ON DEMANDE

Une très bonne ouvrière couturière.

_Très pressé._

Bouledogue grogna:

--Les bonnes ouvrières ne courent pas les rues en ce moment.

Il en vint une qui ne savait pas faire grand'chose, mais que le patron

garda faute de mieux.

Elle s'appelait Roberte. Elle n'était ni laide ni mal faite; mais son

air prétentieux la rendait peu agréable à regarder.

Une moquerie sournoise sembla entrer en même temps qu'elle dans

l'atelier.

La petite Duretour lui fit des grimaces derrière le dos. Bouledogue lui

montra ses dents, et Bergeounette dit tranquillement:

--Elle est bête à faire pleurer un âne.

Le bruit de la machine m'empêchait souvent d'entendre ce que disaient

les autres, mais lorsque Roberte parlait, l'expression de son visage me

donnait toujours envie de rire.

Elle prenait des poses pour le moindre mot ou le moindre geste, et elle

faisait de telles simagrées pour s'asseoir ou se lever que le patron

demandait parfois, tout effaré:

--Qu'est-ce qui lui prend?

Au bout de la première semaine, comme elle s'était absentée un moment,

Mme Dalignac dit à son tour:

--Chaque fois que je regarde de son côté, j'ai une vilaine surprise en

trouvant sa pauvre figure au lieu du beau visage de Sandrine.

--Si vous la mettiez à ma place, dit la petite Duretour.

Et elle se tortillait en pinçant sa jolie bouche, pour ressembler à

Roberte.

Après les rires, tout le monde fut de son avis; et Roberte dut se mettre

au bout de la table, pendant que Duretour devenait subitement très grave

en allant s'asseoir à la place de Sandrine.

Maintenant, c'était pour aller aux courses que les clientes exigeaient

leurs robes.

Et comme Mme Dalignac recommençait à veiller, je pris l'habitude de

venir travailler tous les soirs avec elle.

Il arrivait qu'une robe à finir nous entraînait jusqu'au matin, et les

autres nous retrouvaient avec des traits tirés et des gestes lents.

Bouledogue, qui montait toujours la première, nous jetait un coup d'oeil

furieux. Elle débarrassait la table des bouts de chiffons, en répétant

ce qu'elle avait déjà dit tant de fois:

--Si personne ne voulait veiller, les clientes seraient bien forcées de

s'en arranger.

Tout au fond de moi-même je lui donnais raison; mais je ne voyais pas

comment on eût pu faire autrement, et je lui en voulais d'ajouter ses

reproches à notre fatigue.

Mme Dalignac ne répondait pas non plus. Je voyais clignoter un instant

ses paupières, et la minute d'après, elle distribuait l'ouvrage, en

donnant les indications de sa voix douce et posée.

Ces jours-là, Bouledogue grognait sans arrêt.

Quand elle avait fini pour une chose, elle recommençait pour une autre.

La maison neuve d'en face lui procurait mille occasions de se mettre en

colère. Elle ne pouvait souffrir ses hautes fenêtres et ses larges

balcons de pierre. Et sa voix semblait emplir tout l'atelier lorsqu'elle

disait:

--C'est aux maisons des pauvres qu'il faudrait des balcons... Les vieux

et les enfants pourraient s'y mettre au soleil ou y prendre le frais.

Son mécontentement grandissait en pensant à sa grand'mère trop faible

pour descendre les étages, et obligée de prendre l'air à la fenêtre de

leur chambre qui s'ouvrait sur une cour étroite et pleine de mauvaises

odeurs. Et chaque fois qu'un bruit de la belle maison attirait son

attention, elle criait rageusement:

--Vous verrez qu'il n'y viendra jamais personne à ces beaux balcons.

* * * * *

Depuis que Sandrine était morte, le patron ne savait plus commander ni

se fâcher. Il restait de longues heures comme absorbé par une idée fixe.

Et un jour, quoique personne n'eût parlé de Sandrine, il dit au milieu

d'un silence:

--Le médecin n'avait pas prévu l'hémorragie.

--Nous non plus, répondit sa femme, d'un air de regret.

