L'ouvrier dit: «Faites-moi donner à manger, au moins.»

L'autre fut indigné: «Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah!

ah! ah! elle est forte celle-là!»

Mais Randel reprit avec fermeté: «Si vous me laissez encore crever de

faim, vous me forcerez à faire un mauvais coup. Tant pis pour vous

autres, les gros.»

Le maire s'était levé, et il répéta:

--Emmenez-le vite, parce que je finirais par me fâcher.

Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et

l'entraînèrent. Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva

sur la route; et les hommes l'ayant conduit à deux cents mètres de la

borne kilométrique, le brigadier déclara:

--Voilà, filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien

vous aurez de mes nouvelles.

Et Randel se mit en route sans rien répondre, et sans savoir où il

allait. Il marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes,

tellement abruti qu'il ne pensait plus à rien.

Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fenêtre était

entr'ouverte, une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et

l'arrêta net, devant ce logis.

Et, tout à coup, la faim, une faim féroce, dévorante, affolante, le

souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette

demeure.

Il dit, tout haut, d'une voix grondante: «Nom de Dieu! faut qu'on m'en

donne, cette fois.» Et il se mit à heurter la porte à grands coups de

son bâton. Personne ne répondit; il frappa plus fort, criant: «Hé! hé!

hé! là dedans, les gens! hé! ouvrez!»

Rien ne remua; alors, s'approchant de la fenêtre, il la poussa avec sa

main, et l'air enfermé de la cuisine, l'air tiède plein de senteurs de

bouillon chaud, de viande cuite et de choux s'échappa vers l'air froid

du dehors.

D'un saut, le charpentier fut dans la pièce. Deux couverts étaient mis

sur une table. Les propriétaires, partis sans doute à la messe, avaient

laissé sur le feu leur dîner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe

grasse aux légumes.

Un pain frais attendait sur la cheminée, entre deux bouteilles qui

semblaient pleines.

Randel d'abord se jeta sur le pain, le cassa avec autant de violence

que s'il eût étranglé un homme, puis il se mit à le manger voracement,

par grandes bouchées vite avalées. Mais l'odeur de la viande, presque

aussitôt, l'attira vers la cheminée, et, ayant ôté le couvercle du

pot, il y plongea une fourchette et fit sortir un gros morceau de bœuf,

lié d'une ficelle. Puis il prit encore des choux, des carottes, des

oignons, jusqu'à ce que son assiette fût pleine, et, l'ayant posée sur

la table, il s'assit devant, coupa le bouilli en quatre parts et dîna

comme s'il eût été chez lui. Quand il eut dévoré le morceau presque

entier, plus une quantité de légumes, il s'aperçut qu'il avait soif et

il alla chercher une des bouteilles posées sur la cheminée.

A peine vit-il le liquide en son verre qu'il reconnut de l'eau-de-vie.

Tant pis, c'était chaud, cela lui mettrait du feu dans les veines, ce

serait bon, après avoir eu si froid; et il but.

Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l'habitude; il s'en

versa de nouveau un plein verre, qu'il avala en deux gorgées. Et,

presque aussitôt, il se sentit gai, réjoui par l'alcool comme si un

grand bonheur lui avait coulé dans le ventre.

Il continuait à manger, moins vite, en mâchant lentement et trempant

son pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps était devenue

brûlante, le front surtout où le sang battait.

Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C'était la messe qui

finissait; et un instinct plutôt qu'une peur, l'instinct de prudence

qui guide et rend perspicaces tous les êtres en danger, fit se dresser

le charpentier, qui mit dans une poche le reste du pain, dans l'autre

la bouteille d'eau-de-vie, et, à pas furtifs, gagna la fenêtre et

regarda la route.

Elle était encore toute vide. Il sauta et se remit en marche; mais, au

lieu de suivre le grand chemin, il fuit à travers champs vers un bois

qu'il apercevait.

Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait et

tellement souple qu'il sautait les clôtures des champs, à pieds joints,

d'un seul bond.

Dès qu'il fut sous les arbres, il tira de nouveau la bouteille de sa

poche, et se remit à boire, par grandes lampées, tout en marchant.

Alors ses idées se brouillèrent, ses yeux devinrent troubles, ses

jambes élastiques comme des ressorts.

Il chantait la vieille chanson populaire:

Ah! qu'il fait donc bon

Qu'il fait donc bon

Cueillir la fraise.

