeuner se composa de rires et de pain sec ce jour-là. Et la

mendiante qui gardait au retour l'air triste des gens qui ont faim put

croire en nous voyant si gaies que nos mets avaient été copieux et

choisis.

* * * * *

Les après-midi de dimanche, lorsque Mme Dalignac était libre je

l'entraînais au jardin du Luxembourg. Elle s'asseyait de préférence aux

endroits où s'était assis son mari, et comme lui elle regardait passer

la foule.

Nous y retrouvions Gabielle et Jacques avec leurs enfants. Jacques ne se

tenait pas beaucoup plus droit qu'autrefois, mais Gabielle portait sa

nouvelle grossesse de telle sorte qu'il était bien difficile aux

passants de l'ignorer. Elle n'était pas moins fière de marcher entre le

petit garçon et la petite fille de Sandrine qu'elle avait su faire

rendre à leur père. Le petit Jacques l'appelait maman et ne la quittait

guère. C'était un joli enfant qui s'effarouchait de la moindre

bousculade et refusait de s'éloigner, tandis que la petite Sandrine se

mêlait à tous les groupes et savait toujours retrouver ses parents.

Oh! comme elle ressemblait à sa mère, la petite Sandrine. Mêmes cheveux

soyeux et bouclés, mêmes yeux dont le regard semblait vous avertir que

l'on pouvait compter sur elle. Elle n'avait que huit ans et déjà son

tout petit visage avait une expression sérieuse.

Jacques était en admiration devant sa fille.

Il lui prenait les mains comme il les prenait autrefois à Sandrine, et

il lui disait tout ému:

--Petite chère amie.

A les regarder Mme Dalignac oubliait sa peine. Elle y pensait encore

quand la petite famille n'était plus là, et elle disait comme pour elle

seule:

--Ce Jacques...

Pour moi, c'était surtout le changement de Gabielle qui me surprenait.

Elle paraissait si heureuse auprès de son mari que j'osai lui demander

en confidence:

--Vous aimez Jacques maintenant?

--Oui, je l'aime, répondit-elle vivement.

Et tout de suite elle ajouta avec orgueil:

--Lui aussi m'aime.

Bouledogue ne faisait que passer dans le jardin. Elle nous confiait d'un

coup d'oeil sa grand'mère, et gagnait au plus vite l'avenue de

l'Observatoire.

Puis c'était Clément qui nous rejoignait.

Je le voyais venir de loin. Le haut de son corps gardait beaucoup

d'aisance, mais il avait je ne savais quoi qui l'alourdissait par en

bas. Et toujours il me faisait penser à un arbre qui se serait déplacé

sans jamais sortir de terre une seule de ses racines.

Il s'asseyait auprès de nous, mais s'il prenait beaucoup de place sur le

banc, ses remarques sur les passants n'étaient jamais méchantes ni

ennuyeuses.

L'automne était doux. Les moineaux gorgés de graines délaissaient le

pain qu'on leur offrait, et les pigeons, isolés, ou par groupes dans les

arbres, semblaient de gros fruits mûrs tout prêts à se détacher des

branches.

Autour de nous, les feuilles tombaient une à une, sans hâte ni bruit.

* * * * *

A l'heure du dîner j'accompagnais Mme Dalignac et Clément chez Rose. Ces

soirées du dimanche passées en famille ne me laissaient jamais de

regret. Églantine m'embrassait comme une soeur très affectueuse. Les

enfants me recevaient avec des cris joyeux, et Rose fraîche et parée me

semblait plus belle que les plus belles fleurs du Luxembourg. Elle aussi

me recevait affectueusement. Elle n'était pas très flattée de m'avoir

pour belle-soeur, mais elle m'aimait à cause de ma ressemblance avec

Églantine.

J'avais toujours entendu parler de cette ressemblance sans y apporter la

moindre attention. Mais ce soir, parce que Rose insistait en faisant des

comparaisons, une curiosité me vint, et je levai le nez vers une glace

qui reflétait toute la famille autour de la table et me renvoyait mon

image.

Je restai tout d'abord stupéfaite de ma pâleur, et j'eus l'impression

que je me voyais pour la première fois.

C'était à moi ce visage aux traits si réguliers qu'il me faisait penser

à des lignes tracées sur du papier blanc?

Non, je ne ressemblais pas à Églantine dont le teint était rosé comme

celui de sa soeur et qui avait le front très haut. Ses joues minces

avaient bien la même forme que les miennes, et son menton une fossette

toute pareille, mais ses yeux, bleus comme les miens, me rappelaient

ceux de Mme Dalignac. Et si ses cheveux trop lourds croulaient aussi de

tous côtés, la nuance en était plus unie et beaucoup plus claire.