Et comme le patron retombait dans son affaissement, Mme Dalignac pria

Bergeounette de chanter pour ramener un peu de gaîté. Mais Bergeounette

avait elle-même un grand regret de Sandrine, et aucune chanson ne lui

venait à la mémoire.

Elle essaya deux ou trois fois d'en commencer une, mais il se trouva

toujours quelqu'un pour lui dire:

--Oh! non, pas celle-là, elle est trop triste.

Et le silence prit de nouveau la plus grande place.

Pourtant, lorsque Roberte se mit à chanter, il y eut des instants de

bruyante gaîté. Sa voix n'aurait pas été désagréable si elle eût chanté

simplement, mais elle l'enlaidissait de tout son pouvoir en essayant de

la rendre plus précieuse. De plus elle déformait les mots sans souci de

leur sens véritable, et cela accouplait parfois des phrases si

disparates que nos rires partaient sans retenue.

Le jour où elle chanta une romance que tout le monde connaissait:

Selon moi, vois-tu, c'est l'indifférence

Qui blesse le coeur et le fait souffrir.

Elle lança en toute tranquillité:

Seule dans ma voiture, c'est la différence

Qui blesse le coeur et le fait s'ouvrir.

Duretour alors fut prise d'un rire si fou qu'elle glissa de son tabouret

sous la table. Et tandis que Bergeounette s'étranglait contre la vitre,

Bouledogue renversée en arrière riait à en demander grâce.

Le patron fit taire Roberte qui continuait sa chanson:

--Dites un peu... Eh... Vous chanterez quand le travail sera moins

pressé.

Peu après, Bergeounette fit entendre une romance pleine de mélancolie

dont chaque couplet se terminait ainsi:

Que les beaux jours sont courts,

Que les beaux jours sont courts.

Elle laissait traîner sa voix comme si elle eût voulu allonger

indéfiniment les beaux jours, et pendant ce temps, toutes les mains

semblaient plus actives à l'ouvrage.

* * * * *

Le patron, qui se plaignait d'une grande fatigue, s'évanouit un jour à

sa machine. Cependant il reprit le travail, car il voulait terminer au

plus vite le manteau de Mme Moulin.

Mme Moulin était une très bonne cliente, mais elle changeait toujours

d'idée lorsque ses vêtements étaient à moitié faits.

Au premier essayage elle avait une joie enfantine. Tout lui plaisait,

mais le lendemain elle demandait à revoir la robe. Elle la tournait et

la retournait en disant d'un ton triste:

--Je la trouve très bien. Elle sera très jolie.

Puis toujours du même ton triste elle parlait de ses amies qui avaient

des robes comme ceci et comme cela, et qui lui conseillaient de faire

faire la sienne toute pareille.

Elle soupirait d'un air si malheureux que Mme Dalignac la prenait en

pitié et nous disait après son départ:

--Mettez sa robe de côté, elle ne lui plaît pas.

Et lorsque Mme Moulin revenait, elle riait fort en apprenant qu'on

pouvait faire les changements désirés.

Trois fois déjà on avait changé la garniture de son manteau. La veille

encore, elle avait fouillé tous les dessins du patron et combiné

longuement une nouvelle garniture. Le patron avait fait la moue devant

l'assemblage qu'elle exigeait:

--Je ne trouve pas ça épatant.

Mais Mme Moulin, qui était persuadée du contraire, s'en était allée

toute joyeuse.

Aussi, malgré son extrême fatigue, le patron se dépêchait, craignant

toujours de la voir arriver avec une autre idée.

De loin en loin il s'arrêtait pendant une minute:

--Je n'en puis plus, disait-il.

Il essayait de se mettre en colère.

--Que le diable emporte les femmes avec leurs broderies!

Il veilla même une bonne heure, mais quand il voulut quitter sa machine,

il retomba sur son tabouret, en respirant si difficilement, qu'il me fit

penser à Sandrine.

Seule avec Mme Dalignac je lui demandai pourquoi elle ne faisait pas

venir le médecin. Elle releva la tête avec vivacité pendant qu'elle

demandait:

--Est-ce que vous le croyez malade?

--Oh! non.

