AH! dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le
rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre!
J'étais alors maréchal des logis de hussards, et depuis quinze jours
rôdant en éclaireur en face d'une avant-garde allemande. La veille,
nous avions sabré quelques uhlans et perdu trois hommes, dont ce pauvre
petit Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville.
Or, ce jour-là, mon capitaine m'ordonna de prendre dix cavaliers et
d'aller occuper et de garder toute la nuit le village de Porterin, où
l'on s'était battu cinq fois en trois semaines. Il ne restait pas vingt
maisons debout ni douze habitants dans ce guêpier.
Je pris donc dix cavaliers et je partis vers quatre heures. A cinq
heures, en pleine nuit, nous atteignîmes les premiers murs de Porterin.
Je fis halte et j'ordonnai à Marchas, vous savez bien, Pierre de
Marchas qui a épousé depuis la petite Martel-Auvelin, la fille du
marquis de Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le village et de
m'apporter des nouvelles.
Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. Ça fait
plaisir, dans le service, de ne pas tutoyer des mufles. Ce Marchas
était dégourdi comme pas un, fin comme un renard et souple comme un
serpent. Il savait éventer des Prussiens ainsi qu'un chien évente un
lièvre, trouver des vivres là où nous serions morts de faim sans lui,
et il obtenait des renseignements de tout le monde, des renseignements
toujours sûrs, avec une adresse inimaginable.
Il revint au bout de dix minutes:
--Ça va bien, dit-il; aucun Prussien n'a passé par ici depuis trois
jours. Il est sinistre, ce village. J'ai causé avec une bonne sœur qui
garde quatre ou cinq malades dans un couvent abandonné.
J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous pénétrâmes dans la rue
principale. On apercevait vaguement à droite, à gauche, des murs sans
toit, à peine visibles dans la nuit profonde. De place en place,
une lumière brillait derrière une vitre: une famille était restée
pour garder sa demeure à peu près debout, une famille de braves ou
de pauvres. La pluie commençait à tomber, une pluie menue, glacée,
qui nous gelait avant de nous avoir mouillés, rien qu'en touchant les
manteaux. Les chevaux trébuchaient sur des pierres, sur des poutres,
sur des meubles. Marchas nous guidait, à pied, devant nous, et traînant
sa bête par la bride.
--Où nous mènes-tu? lui demandai-je.
Il répondit:
--J'ai un gîte, un bon.
Et il s'arrêta bientôt devant une petite maison bourgeoise demeurée
entière, bien close, bâtie sur la rue, avec un jardin derrière.
Au moyen d'un gros caillou ramassé près de la grille, Marchas fit
sauter la serrure, puis il gravit le perron, défonça la porte d'entrée
à coups de pied et à coups d'épaule, alluma un bout de bougie qu'il
avait toujours en poche, et nous précéda dans un bon et confortable
logis de particulier riche, en nous guidant avec assurance, avec une
assurance admirable, comme s'il avait vécu dans cette maison qu'il
voyait pour la première fois.
Deux hommes restés dehors gardaient nos chevaux.
Marchas dit au gros Ponderel, qui le suivait:
--Les écuries doivent être à gauche; j'ai vu ça en entrant; va donc y
loger les bêtes, dont nous n'avons pas besoin.
Puis, se tournant vers moi:
--Donne des ordres, sacrebleu!
Il m'étonnait toujours, ce gaillard-là. Je répondis en riant:
--Je vais placer mes sentinelles aux abords du pays. Je te retrouverai
ici.
Il demanda:
--Combien prends-tu d'hommes?
--Cinq. Les autres les relèveront à dix heures du soir.
--Bon. Tu m'en laisses quatre pour faire les provisions, la cuisine, et
mettre la table. Moi, je trouverai la cachette au vin.
Et je m'en allai reconnaître les rues désertes jusqu'à la sortie sur la
plaine, pour y placer mes factionnaires.
Une demi-heure plus tard, j'étais de retour. Je trouvai Marchas étendu
dans un grand fauteuil Voltaire, dont il avait ôté la housse, par amour
du luxe, disait-il. Il se chauffait les pieds au feu, en fumant un
cigare excellent dont le parfum emplissait la pièce. Il était seul,
les coudes sur les bras du siège, la tête entre les épaules, les joues
roses, l'œil brillant, l'air enchanté.