C'était surtout à ses yeux que je revenais. Ils étaient si calmes et si

doux qu'on avait de la peine à en détourner les siens. La lumière y

entrait profondément et on eût dit qu'il faisait jour derrière eux.

Dans l'espoir de trouver les miens semblables je voulus les revoir, mais

je ne les retrouvai pas. Il me sembla voir à leur place deux fenêtres

largement ouvertes où quelqu'un se tenait penché.

* * * * *

Mme Doublé n'attendit pas la fermeture de l'atelier pour obliger sa

belle-soeur à créer des modèles et faire les essayages de ses clientes.

C'était pour Mme Dalignac une fatigue de plus qui la laissait déprimée

et nerveuse à l'excès. La journée finie, elle refusait de manger et

restait tassée sur un tabouret au lieu de s'étendre sur la chaise longue

du patron.

A l'heure du coucher, elle disait:

--Je suis si lasse que j'ai la paresse de me mettre au lit et que

l'envie me vient de me coucher dessous comme un chien.

Elle, qui n'avait jamais été malade, souffrait des reins maintenant. Son

beau corps si droit se ployait pendant les heures de travail. Alors, les

coudes appuyés sur la table, elle me disait pour s'excuser de ce repos:

--Il y a des moments où je ressens comme une lassitude de mort.

Mme Doublé n'était pas lasse, jamais elle n'avait paru aussi active. Son

acte d'association en main, elle obligeait Mme de Machin-Chose et les

autres à payer leurs notes arriérées. Elle savait ce qu'il fallait leur

dire pour cela, et la somme rentrée ainsi grossissait de jour en jour.

Mme Doublé reconnaissait que cet argent ne lui appartenait pas, mais

elle en remettait le règlement à plus tard; pour l'instant il lui

servait à dédommager le propriétaire et à faire à Clément les avances

nécessaires à sa boutique de tapissier.

Clément ne lui savait aucun gré de ces avances. Il les recevait comme

son dû, et refusait de lui en donner reçu sous prétexte qu'elle n'avait

pas encore sorti un sou de sa poche, et qu'il était tout aussi capable

qu'elle de faire payer les anciennes clientes de sa tante.

Mme Doublé en convenait avec lui, mais elle se froissait de son

insolence et se vengeait sur Mme Dalignac en lui reprochant sa

négligence passée. Elle alla même jusqu'à prétendre que le patron avait

manqué de soins faute de cet argent. Et pour la dixième fois peut-être,

elle répéta sur le ton élevé, qui lui était habituel:

--Ah! pôvre frère, c'est une femme comme moi qu'il lui aurait fallu.

Je crus qu'elle allait sortir violemment comme les autres fois, mais ce

fut de mon côté qu'elle se lança pour me dire:

--Je n'aime pas à être regardée de cette façon-là.

Je baissai les yeux, car je sentais bien que je ne pourrais jamais la

regarder d'une autre façon.

Pour meubler sa boutique Clément emportait de chez Mme Dalignac tout ce

qu'il lui était possible d'emporter. Il disait seulement à sa tante:

--Je prends ça.

Elle riait de le voir si chargé, et devant mon air confus, elle disait

tout heureuse:

--Laissez donc, ce qui est à moi est à lui.

A mes reproches Clément répondait:

--Elle laissera prendre cela aux autres, autant vaut-il que ce soit moi

qui en profite.

De notre futur logement il n'était pas question. «L'arrière-boutique

suffira», avait dit Clément. Et en deux autres phrases il avait désigné

l'emplacement de notre mobilier. «Ici, un lit pour dormir, et là, une

table pour manger.»

Cette arrière-boutique était humide et noire.

Jamais le soleil n'y avait pénétré et il s'en dégageait une odeur qui

m'obligeait à m'en éloigner dès que j'y entrais.

Clément riait si fort de ma répugnance que je finissais par faire comme

lui.

Rien ne le rebutait. Il lavait les murs, grattait le parquet et décorait

sa boutique sans accepter aucun conseil.

Le soir, assis bien à l'aise entre sa tante et moi, il disait ses

espoirs de richesse, et faisait des projets d'avenir. Maintenant qu'il

avait une boutique il désirait une maison de campagne. Et bien souvent

sur une carte des environs de Paris étalée sous la lampe, il suivait du

bout de son crayon la Seine ou la Marne, à la recherche d'un endroit

joli et d'accès facile. Il me forçait à suivre avec lui, et disait:

--Choisissez-nous un beau pays.

Je me lassais vite de chercher. Ma pensée s'en allait loin de la Seine

ou de la Marne, vers un pays que j'avais choisi depuis longtemps et où

j'aurais voulu vivre toujours.

Ce pays, c'était une colline toute fleurie de bruyères roses qui

s'appelait la Rozelle.

C'était aussi une rivière étroite et pleine de cailloux blancs qui

s'appelait la Vive.