Il marchait maintenant sur une mousse épaisse, humide et fraîche, et

ce tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles de faire la

culbute, comme un enfant.

Il prit son élan, cabriola, se releva, recommença. Et, entre chaque

pirouette, il se remettait à chanter:

Ah! qu'il fait donc bon

Qu'il fait donc bon

Cueillir la fraise.

Tout à coup, il se trouva au bord d'un chemin creux et il aperçut,

dans le fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village,

portant aux mains deux seaux de lait, écartés d'elle par un cercle de

barrique.

Il la guettait, penché, les yeux allumés comme ceux d'un chien qui voit

une caille.

Elle le découvrit, leva la tête, se mit à rire et lui cria:

--C'est-il vous qui chantiez comme ça?

Il ne répondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus fût haut

de six pieds au moins.

Elle dit, le voyant soudain debout devant elle: «Cristi, vous m'avez

fait peur!»

Mais il ne l'entendait pas, il était ivre, il était fou, soulevé par

une autre rage plus dévorante que la faim, enfiévré par l'alcool, par

l'irrésistible furie d'un homme qui manque de tout, depuis deux mois,

et qui est gris, et qui est jeune, ardent, brûlé par tous les appétits

que la nature a semés dans la chair vigoureuse des mâles.

La fille reculait devant lui, effrayée de son visage, de ses yeux, de

sa bouche entr'ouverte, de ses mains tendues.

Il la saisit par les épaules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le

chemin.

Elle laissa tomber ses seaux qui roulèrent à grand bruit en répandant

leur lait, puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait

d'appeler dans ce désert, et voyant bien à présent qu'il n'en voulait

pas à sa vie, elle céda, sans trop de peine, pas très fâchée, car il

était fort, le gars, mais par trop brutal vraiment.

Quand elle se fut relevée, l'idée de ses seaux répandus l'emplit tout

à coup de fureur, et, ôtant son sabot d'un pied, elle se jeta, à son

tour, sur l'homme, pour lui casser la tête s'il ne payait pas son lait.

Mais lui, se méprenant à cette attaque violente, un peu dégrisé,

éperdu, épouvanté de ce qu'il avait fait, se sauva de toute la

vitesse de ses jarrets, tandis qu'elle lui jetait des pierres, dont

quelques-unes l'atteignirent dans le dos.

Il courut longtemps, longtemps, puis il se sentit las comme il ne

l'avait jamais été. Ses jambes devenaient molles à ne le plus porter;

toutes ses idées étaient brouillées, il perdait souvenir de tout, ne

pouvait plus réfléchir à rien.

Et il s'assit au pied d'un arbre.

Au bout de cinq minutes il dormait.

Il fut réveillé par un grand choc, et, ouvrant les yeux, il aperçut

deux tricornes de cuir verni penchés sur lui, et les deux gendarmes du

matin qui lui tenaient et lui liaient les bras.

--Je savais bien que je te repincerais, dit le brigadier goguenard.

Randel se leva sans répondre un mot. Les hommes le secouaient, prêts à

le rudoyer, s'il faisait un geste, car il était leur proie à présent,

il était devenu du gibier de prison, capturé par ces chasseurs de

criminels qui ne le lâcheraient plus.

--En route! commanda le gendarme.

Ils partirent. Le soir venait, étendant sur la terre un crépuscule

d'automne, lourd et sinistre.

Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent le village.

Toutes les portes étaient ouvertes, car on savait les événements.

Paysans et paysannes, soulevés de colère, comme si chacun eût été

volé, comme si chacune eût été violée, voulaient voir rentrer le

misérable pour lui jeter des injures.

Ce fut une huée qui commença à la première maison pour finir à la

mairie, où le maire attendait aussi, vengé lui-même de ce vagabond.

Dès qu'il l'aperçut, il cria de loin:

--Ah! mon gaillard! nous y sommes.

Et il se frottait les mains, content comme il l'était rarement.

Il reprit: «Je l'avais dit, je l'avais dit, rien qu'en le voyant sur la

route.»

Puis, avec un redoublement de joie:

--Ah! gredin, ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard!

_Le Vagabond_ a paru dans _la Nouvelle Revue_ du 1er janvier 1887.

LE

VOYAGE DU HORLA.

J'AVAIS reçu, dans la matinée du 8 juillet, le télégramme que voici:

«Beau temps. Toujours mes prédictions. Frontières belges. Départ du

matériel et du personnel à midi, au siège social. Commencement des

manœuvres à trois heures. Ainsi donc je vous attends à l'usine à partir

de cinq heures. Jovis.»