Dans la pièce voisine, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas me
dit en souriant d'une façon béate:
--Ça va, j'ai trouvé le bordeaux dans le poulailler, le champagne sous
les marches du perron, l'eau-de-vie,--cinquante bouteilles de vraie
fine--dans le potager, sous un poirier qui, vu à la lanterne, ne m'a
pas semblé droit. Comme solide, nous avons deux poules, une oie, un
canard, trois pigeons et un merle cueilli dans une cage, rien que de la
plume, comme tu vois. Tout ça cuit en ce moment. Ce pays est excellent.
Je m'étais assis en face de lui. La flamme de la cheminée me grillait
le nez et les joues:
--Où as-tu trouvé ce bois-là? demandai-je.
Il murmura:
--Bois magnifique, voiture de maître, coupé. C'est la peinture qui
donne cette flambée, un punch d'essence et de vernis. Bonne maison!
Je riais, tant je le trouvais drôle, l'animal. Il reprit:
--Dire que c'est jour des Rois! J'ai fait mettre une fève dans l'oie;
mais pas de reine; c'est embêtant, ça!
Je répétai, comme un écho:
--C'est embêtant; mais que veux-tu que j'y fasse, moi?
--Que tu en trouves, parbleu!
--De quoi?
--Des femmes.
--Des femmes?... Tu es fou!
--J'ai bien trouvé l'eau-de-vie sous un poirier, moi, et le
champagne sous les marches du perron; et rien ne pouvait me guider
encore.--Tandis que, pour toi, une jupe c'est un indice certain.
Cherche, mon vieux.
Il avait l'air si grave, si sérieux, si convaincu que je ne savais plus
s'il plaisantait.
Je répondis:
--Voyons, Marchas, tu blagues?
--Je ne blague jamais dans le service.
--Mais où diable veux-tu que j'en trouve, des femmes?
--Où tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Déniche
et apporte.
Je me levai. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas reprit:
--Veux-tu une idée?
--Oui.
--Va trouver le curé.
--Le curé? Pourquoi faire?
--Invite-le à souper et prie-le d'amener une femme.
--Le curé! Une femme! Ah! ah! ah!
Marchas reprit avec une extraordinaire gravité:
--Je ne ris pas. Va trouver le curé, raconte-lui notre situation.
Il doit s'embêter affreusement, il viendra. Mais dis-lui qu'il nous
faut une femme au minimum, une femme comme il faut, bien entendu,
puisque nous sommes tous des hommes du monde. Il doit connaître ses
paroissiennes sur le bout du doigt. S'il y en a une possible pour nous,
et si tu t'y prends bien, il te l'indiquera.
--Voyons, Marchas? A quoi penses-tu?
--Mon cher Garens, tu peux faire ça très bien. Ce serait même très
drôle. Nous savons vivre, parbleu, et nous serons d'une distinction
parfaite, d'un chic extrême. Nomme-nous à l'abbé, fais-le rire,
attendris-le, séduis-le et décide-le!
--Non, c'est impossible.
Il rapprocha son fauteuil et, comme il connaissait mes côtés faibles,
le gredin reprit:
--Songe donc comme ce serait crâne à faire et amusant à raconter. On en
parlerait dans toute l'armée. Ça te ferait une rude réputation.
J'hésitais, tenté par l'aventure. Il insista:
--Allons, mon petit Garens. Tu es chef de détachement, toi seul peux
aller trouver le chef de l'Église en ce pays. Je t'en prie, vas-y. Je
raconterai la chose en vers, dans la _Revue des Deux-Mondes_, après la
guerre, je te le promets. Tu dois bien ça à tes hommes. Tu les fais
assez marcher depuis un mois.
Je me levai en demandant:
--Où est le presbytère?
--Tu prends la seconde rue à gauche. Au bout, tu trouveras une avenue;
et, au bout de l'avenue, l'église. Le presbytère est à côté.
Je sortais; il me cria:
--Dis-lui le menu pour lui donner faim!