C'était encore un grand bois de sapins qui tenait tête au vent, et dont

les grands arbres gardaient à leur pied un rond de sable sec où l'on

pouvait s'asseoir et attendre la fin de la pluie. Dans ce pays il y

avait un chien qui venait glisser son museau frais au creux de ma main.

Et tout près de la rivière, dans une maison grande ouverte au soleil, il

y avait un homme d'une trentaine d'années, au regard attentif, et au

visage qui ne semblait fait que de douceur et de bonté.

* * * * *

Le quinze décembre approchait. C'était la date fixée pour notre mariage,

et déjà Mme Dalignac s'occupait des derniers préparatifs. Cependant,

avant de fêter ce grand jour, elle tenait absolument à se rendre sur la

tombe de son mari. Elle était obsédée par cette idée depuis plus d'une

semaine; mais comme elle se sentait vraiment souffrante et que le

cimetière de Bagneux était loin, elle avait comme une crainte d'y aller

seule.

Je ne demandais pas mieux que de l'accompagner, mais pour cela il nous

fallait assurer le travail des ouvrières pendant notre absence, et nous

avions déjà tant à faire au cours de la journée qu'il nous était

impossible de faire plus.

Clément qui ne s'embarrassait d'aucune difficulté nous conseilla de

veiller un peu et de partir le lendemain matin avant l'arrivée des

ouvrières. C'était en effet le seul moyen qui pouvait nous permettre de

nous absenter ensemble, et Mme Dalignac décida de l'employer le soir

même. Cette fois encore elle ne comptait que sur son courage, mais comme

elle était à bout de forces, elle dut renoncer à la veillée dès le

début.

Il n'en était pas de même pour moi. Trois jours seulement me séparaient

de mon mariage. J'étais dans un état fébrile qui m'empêchait de sentir

la fatigue, et la nuit passa sans que je me fusse aperçue de la longueur

du temps.

Vers cinq heures du matin, alors que je finissais de préparer l'ouvrage,

un bruit de sabots que l'on traîne en marchant monta de l'avenue. Un

deuxième suivit, puis d'autres encore, et bientôt des chocs de roues

cognant durement contre les pavés se mêlèrent aux chocs des sabots.

Je ne me souvenais pas d'avoir jamais entendu ce bruit et j'ouvris la

fenêtre pour regarder en bas.

C'étaient les balayeurs de la ville qui sortaient d'une baraque proche

où ils venaient de prendre leurs instruments de nettoyage. Les hommes

roulaient les brouettes chargées de pelles et de tuyaux, et les femmes

portaient plusieurs balais sur l'épaule. Tous s'en allaient lentement,

avec une démarche lourde comme s'ils étaient déjà fatigués de la journée

à venir.

Les chevaux attelés aux tombereaux débouchèrent à leur tour de la rue

voisine. Eux aussi avançaient lentement. Leurs fers claquaient à faux

sur le pavé. Et sous l'énorme lassitude qui semblait peser sur eux, leur

échine se creusait, et leur ventre se rapprochait de terre.

Je refermai la fenêtre quand ils eurent disparu sous les lumières

lointaines, mais il me fut impossible de me tenir tranquille.

Pour ne pas réveiller Mme Dalignac que j'entendais remuer et se plaindre

en dormant, j'entrai dans l'atelier où il me sembla bientôt que je

troublais le repos des machines. A mon passage, l'une d'elles laissa

tomber une goutte d'huile. Une autre fit deux tours de roue lorsque je

frôlai sa courroie et deux ou trois firent entendre de forts craquements

quoique je fusse loin d'elles.

Je revins dans la pièce de coupe, et j'essayai de dormir quelques

minutes sur la table, comme au temps des dures veillées, mais ce ne fut

pas le sommeil qui vint, ce fut le souvenir d'une scène qui me faisait

détester Clément et que les balayeurs m'avaient fait oublier un instant.

La veille, tandis qu'il se préparait à emporter la chaise longue du

patron ainsi que trois des meilleurs tabourets, Mme Dalignac l'avait

retenu pour lui emprunter une petite somme dont elle avait besoin sur

l'heure. Aussitôt, j'avais vu les traits de Clément se durcir et ses

prunelles devenir fixes. Il avait posé son fardeau de mauvaise grâce, et

compté une à une les pièces blanches en les faisant sonner sur la table,

puis en reprenant la chaise et les tabourets, il avait dit d'un ton sec

à sa tante:

--Tu n'oublieras pas de me rendre cet argent qui est à moi.

Le beau regard de Mme Dalignac avait eu comme un chavirement. Elle avait

fait oui de la tête, en essayant de sourire, puis elle s'était levée

pour aider son neveu qui passait difficilement la porte avec son

chargement, et quand enfin elle avait pu sourire elle s'était tournée

vers moi pour me dire:

--Il est bien mal luné, aujourd'hui, notre Clément.