A cinq heures précises, j'entrais à l'usine à gaz de la Villette. On

dirait les ruines colossales d'une ville de cyclopes. D'énormes et

sombres avenues s'ouvrent entre les lourds gazomètres alignés l'un

derrière l'autre, pareilles à des colonnes monstrueuses, tronquées,

inégalement hautes et qui portaient sans doute, autrefois, quelque

effrayant édifice de fer.

Dans la cour d'entrée gît le ballon, une grande galette de toile

jaune, aplatie à terre sous un filet. On appelle cela la mise en

épervier; et il a l'air en effet d'un vaste poisson pris et mort.

Deux ou trois cents personnes le regardent, assises ou debout, ou bien

examinent la nacelle, un joli panier carré, un panier à chair humaine

qui porte sur son flanc, en lettres d'or, dans une plaque d'acajou: _Le

Horla._

On se précipite soudain, car le gaz pénètre enfin dans le ballon par

un long tube de toile jaune qui rampe sur le sol, se gonfle, palpite

comme un ver démesuré. Mais une autre pensée, une autre image frappent

tous les yeux et tous les esprits. C'est ainsi que la nature elle-même

nourrit les êtres jusqu'à leur naissance. La bête qui s'envolera tout

à l'heure commence à se soulever, et les aides du capitaine Jovis, à

mesure que _le Horla_ grossit, étendent et mettent en place le filet

qui le couvre de façon à ce que la pression soit bien régulière et

également répartie sur tous les points.

Cette opération est fort délicate et fort importante; car la résistance

de la toile de coton, si mince, dont est fait l'aérostat, est calculée

non en raison de l'étendue du contact de cette toile avec le filet,

mais aux mailles serrées qui portera la nacelle.

_Le Horla_, d'ailleurs, a été dessiné par M. Mallet, construit sous ses

yeux et par lui. Tout a été fait dans les ateliers de M. Jovis, par le

personnel actif de la société, et rien au dehors.

Ajoutons que tout est nouveau dans ce ballon, depuis le vernis jusqu'à

la soupape, ces deux choses essentielles de l'aérostation. Il doit

rendre la toile impénétrable au gaz, comme les flancs d'un navire sont

impénétrables à l'eau. Les anciens vernis à base d'huile de lin avaient

le double inconvénient de fermenter et de brûler la toile qui, en peu

de temps, se déchirait comme du papier.

Les soupapes offraient ce danger de se refermer imparfaitement

dès qu'elles avaient été ouvertes et qu'était brisé l'enduit, dit

cataplasme, dont on les garnissait. La chute de M. Lhoste, en pleine

mer et en pleine nuit, a prouvé, l'autre semaine, l'imperfection du

vieux système.

On peut dire que les deux découvertes du capitaine Jovis, celle du

vernis principalement, sont d'une valeur inestimable pour l'aérostation.

On en parle d'ailleurs dans la foule, et des hommes qui semblent être

des spécialistes affirment avec autorité que nous serons retombés avant

les fortifications. Beaucoup d'autres choses encore sont blâmées dans

ce ballon d'un nouveau type que nous allons expérimenter avec tant de

bonheur et de succès.

Il grossit toujours, lentement. On y découvre de petites déchirures

faites pendant le transport; et on les bouche, selon l'usage, avec des

morceaux de journal appliqués sur la toile en les mouillant. Ce procédé

d'obstruction inquiète et émeut le public.

Pendant que le capitaine Jovis et son personnel s'occupent des derniers

détails, les voyageurs vont dîner à la cantine de l'usine à gaz, selon

la coutume établie.

Quand nous ressortons, l'aérostat se balance, énorme et transparent,

prodigieux fruit d'or, poire fantastique que mûrissent encore, en la

couvrant de feu, les derniers rayons du soleil.

Voici qu'on attache la nacelle, qu'on apporte les baromètres, la sirène

que nous ferons gémir et mugir dans la nuit, les deux trompes aussi,

et les provisions de bouche, les pardessus, tout le petit matériel que

peut contenir, avec les hommes, ce panier volant.

Comme le vent pousse le ballon sur les gazomètres, on doit à plusieurs

reprises l'en éloigner pour éviter un accident au départ.

Tout à coup le capitaine Jovis appelle les passagers.