Je découvris sans peine la petite maison de l'ecclésiastique, à côté
d'une grande vilaine église de briques. Je frappai à coups de poing
dans la porte, qui n'avait ni sonnette ni marteau, et une voix forte
demanda de l'intérieur:
--Qui va là?
Je répondis:
--Maréchal des logis de hussards.
J'entendis un bruit de verrous et de clef tournée, et je me trouvai en
face d'un grand prêtre à gros ventre, avec une poitrine de lutteur,
des mains formidables sortant de manches retroussées, un teint rouge et
un air brave homme.
Je fis le salut militaire.
--Bonjour, monsieur le curé.
Il avait craint une surprise, une embûche de rôdeurs, et il sourit en
répondant:
--Bonjour, mon ami; entrez.
Je le suivis dans une petite chambre à pavés rouges, où brûlait un
maigre feu, bien différent du brasier de Marchas.
Il me montra une chaise, et puis me dit:
--Qu'y a-t-il pour votre service?
--Monsieur l'abbé, permettez-moi d'abord de me présenter.
Et je lui tendis ma carte.
Il la reçut et lut à mi-voix:
«Le comte de Garens.»
Je repris:
--Nous sommes ici onze, monsieur l'abbé, cinq en grand'garde et six
installés chez un habitant inconnu. Ces six-là se nomment Garens, ici
présent, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d'Étreillis,
Karl Massouligny, le fils du peintre, et Joseph Herbon, un jeune
musicien. Je viens, en leur nom et au mien, vous prier de nous faire
l'honneur de souper avec nous. C'est un souper des Rois, monsieur le
curé, et nous voudrions le rendre un peu gai.
Le prêtre souriait. Il murmura:
--Il me semble que ce n'est guère l'occasion de s'amuser.
Je répondis:
--Nous nous battons tous les jours, monsieur. Quatorze de nos camarades
sont morts depuis un mois, et trois sont restés par terre, hier encore.
C'est la guerre. Nous jouons notre vie à tout instant, n'avons-nous pas
le droit de la jouer gaiement? Nous sommes Français, nous aimons rire,
nous savons rire partout. Nos pères riaient bien sur l'échafaud! Ce
soir, nous voudrions nous dégourdir un peu, en gens comme il faut, et
non pas en soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort?
Il répondit vivement:
--Vous avez raison, mon ami, et j'accepte avec grand plaisir votre
invitation.
Il cria:
--Hermance!
Une vieille paysanne, tordue, ridée, horrible, apparut et demanda:
--Qué qui a?
--Je ne dîne pas ici, ma fille.
--Où que vous dînez donc?
--Avec MM. les hussards.
J'eus envie de dire: «Amenez votre bonne, pour voir la tête de
Marchas», mais je n'osai point.
Je repris:
--Parmi vos paroissiens restés dans le village, en voyez-vous quelqu'un
ou quelqu'une que je puisse inviter aussi?
Il hésita, chercha et déclara:
--Non, personne!
J'insistai:
--Personne!... Voyons, monsieur le curé, cherchez. Ce serait très
galant d'avoir des dames. Je m'entends, des ménages! Est-ce que je
sais, moi? Le boulanger avec sa femme, l'épicier, le... le... le...
l'horloger... le... le cordonnier... le... le pharmacien avec la
pharmacienne... Nous avons un bon repas, du vin, et serions enchantés
de laisser un bon souvenir aux gens d'ici.
Le curé médita longtemps encore, puis prononça avec résolution:
--Non, personne.
Je me mis à rire:
--Sacristi! monsieur le curé, c'est ennuyeux de n'avoir pas une reine,
car nous avons une fève. Voyons, cherchez. Il n'y a pas un maire
marié, un adjoint marié, un conseiller municipal marié, un instituteur
marié?...
--Non, toutes les dames sont parties.
--Quoi, il n'y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son
bourgeois de mari, à qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait
un plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances présentes?
Mais tout à coup le curé se mit à rire, d'un rire violent qui le
secouait tout entier, et il criait:
--Ah! ah! ah! j'ai votre affaire, Jésus, Marie, j'ai votre affaire!