Ma rancune ne voulait pas s'apaiser. Je ne pouvais éloigner de ma pensée

les yeux fixes de Clément, et c'était sans joie que je regardais ma robe

blanche étalée sur le mannequin. Le roulement d'un tramway me rappela

que nous devions partir à Bagneux de bonne heure, et aussitôt j'éveillai

Mme Dalignac.

* * * * *

Dans la grande allée du cimetière il n'y avait personne d'autre que

nous, et une frayeur me vint à entendre le bruit de nos pas sur le

gravier. Mme Dalignac marchait vite et me dépassait. Elle avançait dans

un mouvement qui la soulevait si fort que je voyais toute la semelle de

ses souliers.

Ma frayeur augmenta quand il nous fallut prendre les allées de traverse.

Elles étaient boueuses et noires, et des fleurs pourrissaient sur toutes

les tombes. A chaque instant nous faisions lever des merles. Il y en

avait de très noirs au vol vif et aux plumes allongées, mais d'autres

étaient gris et courts et semblaient des pierres qui auraient eu des

ailes. Ils disparaissaient comme ils étaient apparus et rien ne venait

dénoncer leurs retraites.

Je m'assis sur une dalle de granit, tandis que Mme Dalignac se couchait

à moitié sur la pierre bombée qui recouvrait son mari.

Elle resta sans mouvement, la joue appuyée sur son bras comme sur un

oreiller, et sans l'expression d'intolérable souffrance qui la rendait

méconnaissable j'aurais pu croire qu'elle s'était endormie.

Dans ce coin de cimetière où un grand carré de terre restait en friche,

les moindres bruits me causaient de longs tressaillements. Les fourrés

s'agitaient, et des glissements traçaient des sillons dans les herbes

couchées.

Du côté des tombes les choses paraissaient vivre aussi. Une pierre

brisée et dressée semblait une tête décharnée implorant on ne savait

quel secours d'en haut. Un arbre complètement dépouillé de ses feuilles

tendait vers nous ses branches raides et noires, et dans l'allée proche

un cyprès gémissait comme s'il était seul à supporter le vent humide.

Deux corbeaux s'abattirent sur une croix blanche. Ils paraissaient

épuisés et il leur fallut de longues minutes avant de pouvoir se tenir

d'aplomb; mais à peine avaient-ils trouvé l'immobilité nécessaire à leur

repos, que la voix dure d'un autre corbeau qui passait au loin les fit

repartir comme en détresse.

Mme Dalignac avait entendu aussi le rude appel, et, comme si elle y

répondait, elle demanda:

--Quelle heure est-il?

Je tirai de mon corsage la petite montre d'or qu'elle m'avait donnée, et

je vis qu'il était neuf heures. Elle sursauta:

--Et l'atelier, dit-elle.

Je dus l'aider à se mettre debout. Elle se plaignit d'une grande

faiblesse dans les jambes et pour marcher elle fut obligée de s'appuyer

à mon épaule.

Elle s'inquiétait à l'idée que sa présence manquait aux ouvrières, mais,

chaque fois qu'elle voulait hâter le pas, sa tête penchait brusquement

en avant. Comme nous allions sortir du cimetière elle m'arrêta:

--Attendez, je ne vois plus clair.

Je la regardai. Elle n'était pas plus pâle que l'instant d'avant, et

dans ses yeux si doux il n'y avait rien de changé.

Elle fit encore un pas, toucha le grand portail comme pour y chercher un

nouvel appui, et sans un mot elle s'affaissa malgré mes efforts pour la

retenir.

Deux hommes la portèrent dans un hôtel proche. Le médecin qui vint

m'attira un peu à l'écart pour me poser quelques questions. Et comme je

m'informais de la gravité du mal de Mme Dalignac, il me dit simplement:

--Elle va mourir.

J'eus un instant l'espoir qu'il se trompait.

Après quelques soins, Mme Dalignac serra ma main qui tenait la sienne,

et je vis qu'elle voulait parler. Mais ses lèvres ne remuèrent pas, sa

gorge seulement fit de grands efforts et je compris qu'elle disait:

--L'atelier, l'atelier.

Puis ses yeux se fermèrent. Toute souffrance s'effaça de son visage et

son souffle cessa.

* * * * *

Midi sonnait aux églises et sifflait aux usines lorsque j'entrai de

nouveau dans l'atelier. Toutes les ouvrières étaient debout, prêtes à

sortir. Bergeounette, penchée à la fenêtre, s'assurait que le chemin

était libre, et Duretour chantait de sa voix fausse et joyeuse:

Paris, Paris,

Paradis de la femme.

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.

L'Atelier de Marie-Claire · 第 25 / 26 题