Renard s'excusa: «Pardon, pardon, c'est la passion qui m'emporte.»

Donc, il ne s'était pas écoulé un quart d'heure que le petit coutil en

prit encore un, de chevesne--et un autre presque par-dessus, et encore

un cinq minutes plus tard.

Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en

ébullition; elle me lancicotait sans cesse: «Ah! misère! crois-tu qu'il

te le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une

grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien

que d'y penser.»

Moi, je me disais:--Attendons midi. Il ira déjeuner, ce braconnier-là,

et je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu l' président, je

déjeune sur les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions

dans _Dalila_.

Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le

malfaiteur, et pendant qu'il mange, v'là qu'il en prend encore un, de

chevesne!

Mélie et moi nous cassions une croûte aussi, comme ça, sur le pouce,

presque rien, le cœur n'y était pas.

Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches,

comme ça, je lis le _Gil-Blas_, à l'ombre, au bord de l'eau. C'est le

jour de Colombine, vous savez bien, Colombine qu'écrit des articles

dans le _Gil-Blas_. J'avais coutume de faire enrager Mme Renard en

prétendant la connaître, c'te Colombine. C'est pas vrai, je la connais

pas, je ne l'ai jamais vue, n'importe, elle écrit bien; et puis elle

dit des choses rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en

a pas beaucoup dans son genre.

Voilà donc que je commence à asticoter mon épouse, mais elle se fâche

tout de suite, et raide, encore. Donc je me tais.

C'est à ce moment qu'arrivent de l'autre côté de la rivière nos deux

témoins que voilà, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de

vue.

Le petit s'était remis à pêcher. Il en prenait que j'en tremblais,

moi. Et sa femme se met à dire: «La place est rudement bonne, nous y

reviendrons toujours, Désiré!»

Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard répétait: «T'es pas

un homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines.»

Je lui dis soudain: «Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais quelque

bêtise.»

Et elle me souffle, comme si elle m'eût mis un fer rouge sous le nez:

«T'es pas un homme. V'là qu' tu fuis, maintenant, que tu rends la

place! Va donc, Bazaine!»

Là, je me suis senti touché. Cependant je ne bronche pas.

Mais l'autre, il lève une brème, oh! jamais je n'en ai vu telle. Jamais!

Et r'voilà ma femme qui se met à parler haut, comme si elle pensait.

Vous voyez d'ici la malice. Elle disait: «C'est ça qu'on peut appeler

du poisson volé, vu que nous avons amorcé la place nous-mêmes. Il

faudrait rendre au moins l'argent dépensé pour l'amorce.»

Alors, la grosse au petit coutil se mit à dire à son tour: «C'est à

nous que vous en avez, madame?»

--J'en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l'argent dépensé par

les autres.

--C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson?

Et voilà qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux mots.

Cristi, elles en savent, les gueuses, et de tapés. Elles gueulaient si

fort que nos deux témoins, qui étaient sur l'autre berge, s' mettent à

crier pour rigoler: «Eh! là-bas, un peu de silence. Vous allez empêcher

vos époux de pêcher.»

Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus

que deux souches. Nous restions là, le nez sur l'eau, comme si nous

n'avions pas entendu.

Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: «Vous n'êtes

qu'une menteuse.--Vous n'êtes qu'une traînée.--Vous n'êtes qu'une

roulure.--Vous n'êtes qu'une rouchie.» Et va donc, et va donc. Un

matelot n'en sait pas plus.

Soudain, j'entends un bruit derrière moi. Je me r'tourne. C'était

l'autre, la grosse, qui tombait sur ma femme à coups d'ombrelle. Pan!

pan! Mélie en r'çoit deux. Mais elle rage, Mélie, et puis elle tape,

quand elle rage. Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis

v'lan, v'lan, v'lan, les gifles qui pleuvaient comme des prunes.

Moi, je les aurais laissé faire. Les femmes entre elles, les hommes

entre eux. Il ne faut pas mêler les coups. Mais le petit coutil se lève

comme un diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah!

mais non! pas de ça, camarade. Moi je le reçois sur le bout de mon

poing, cet oiseau-là. Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l'autre dans le

ventre. Il lève les bras, il lève la jambe et il tombe sur le dos, en

pleine rivière, juste dans l' trou.

Je l'aurais repêché pour sûr, m'sieu l' président, si j'avais eu le

temps tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus,

et elle vous tripotait Mélie de la belle façon. Je sais bien que

j'aurais pas dû la secourir pendant que l'autre buvait son coup. Mais

je ne pensais pas qu'il se serait noyé. Je me disais: «Bah! ça le

rafraîchira!»

Je cours donc aux femmes pour les séparer. Et j'en reçois des gnons,

des coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!

Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-être dix, pour séparer ces

deux crampons-là.

J' me r'tourne. Pu rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres là-bas

qui criaient: «Repêchez-le, repêchez-le.»

C'est bon à dire, ça, mais je ne sais pas nager, moi, et plonger encore

moins, pour sûr!

Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, ça

avait bien duré un grand quart d'heure. On l'a retrouvé au fond du

trou, sous huit pieds d'eau, comme j'avais dit, mais il y était, le

petit coutil!

Voilà les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur.

Les témoins ayant déposé dans le même sens, le prévenu fut acquitté.

_Le Trou_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 9 novembre 1886.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 18 · 第 13 / 52 题