Ah! ah! ah! nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles
seront bien contentes, allez, bien contentes, ah! ah!... Où gîtez-vous?
J'expliquai la maison en la décrivant. Il comprit:
--Très bien. C'est la propriété de M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans
une demi-heure avec quatre dames!!! Ah! ah! ah! quatre dames!!!...
Il sortit avec moi, riant toujours, et me quitta, en répétant:
--Ça va; dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille.
Je rentrai vite, très étonné, très intrigué.
--Combien de couverts? demanda Marchas en m'apercevant.
--Onze. Nous sommes six hussards plus M. le curé et quatre dames.
Il fut stupéfait. Je triomphais.
Il répétait:
--Quatre dames! Tu dis: quatre dames?
--Je dis: quatre dames.
--De vraies femmes?
--De vraies femmes.
--Bigre! Mes compliments!
--Je les accepte. Je les mérite.
Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et j'aperçus une belle nappe
blanche jetée sur une longue table autour de laquelle trois hussards en
tablier bleu disposaient des assiettes et des verres.
--Il y aura des femmes! cria Marchas.
Et les trois hommes se mirent à danser en applaudissant de toute leur
force.
Tout était prêt. Nous attendions. Nous attendîmes près d'une heure. Une
odeur délicieuse de volailles rôties flottait dans toute la maison.
Un coup frappé contre le volet nous souleva tous en même temps. Le gros
Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une minute à peine, une petite
bonne Sœur apparut dans l'encadrement de la porte. Elle était maigre,
ridée, timide, et saluait coup sur coup les quatre hussards effarés
qui la regardaient entrer. Derrière elle, un bruit de bâtons martelait
le pavé du vestibule, et dès qu'elle eut pénétré dans le salon,
j'aperçus, l'une suivant l'autre, trois vieilles têtes en bonnet blanc,
qui s'en venaient en se balançant avec des mouvements différents, l'une
chavirant à droite, tandis que l'autre chavirait à gauche. Et, trois
bonnes femmes se présentèrent, boitant, traînant la jambe, estropiées
par les maladies et déformées par la vieillesse, trois infirmes hors de
service, les trois seules pensionnaires capables de marcher encore de
l'établissement hospitalier que dirigeait la Sœur Saint-Benoît.
Elle s'était retournée vers ses invalides, pleine de sollicitude pour
elles; puis, voyant mes galons de maréchal des logis, elle me dit:
--Je vous remercie bien, monsieur l'officier, d'avoir pensé à ces
pauvres femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie, et c'est
pour elles en même temps un grand bonheur et un grand honneur que vous
leur faites.
J'aperçus le curé, resté dans l'ombre du couloir et qui riait de tout
son cœur. A mon tour, je me mis à rire, en regardant surtout la tête de
Marchas. Puis montrant des sièges à la religieuse:
--Asseyez-vous, ma Sœur; nous sommes très fiers et très heureux que
vous ayez accepté notre modeste invitation.
Elle prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y
conduisit ses trois bonnes femmes, les plaça dessus, leur ôta leurs
cannes et leurs châles qu'elle alla déposer dans un coin; puis,
désignant la première, une maigre à ventre énorme, une hydropique
assurément:
--Celle-là est la mère Paumelle, dont le mari s'est tué en tombant d'un
toit et dont le fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans.
Puis elle désigna la seconde, une grande dont la tête tremblait sans
cesse:
--Celle-là est la mère Jean-Jean, âgée de soixante-sept ans. Elle n'y
voit plus guère, ayant eu la figure flambée dans un incendie et la
jambe droite brûlée à moitié.
Elle nous montra, enfin, la troisième, une espèce de naine, avec des
yeux saillants, qui roulaient de tous les côtés, ronds et stupides.
--C'est la Putois, une innocente. Elle est âgée de quarante-quatre ans
seulement.
J'avais salué les trois femmes comme si on m'eût présenté à des
Altesses Royales, et, me tournant vers le curé:
--Vous êtes, monsieur l'abbé, un homme précieux, à qui nous devrons
tous ici de la reconnaissance.
Tout le monde riait, en effet, hormis Marchas, qui semblait furieux.