Et comme elle ne détournait pas les yeux, je pris un air tranquille pour

ajouter:

--Les médecins connaissent les drogues qui redonnent des forces.

Elle se rasséréna très vite:

--Ce n'est que de la fatigue, dit-elle.

Elle m'apprit alors que son mari avait été très malade pendant la

première année de leur mariage. Plusieurs médecins avaient même déclaré

que ses poumons étaient si gravement atteints qu'il ne pourrait pas

vivre plus d'un an.

--Pourtant, reprit-elle, dix ans ont passé depuis.

Et comme si cela lui ôtait tout souci pour l'avenir, elle rit un peu.

Mme Moulin arriva juste au moment où le patron venait de finir son

manteau. Et avant que Duretour eût refermé la porte sur elle, on

entendit:

--Il n'est pas encore brodé, n'est-ce pas?

Et son entrée dans l'atelier fut rapide comme un coup de vent.

Le patron lui montra le vêtement avec un peu de malice.

Elle fit claquer ses mains l'une contre l'autre d'un air navré.

--Oh! quel malheur! moi qui avais pensé à une autre garniture.

Elle tira sur un bout de soutache, et sa voix timide prit de la force

pour demander:

--Est-ce que cela ne peut pas se défaire?

--Oh! non, madame.

Et le visage jaune du patron devint tout rouge.

Cette fois Mme Moulin s'en retourna désolée.

* * * * *

Maintenant le patron souffrait de l'estomac. Chaque jour il vomissait

ses repas, et Bergeounette qui se moquait de tout nous disait:

--Il renverse encore sa soupière.

J'étais étonnée de ne pas voir venir le médecin et j'en parlai de

nouveau à Mme Dalignac.

--J'y pense, me dit-elle, mais si je le fais venir, mon mari va se

croire très malade.

Elle reprit avec un accent plein de désir:

--Si nous pouvions avoir la chance de ne plus faire de vêtements brodés.

Cette chance-là ne fut pas la nôtre, au contraire. Les clientes

recommandaient expressément des broderies, beaucoup de broderies. Il

fallait broder et rebroder tous les costumes, qu'ils fussent de laine,

de toile ou de soie. On eût dit que la broderie était la seule chose

digne de parer les femmes et qu'il ne leur serait plus possible de vivre

sans cela.

--Elles sont folles, disait le patron.

Il s'évanouit encore à sa machine, et tandis que Bergeounette le

soutenait pour l'empêcher de rouler à terre, je partis en courant

chercher le médecin.

Quand il arriva, le patron buvait à petites gorgées une infusion chaude.

Il se sentait beaucoup mieux et il me montra du doigt en riant:

--C'est cette jeunesse qui a pris peur.

Le médecin rit avec lui tout en s'informant de son malaise.

Il s'appelait M. Bon, c'était lui qui avait vu Sandrine. Il demanda à la

revoir, et, quand il sut qu'elle était morte, il dit d'une voix fâchée:

--Elle pouvait guérir avec du repos et des soins, ses poumons étaient à

peine atteints.

--Elle avait deux enfants à élever, répondit Mme Dalignac, comme si elle

voulait excuser Sandrine d'être morte.

Le regard de M. Bon se posa sur chacune de nous, et ensuite il dit au

patron:

--Puisque je suis là, nous allons en profiter pour voir si vos poumons

sont toujours sages. Et pendant que nous faisions silence, il donna

quelques coups de son doigt recourbé dans le dos du patron, puis il se

pencha pour écouter. Il gardait la bouche ouverte, mais lorsqu'il eut

appuyé son oreille du côté gauche, il rattrapa vivement sa lèvre avec

ses dents. Et sans que sa tête eût fait le plus petit mouvement, ses

yeux se levèrent et regardèrent fixement Mme Dalignac.

Il s'assit de nouveau en face du patron pour lui prendre le poignet, et

au bout d'un instant, il se leva, en disant d'un ton ferme:

--Voilà... Je vous trouve très affaibli... et si vous ne vous reposez

pas immédiatement... je ne sais pas ce qui arrivera.

Le patron se moqua:

--Té! je ferai comme Sandrine peut-être?

L'Atelier de Marie-Claire · 第 12 / 26 题