Octobre était venu. Les toilettes de mariage se terminaient les unes
après les autres, et il ne resta bientôt plus que la robe blanche qu'on
devait faire au dernier moment afin de lui conserver toute sa fraîcheur.
C'étaient Sandrine et Bouledogue qui s'occupaient de ce travail. Mme
Dalignac leur donnait des tabliers blancs qui les couvraient jusqu'aux
pieds, et elles s'installaient momentanément au bout de la table.
Mme Doublé revint comme l'avait prédit Sandrine. Elle fit tourner d'un
coup de pouce les mannequins sur lesquels étaient les robes, et après
avoir crayonné des lignes sur un bout de papier, elle sortit de
l'atelier comme elle y était entrée, sans dire un mot.
La voix de Bouledogue gronda derrière elle:
--Elle nous prend pour des chiens.
Au même instant Duretour leva le nez au plafond et fit entendre une
petite voix flûtée qui disait:
--B'jour, M'dame.
Maintenant, les planches débordaient d'étoffes et les rires des premiers
jours avaient cessé. Le soir à la sortie, on ne prenait plus le temps de
bavarder sous la porte cochère. Bouledogue filait vite dans la clarté
des becs de gaz. Bergeounette, qui se pressait aussi, ne prenait pas
toujours la direction de sa demeure, et Duretour, serrée contre son
fiancé, l'entraînait rapidement vers la rue de la Gaîté.
Sandrine habitait une rue voisine de la mienne et nous remontions une
partie de l'avenue du Maine ensemble. Une fois, elle m'avait quittée
pour courir à la rencontre de son Jacques qui venait au-devant d'elle.
J'avais souvent entendu parler du Jacques à Sandrine, ainsi que le
nommait Bergeounette. Mais lorsque je le vis il me fit penser à une
chose inachevée. Il était beaucoup plus grand que Sandrine. Cependant
quand elle lui prit le bras pour l'appuyer sur le sien, il me sembla
qu'elle n'aurait eu aucune peine à le porter comme un petit enfant.
Jacques et Sandrine n'étaient pas des fiancés, comme la petite Duretour
et son mécanicien. Ils étaient des amoureux qui s'étaient toujours
aimés.
La mère de Sandrine les avait nourris ensemble et longtemps ils
s'étaient crus frère et soeur. Puis les parents de Jacques avaient
repris leur fils, pour le mettre au collège. Mais chaque année ils le
renvoyaient passer ses vacances dans le petit village. Aussi, lorsque à
vingt ans Sandrine était venue chercher du travail à Paris, elle était
déjà mère d'une petite fille.
Elle l'avait avoué sans honte ni crainte à Mme Dalignac. Et tout de
suite elle avait demandé à emporter de l'ouvrage le soir pour augmenter
le prix de sa journée.
Elle savait son métier à fond. Elle était douce et gaie. Et dès les
premiers jours Mme Dalignac l'avait prise en amitié.
Depuis, il lui était venu un autre enfant, un petit garçon qui allait
sur ses trois ans et que la grand'mère élevait à la campagne avec la
petite fille.
Jacques était caissier dans une grande maison de banque. Il habitait
avec sa mère qu'il faisait vivre maintenant que son père était mort,
mais il passait toutes ses soirées auprès de Sandrine à faire des
colonnes de chiffres qui n'en finissaient plus. La même table et la même
lampe leur servait, et tout deux travaillaient courageusement jusqu'à
minuit pour gagner de quoi faire vivre leurs petits.
Pour l'instant, il y avait quelque chose de changé dans leur intimité.
Jacques ne venait plus au-devant de Sandrine, et il la laissait seule à
veiller dans la petite chambre. Sandrine n'en prenait pas souci. Jacques
lui avait dit qu'il était obligé de rester auprès de sa mère très
souffrante et cette explication lui suffisait. Elle se montrait heureuse
et tranquille, comme si elle eût été la femme légitime de Jacques, et
elle disait avec un sourire plein de confiance:
--Je sais bien que mon Jacques ne pourra jamais m'épouser, mais je sais
bien aussi que rien ne pourra nous séparer.
C'était à elle que je devais mon entrée chez Mme Dalignac. Le hasard
nous avait réunies un dimanche sur un banc du boulevard. Nous avions
parlé de la couture, et elle m'avait proposé la place de mécanicienne
qui était libre dans son atelier.
Moi aussi je l'avais prise en amitié tout de suite. J'ignorais si elle
se sentait elle-même attirée vers moi; car elle paraissait indifférente
à tout ce qui n'était pas son Jacques ou ses enfants. Mais lorsqu'elle
levait les yeux sur moi, elle avait toujours l'air de m'offrir quelque
chose.