--Notre Sœur Saint-Benoît est servie! cria tout à coup Karl Massouligny.
Je la fis passer devant avec le curé, puis je soulevai la mère
Paumelle, dont je pris le bras et que je traînai dans la pièce voisine,
non sans peine, car son ventre ballonné semblait plus pesant que du fer.
Le gros Ponderel enleva la mère Jean-Jean, qui gémissait pour avoir sa
béquille; et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, la Putois, vers
la salle à manger, pleine d'odeur de viandes.
Dès que nous fûmes en face de nos assiettes, la Sœur tapa trois coups
dans ses mains, et les femmes firent, avec la précision de soldats qui
présentent les armes, un grand signe de croix rapide. Puis le prêtre
prononça, lentement, les paroles latines du _Benedicite_.
On s'assit, et les deux poules parurent, apportées par Marchas, qui
voulait servir pour ne point assister en convive à ce repas ridicule.
Mais je criai: «Vite le champagne!» Un bouchon sauta avec un bruit de
pistolet qu'on décharge, et, malgré la résistance du curé et de la
bonne Sœur, les trois hussards assis à côté des trois infirmes leur
versèrent de force dans la bouche leurs trois verres pleins.
Massouligny, qui avait la faculté d'être chez lui partout et à l'aise
avec tout le monde, faisait la cour à la mère Paumelle de la façon
la plus drôle. L'hydropique, dont l'humeur était restée gaie, malgré
ses malheurs, lui répondait en badinant avec une voix de fausset qui
semblait factice, et elle riait si fort des plaisanteries de son voisin
que son gros ventre semblait prêt à monter et à rouler sur la table.
Le petit Herbon avait entrepris sérieusement de griser l'idiote, et le
baron d'Etreillis, qui n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la
Jean-Jean sur la vie, les habitudes et le règlement de l'hospice.
La religieuse, effarée, criait à Massouligny:
--Oh! oh! vous allez la rendre malade; ne la faites pas rire comme ça,
je vous en prie, monsieur. Oh! monsieur...
Puis elle se levait et se jetait sur Herbon pour lui arracher des mains
un verre plein qu'il vidait prestement, entre les lèvres de la Putois.
Et le curé riait à se tordre, répétait à la Sœur:
--Laissez donc, pour une fois, ça ne leur fait pas de mal. Laissez
donc.
Après les deux poules, on avait mangé le canard, flanqué des trois
pigeons et du merle; et l'oie parut, fumante, dorée, répandant une
odeur chaude de viande rissolée et grasse.
La Paumelle, qui s'animait, battit des mains; la Jean-Jean cessa de
répondre aux questions nombreuses du baron, et la Putois poussa des
grognements de joie, moitié cris et moitié soupirs, comme font les
petits enfants à qui on montre des bonbons.
--Permettez-vous, dit le curé, que je me charge de cet animal. Je
m'entends comme personne à ces opérations-là.
--Mais certainement, monsieur l'abbé.
Et la Sœur dit:
--Si on ouvrait un peu la fenêtre? Elles ont trop chaud. Je suis sûre
qu'elles seront malades.
Je me tournai vers Marchas:
--Ouvre la fenêtre une minute.
Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, fit vaciller les flammes
des bougies et tournoyer la fumée de l'oie, dont le prêtre, une
serviette au cou, soulevait les ailes avec science.
Nous le regardions faire, sans parler maintenant, intéressés par le
travail alléchant de ses mains, saisis d'un renouveau d'appétit à la
vue de cette grosse bête dorée, dont les membres tombaient l'un après
l'autre dans la sauce brune, au fond du plat.
Et tout à coup, au milieu de ce silence gourmand qui nous tenait
attentifs, entra, par la fenêtre ouverte, le bruit lointain d'un coup
de feu.
Je fus debout si vite, que ma chaise roula derrière moi; et je criai:
--Tout le monde à cheval! Toi, Marchas, tu vas prendre deux hommes et
aller aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq minutes.
Et pendant que les trois cavaliers s'éloignaient au galop dans la nuit,
je me mis en selle avec mes deux autres hussards, devant le perron
de la villa, tandis que le curé, la Sœur et les trois bonnes femmes
montraient aux fenêtres leurs têtes effarées.