Le lieutenant Mallet grimpe d'abord dans le filet aérien entre la

nacelle et l'aérostat, d'où il surveillera, durant toute la nuit, la

marche du _Horla_ à travers le ciel, comme l'officier de quart, debout

sur la passerelle, surveille la marche du navire.

M. Étienne Beer monte ensuite, puis M. Paul Bessand, puis M. Patrice

Eyriès, et puis moi.

Mais l'aérostat est trop chargé pour la longue traversée que nous

devons entreprendre, et M. Eyriès doit, non sans grand regret, quitter

sa place.

M. Jovis, debout sur le bord de la nacelle, prie, en termes fort

galants, les dames de s'écarter un peu, car il craint, en s'élevant, de

jeter du sable sur leurs chapeaux, puis il commande: «Lâchez tout!» et

tranchant d'un coup de couteau les cordes qui suspendent autour de nous

le lest accessoire qui nous retient à terre, il donne au _Horla_ sa

liberté.

En une seconde, nous sommes partis. On ne sent rien; on flotte, on

monte, on vole, on plane. Nos amis crient et applaudissent, nous ne

les entendons presque plus; nous ne les voyons qu'à peine. Nous sommes

déjà si loin! si haut! Quoi! nous venons de quitter ces gens là-bas?

Est-ce possible? Sous nous maintenant, Paris s'étale, une plaque

sombre, bleuâtre, hachée par les rues, et d'où s'élancent de place en

place, des dômes, des tours, des flèches, puis tout autour, la plaine,

la terre que découpent les routes longues, minces et blanches au milieu

des champs verts, d'un vert tendre ou foncé, et des bois presque noirs.

La Seine semble un gros serpent roulé, couché immobile, dont on

n'aperçoit ni la tête ni la queue; elle vient de là-bas, elle s'en va

là-bas, en traversant Paris, et la terre entière a l'air d'une immense

cuvette de prés et de forêts qu'enferme à l'horizon une montagne basse,

lointaine et circulaire.

Le soleil qu'on n'apercevait plus d'en bas reparaît pour nous, comme

s'il se levait de nouveau, et notre ballon lui-même s'allume dans

cette clarté; il doit paraître un astre à ceux qui nous regardent.

M. Mallet, de seconde en seconde, jette dans le vide une feuille de

papier à cigarettes et dit tranquillement: «Nous montons, nous montons

toujours», tandis que le capitaine Jovis, rayonnant de joie, se frotte

les mains en répétant: «Hein? ce vernis, hein? ce vernis.»

On ne peut en effet apprécier les montées et les descentes qu'en jetant

de temps en temps une feuille de papier à cigarettes. Si ce papier,

qui demeure, en réalité, suspendu dans l'air, semble tomber comme une

pierre, c'est que le ballon monte; s'il semble au contraire s'envoler

au ciel, c'est que le ballon descend.

Les deux baromètres indiquent cinq cents mètres environ, et nous

regardons, avec une admiration enthousiaste, cette terre que nous

quittons, à laquelle nous ne tenons plus par rien et qui a l'air

d'une carte de géographie peinte, d'un plan démesuré de province.

Toutes ses rumeurs cependant nous arrivent distinctes, étrangement

reconnaissables. On entend surtout le bruit des roues sur les routes,

le claquement des fouets, le «hue» des charretiers, le roulement et le

sifflement des trains, et les rires des gamins qui courent et jouent

sur les places. Chaque fois que nous passons sur un village, ce sont

des clameurs enfantines qui dominent tout et montent dans le ciel avec

le plus d'acuité.

Des hommes nous appellent; des locomotives sifflent; nous répondons

avec la sirène qui pousse des gémissements plaintifs, affreux,

suraigus, vraie voix d'être fantastique errant autour du monde.

Des lumières s'allument de place en place, feux isolés dans les

fermes, chapelets de gaz dans les villes. Nous allons vers le

nord-ouest après avoir plané longtemps sur le petit lac d'Enghien. Une

rivière apparaît: c'est l'Oise. Alors nous discutons pour savoir où

nous sommes. Cette ville qui brille là-bas, est-ce Creil ou Pontoise?

Si nous étions sur Pontoise, on verrait semble-t-il la jonction de

la Seine et de l'Oise; et puis ce feu, cet énorme feu sur la gauche,

n'est-ce pas le haut fourneau de Montataire?