* * * * *
Au jour fixé pour le mariage de la jeune cliente, Sandrine mit la robe
dans le carton, afin d'aller habiller elle-même la mariée et s'assurer
qu'aucun point n'avait été oublié. Elle aimait faire ce travail et Mme
Dalignac savait bien qu'elle s'en acquittait parfaitement. Aussi, elle
lui indiqua seulement la manière de disposer le voile à la nouvelle
mode. Il fallait surtout que la couronne de fleurs d'oranger retînt très
en arrière les plis de tulle.
--Tenez, comme ceci.
Et Mme Dalignac drapait une mousseline raide sur les cheveux de
Duretour, et elle ramassait au hasard une bande de toile, qu'elle lui
enroulait au front, en guise de couronne.
Sandrine ne riait pas comme nous des mines révoltées de Duretour. Elle
suivait attentivement les gestes de Mme Dalignac et, quand elle eut
elle-même arrondi certain pli sous la bande de toile, elle partit toute
légère et pleine d'assurance.
* * * * *
L'activité se relâchait toujours un peu lorsqu'une commande importante
était finie. Bouledogue prenait son temps. Le patron se croisait les
bras, et Bergeounette regardait plus qu'il ne fallait à travers la
vitre.
Bergeounette était la plus ancienne après Sandrine. Elle avait pris sa
place devant la fenêtre et n'avait jamais voulu la céder à personne.
Le patron affirmait qu'elle faisait des signes à un manchot qui passait
sur le trottoir d'en face, mais Mme Dalignac disait que cela ne
l'empêchait pas de coudre très vite et très bien.
Personne ne savait le véritable nom de Bergeounette et personne ne s'en
inquiétait.
Le premier jour de son entrée à l'atelier, elle avait refusé de faire le
travail à la manière de la maison, prétendant que sa manière à elle
était aussi bonne. Le patron qui n'aimait pas à être contredit s'était
emporté en lui criant qu'elle était aussi entêtée qu'une Bretonne.
Aussitôt elle s'était redressée pour répondre avec fierté:
--J'en suis une. Je suis une véritable Barzounette.
Le patron s'était moqué:
--Comment dites-vous cela?
Mais Bergeounette l'avait nargué:
--Je dis comme ça, Monsieur. Et vous ne pourrez pas le répéter, parce
que les gens du Midi ne sauront jamais prononcer ce mot-là.
Le patron avait ri au lieu de se fâcher, et il avait cédé à l'entêtée en
l'appelant: tête de Bergeounette.
Elle continuait à montrer le même entêtement pour tout ce qui n'était
pas son idée.
Les cris furieux du patron ou les douces remontrances de sa femme
n'avaient aucune prise sur elle; et il fallait toujours lui céder à la
fin.
En dehors de ce défaut qui amenait souvent des disputes, elle était
toujours prête à rendre service aux autres. De plus, elle était d'humeur
égale et ne cherchait jamais les querelles. Sa grande joie était d'être
écoutée, quand elle parlait de sa Bretagne, elle disait:
--La lande est grise, mais les ajoncs fleuris sont plus jaunes que les
genêts.
Elle parlait de la mer comme d'une personne qu'elle aurait aimée
tendrement.
--Quand j'étais petite, disait-elle, je courais sur les rochers pour
mieux la voir, et lorsqu'elle se mettait à écumer, je croyais qu'elle
s'habillait en blanc pour une fête, et que toutes les vagues la
suivaient en procession.
Par les jours de grand vent, Bergeounette ressentait une véritable
inquiétude et ne manquait jamais de nous dire:
--Il y aura des barques à la côte.
Parfois elle ouvrait la fenêtre et regardait le ciel comme si elle y
cherchait les barques en péril. Puis elle fixait longuement les nuages,
et souvent, en se rasseyant, elle chantait d'une voix lente et comme
lointaine:
D'où viens-tu, beau nuage,
Apporté par le vent?
Viens-tu de cette plage,
Que je vois en rêvant?
Notre gaîté s'effaça brusquement au retour de Sandrine. Elle rentrait de
chez la cliente avec un visage si bouleversé, que tout le monde pensa
qu'un malheur était arrivé à la robe.
Le patron et sa femme n'osaient pas l'interroger. Ils attendaient ce
qu'elle allait dire, mais elle passa devant eux sans parler, et au lieu
de s'asseoir, elle resta debout près de son tabouret.
Ses épaules étaient comme tassées et ses yeux étaient si élargis qu'ils
faisaient mal à voir. Et tout à coup, elle se tourna contre le mur pour
y appuyer son front.
Alors le patron n'y tint plus. Il se précipita en lui criant dans les
oreilles:
--La robe? la robe?