On n'entendait plus rien, qu'un aboiement de chien dans la campagne.
La pluie avait cessé; il faisait froid, très froid. Et bientôt, je
distinguai de nouveau le galop d'un cheval, d'un seul cheval qui
revenait.
C'était Marchas. Je lui criai:
--Eh bien?
Il répondit:
--Rien du tout, François a blessé un vieux paysan, qui refusait de
répondre au: «Qui vive?» et qui continuait d'avancer, malgré l'ordre
de passer au large. On l'apporte, d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.
J'ordonnai de remettre les chevaux à l'écurie et j'envoyai mes deux
soldats au-devant des autres, puis je rentrai dans la maison.
Alors le curé, Marchas et moi, nous descendîmes un matelas dans le
salon pour y déposer le blessé; la Sœur, déchirant une serviette,
se mit à faire de la charpie, tandis que les trois femmes éperdues
restaient assises dans un coin.
Bientôt, je distinguai un bruit de sabres traînés sur la route; je pris
une bougie pour éclairer les hommes qui revenaient; et ils parurent,
portant cette chose inerte, molle, longue et sinistre, que devient un
corps humain quand la vie ne le soutient plus.
On déposa le blessé sur le matelas préparé pour lui; et je vis du
premier coup d'œil que c'était un moribond.
Il râlait et crachait du sang qui coulait des coins de ses lèvres,
chassé de sa bouche à chacun de ses hoquets. L'homme en était couvert!
Ses joues, sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vêtements, semblaient en
avoir été frottés, avoir été baignés dans une cuve rouge. Et ce sang
s'était figé sur lui, était devenu terne, mêlé de boue, horrible à voir.
Le vieillard, enveloppé dans une grande limousine de berger,
entr'ouvrait par moments ses yeux, mornes, éteints, sans pensée,
qui paraissaient stupides d'étonnement, comme ceux des bêtes que le
chasseur tue et qui le regardent, tombées à ses pieds, aux trois quarts
mortes déjà, abruties par la surprise et par l'épouvante.
Le curé s'écria:
--Ah! c'est le père Placide, le vieux pasteur des Moulins. Il est
sourd, le pauvre, et n'a rien entendu. Ah! mon Dieu! vous avez tué ce
malheureux!
La Sœur avait écarté la blouse et la chemise, et regardait au milieu de
la poitrine un petit trou violet qui ne saignait plus.
--Il n'y a rien à faire, dit-elle.
Le berger, haletant affreusement, crachait toujours du sang avec chacun
de ses derniers souffles, et on entendait dans sa gorge, jusqu'au fond
de ses poumons, un gargouillement sinistre et continu.
Le curé, debout au-dessus de lui, leva sa main droite, décrivit le
signe de la croix et prononça, d'une voix lente et solennelle, les
paroles latines qui lavent les âmes.
Avant qu'il les eût achevées, le vieillard fut agité d'une courte
secousse, comme si quelque chose venait de se briser en lui. Il ne
respirait plus. Il était mort.
M'étant retourné, je vis un spectacle plus effrayant que l'agonie de ce
misérable: les trois vieilles, debout, serrées l'une contre l'autre,
hideuses, grimaçaient d'angoisse et d'horreur.
Je m'approchai d'elles, et elles se mirent à pousser des cris aigus, en
essayant de se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.
La Jean-Jean, que sa jambe brûlée ne portait plus, tomba tout de son
long par terre.
La Sœur Saint-Benoît, abandonnant le mort, courut vers ses infirmes,
et sans un mot pour moi, sans un regard, les couvrit de leurs châles,
leur donna leurs béquilles, les poussa vers la porte, les fit sortir et
disparut avec elles dans la nuit profonde, si noire.
Je compris que je ne pouvais même les faire accompagner par un hussard,
car le seul bruit du sabre les eût affolées.
Le curé regardait toujours le mort.
S'étant enfin retourné vers moi:
--Ah! quelle vilaine chose, dit-il.
_Les Rois_ ont paru dans _le Gaulois_ du 23 janvier 1887.