Nous nous trouvons en vérité sur Creil. Le spectacle est surprenant;

sur la terre il fait nuit, et nous sommes encore dans la lumière, à dix

heures passées. Maintenant nous entendons les bruits légers des champs,

le double cri des cailles surtout, puis les miaulements des chats et

les hurlements des chiens. Certes, les chiens sentent le ballon, le

voient et donnent l'alarme. On les entend, par toute la plaine, aboyer

contre nous et gémir, comme ils gémissent à la lune. Les bœufs aussi

semblent se réveiller dans les étables, car ils mugissent; toutes les

bêtes effrayées s'émeuvent devant ce monstre aérien qui passe.

Et les odeurs du sol montent vers nous délicieuses, odeurs des foins,

des fleurs, de la terre verte et mouillée, parfumant l'air, un air

léger, si léger, si doux, si savoureux que jamais de ma vie je n'avais

respiré avec tant de bonheur. Un bien-être profond, inconnu, m'envahit,

bien-être du corps et de l'esprit, fait de nonchalance, de repos

infini, d'oubli, d'indifférence à tout et de cette sensation nouvelle

de traverser l'espace sans rien sentir de ce qui rend insupportable le

mouvement, sans bruit, sans secousses et sans trépidations.

Tantôt nous montons et tantôt nous descendons. De minute en minute, le

lieutenant Mallet, suspendu dans sa toile d'araignée, dit au capitaine

Jovis: «Nous descendons, jetez une demi-poignée.» Et le capitaine, qui

cause et rit avec nous, un sac de lest entre ses genoux, prend dans ce

sac un peu de sable et le jette par-dessus bord.

Rien n'est plus amusant, plus délicat et plus passionnant que la

manœuvre d'un ballon. C'est un énorme joujou, libre et docile, qui

obéit avec une surprenante sensibilité, mais qui est aussi, et avant

tout, l'esclave du vent, auquel nous ne commandons pas.

Une pincée de sable, la moitié d'un journal, quelques gouttes d'eau,

les os du poulet qu'on vient de manger, jetés au dehors, le font monter

brusquement.

Le fleuve ou le bois qu'on traverse, nous soufflant un air humide et

froid, le fait descendre de deux cents mètres. Sur les blés mûrs il se

maintient, et sur les villes il s'élève.

La terre dort maintenant, ou plutôt l'homme dort sur la terre, car les

bêtes réveillées annoncent toujours notre approche. De temps en temps

le roulement d'un train nous arrive ou le sifflet de la machine. Sur

les lieux habités nous faisons mugir la sirène: et les paysans affolés

dans leurs lits doivent se demander en tremblant si c'est l'ange du

jugement dernier qui passe.

Mais une odeur de gaz, forte et continue, nous frappe: nous avons

rencontré sans doute un courant chaud, et le ballon se gonfle, perdant

son sang invisible par le tuyau d'échappement, qu'on nomme appendice et

qui se referme de lui-même dès que cesse la dilatation.

Nous montons. La terre déjà ne nous renvoie plus l'écho de nos trompes;

nous avons déjà passé six cents mètres. On n'y voit pas assez pour

consulter les instruments, on sait seulement que les feuilles de papier

de riz tombent sous nous comme des papillons morts, que nous montons

toujours, toujours. On ne distingue plus la terre; des brumes légères

nous en séparent; et sur nos têtes, le peuple des étoiles scintille.

Mais une lueur naît devant nous, une lueur d'argent qui fait pâlir le

ciel; et soudain, comme si elle s'élevait des profondeurs inconnues

de l'horizon inférieur, la lune apparaît sur le bord d'un nuage. Elle

semble venue d'en bas, tandis que nous la regardons de très haut,

accoudés à notre nacelle comme des spectateurs sur un balcon. Elle se

dégage luisante et ronde des nuées qui l'enveloppaient, et elle monte

au ciel avec lenteur.

La terre n'est plus, la terre est noyée sous des vapeurs laiteuses

qui ressemblent à une mer. Nous sommes donc seuls maintenant avec la

lune, dans l'immensité, et la lune a l'air d'un ballon qui voyage

en face de nous; et notre ballon qui reluit a l'air d'une lune plus

grosse que l'autre, d'un monde errant au milieu du ciel, au milieu des

astres, dans l'étendue infinie. Nous ne parlons plus, nous ne pensons

plus, nous ne vivons plus; nous allons, délicieusement inertes, à

travers l'espace. L'air qui nous porte a fait de nous des êtres qui lui

ressemblent, des êtres muets, joyeux et fous, grisés par cette envolée

prodigieuse, étrangement alertes, bien qu'immobiles. On ne sent plus la

chair, on ne sent plus les os, on ne sent plus palpiter le cœur, on est

devenu quelque chose d'inexprimable, des oiseaux qui n'ont pas même la

peine de battre de l'aile.