Le regard de Sandrine passa sur lui et sur nous et aussitôt elle parla.
Elle parlait avec vivacité; et ce qu'elle disait était si embrouillé
qu'il semblait que personne n'y comprendrait jamais rien. Cependant,
quand elle s'arrêta, tout le monde savait que la robe allait bien, que
le voile avait été disposé à la nouvelle mode, et que la pauvre Sandrine
venait d'apprendre que son Jacques était marié à une jeune fille riche
depuis une semaine déjà.
Il y eut comme une épouvante qui sembla commander le silence. Puis le
patron baissa la tête et recula jusqu'à son tabouret, pendant que sa
femme s'avançait lentement vers Sandrine, comme si elle y était attirée
contre sa volonté.
Ce fut Bouledogue qui ramena le bruit en lançant des mots injurieux à
l'adresse de Jacques. Bergeounette secoua les épaules comme si elle
voulait se débarrasser d'un manteau gênant. La petite Duretour se mit à
pleurer tout haut. Et quand enfin je ramenai mon regard sur la machine à
coudre, je m'aperçus que je serrais fortement la burette contre ma
poitrine, et que l'huile tombait goutte à goutte sur mes vêtements.
C'était chez la mère de Jacques que Sandrine avait appris son malheur.
Comme la vieille dame lui avait toujours témoigné de l'amitié, elle
n'avait pu résister au désir de monter prendre de ses nouvelles en
passant devant sa demeure. Mais là, au lieu d'une malade, elle avait
trouvé une personne bien portante et gaie qui lui avait dit tout de
suite:
--Jacques a fait un beau mariage.
Et après avoir donné beaucoup de détails sur le bonheur de son fils et
la beauté de sa bru, elle avait renvoyé doucement Sandrine en lui
disant:
--Allez vite habiller votre jeune mariée.
Tout le jour Sandrine pleura. Elle poussait des cris comme un petit
enfant, et sa peine nous paraissait si grande que nous ne trouvions rien
à lui dire.
Elle s'arrêtait pour répéter d'un ton plein d'angoisse:
--Pourquoi? mais, pourquoi?
Justement, la veille, Jacques avait passé quelques instants dans la
petite chambre, et il était parti en emportant une photographie des
enfants.
Et le front de Sandrine se plissait, et son regard semblait se retourner
en dedans comme pour fouiller sa mémoire:
--Pourquoi? mais, pourquoi?
Elle finit par s'endormir contre le mur et le bruit des tabourets ne la
réveilla pas, à la sortie des ouvrières.
Je restai pour attendre son réveil afin de l'accompagner chez elle. De
son côté, Mme Dalignac parlait de tirer le lit-cage de son coin, pour
l'étendre dans l'atelier.
Sandrine se réveilla au bruit que fit la sonnette de la porte.
C'était Jacques qui venait aux nouvelles. Il était comme apeuré, et il
n'avait ni chapeau, ni pardessus, malgré le temps humide et froid.
Sandrine trembla de tout son corps en le voyant, et lui, en s'avançant,
semblait implorer sa pitié:
--Ma Sandrine!
Et Sandrine en lui tendant les deux mains comme pour le protéger,
répondit aussitôt:
--Mon Jacques.
Ils restèrent un long moment à se regarder.
Le visage de Jacques exprimait une tendresse si profonde, qu'il me vint
à l'idée qu'il n'y avait rien de changé entre eux. Mais cela s'effaça
vite, car tous deux se mirent à pleurer lamentablement.
Sandrine ne fit aucun reproche. Elle dit seulement à travers ses larmes:
--Comment vais-je faire pour élever les enfants?
Jacques voulut parler aussi, mais les mots qu'il avait à dire sortaient
difficilement de sa bouche.
Sa voix restait au fond de sa gorge, et il pressait davantage les mains
de son amie, comme si cela suffisait à le faire comprendre. Puis il se
mit à tirer sur le dossier d'une chaise dont les pieds se trouvaient
retenus par la traverse de la table. Il tirait fortement, et quand il
eut réussi à sortir la chaise il respira avec satisfaction comme s'il
venait de faire une chose absolument nécessaire. Peu après, il reprit
son air craintif, et il regarda vers la porte avec un mouvement qui lui
fit tendre le dos.
Sandrine ne chercha pas à le retenir, mais au moment où il la quittait
pour aller rejoindre sa nouvelle femme, elle lui lustra du bout des
doigts le plastron de sa chemise, dont les plis formaient des cassures.
Le lendemain, personne ne la vit pleurer.
Cependant, elle gardait un tic qui lui tirait durement la bouche. Et à
tout instant son regard s'en allait autour de l'atelier comme à la
recherche d'un objet perdu.