Tout souvenir a disparu de nos âmes, tout souci a quitté nos pensées,

nous n'avons plus de regrets, de projets, ni d'espérances. Nous

regardons, nous sentons, nous jouissons éperdument de ce voyage

fantastique; rien que la lune et nous dans le ciel! Nous sommes un

monde vagabond, un monde en marche, comme nos sœurs les planètes; et

ce petit monde en marche porte cinq hommes qui ont quitté la terre

et l'ont déjà presque oubliée. On y voit maintenant comme en plein

jour; nous nous regardons surpris de cette clarté, car nous n'avons

à regarder que nous et quelques nuages d'argent qui flottent plus

bas. Les baromètres indiquent douze cents mètres, puis treize, puis

quatorze, puis quinze cents; et les feuilles de papier de riz tombent

toujours autour de nous.

Le capitaine Jovis affirme que la lune souvent a fait ainsi s'emballer

les aérostats et que le voyage en haut va continuer.

Nous sommes maintenant à deux mille mètres; nous montons encore à deux

mille trois cent cinquante mètres, le ballon enfin s'arrête.

Et nous faisons mugir la sirène, surpris qu'on ne nous réponde point

des étoiles.

A présent nous descendons, très vite, sans nous en douter. M. Mallet

crie sans cesse: «Jetez du lest, jetez du lest!» Et le lest qu'on

précipite dans le vide, sable et pierres mêlées, nous revient dans la

figure, comme s'il remontait, lancé d'en bas vers les astres, tant est

rapide notre chute.

Voici la terre!

Où sommes-nous? Cette pointe en l'air a duré plus de deux heures. Il

est minuit passé et nous traversons un grand pays sec, bien cultivé,

plein de routes, très peuplé.

Voici une ville, une grande ville à droite, une autre à gauche plus

loin. Mais, tout à coup, à la surface du sol, une lumière éclatante,

féerique, s'allume et s'éteint, puis elle reparaît, s'efface de

nouveau. Jovis, que grise l'espace, s'écrie: «Regardez, regardez ce

phénomène de la lune dans l'eau. On ne peut rien voir de plus beau la

nuit.»

Rien, en effet, ne peut faire imaginer pareille chose, rien ne peut

donner l'idée de l'éclat prodigieux de ces plaques de clarté qui

ne sont pas du feu, qui ne semblent pas des reflets, qui naissent

brusquement ici ou là et s'éteignent tout aussitôt.

Sur les ruisseaux qui serpentent, ces foyers ardents apparaissent en

même temps à chaque détour du cours d'eau; mais comme le ballon passe

aussi vite que le vent, à peine a-t-on le temps de les voir.

Nous sommes maintenant assez près de la terre, et notre ami Beer

s'écrie: «Regardez donc! qu'est-ce qui court là-bas dans ce champ?

N'est-ce pas un chien?» Quelque chose court en effet sur le sol avec

une prodigieuse vitesse, et ce quelque chose semble franchir les

fossés, les routes, les arbres avec une telle facilité que nous ne

comprenons pas. Le capitaine riait: «C'est l'ombre de notre ballon,

dit-il. Elle va grossir à mesure que nous descendrons.»

J'entends distinctement un grand bruit de forges dans le lointain, et

comme nous n'avons cessé, durant toute la nuit, de nous diriger sur

l'étoile polaire, que j'ai si souvent regardée et consultée du pont de

mon petit yacht sur la Méditerranée, nous allons indubitablement vers

la Belgique.

Notre sirène et nos deux trompes appellent sans discontinuer. Quelques

cris nous répondent, cri de charretier qui s'arrête, cri de buveur

attardé. Nous hurlons: «Où sommes-nous?» Mais le ballon va si vite que

jamais l'homme effaré n'a le temps de nous répondre. L'ombre grossie

du _Horla_, large comme une balle d'enfant, fuit devant nous, sur les

champs, les routes, les blés et les bois. Elle passe, elle passe, nous

précédant d'un demi-kilomètre; et j'écoute à présent, penché hors de la

nacelle, le grand bruit du vent dans les arbres et sur les récoltes.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 18 · 第 28 / 52 题