Comme un cri étouffé, comme un mot d'ordre, comme un frisson qui se
propage... en un instant cette phrase: «Voilà des blessés!» court du haut
en bas de l'ambulance, traverse les salles ainsi qu'un grand courant
d'air agitant tout sur son passage: les pensées, les êtres et les choses,
les robes et les rideaux.
Les blessés! D'où viennent-ils? Peu importe. Du feu. Cela suffit. On ne
les attendait pas et cependant leur arrivée ne cause aucune surprise, car
on les espère toujours. Ils n'ont pas d'heure. Ils apparaissent
brusquement le matin, le soir, en pleine nuit, sans prévenir, comme
l'ennemi. Aussi sont-ils reçus de la belle façon: à bras ouverts. Ceux
qui ont été les chercher à une gare de banlieue ou quelquefois très loin,
au _front_, et qui les ramènent à bon port, se secouent, soulagés, en
sautant du siège: «Cristi! Ça n'a pas été sans peine. Enfin, les voilà.
C'est à vous de faire.»
On les sort donc des voitures et des autos et on les dépose à petits pas,
comme de précieuses cargaisons tirées des flancs d'un navire que l'on
croyait perdu corps et biens et qui arrive du bout du monde. Jamais les
escaliers n'ont été aussi durs et aussi longs à monter qu'avec eux. Tous,
exténués de souffrance ou de fatigue, tombent anéantis, incapables d'un
geste, d'une parole. Ils ne donnent signe de vie qu'en respirant. Même
ceux qui se tiennent sur leurs jambes marchent en plein sommeil et
croulent dès qu'ils s'arrêtent. C'est dans ce lamentable état qu'il faut
d'abord les déshabiller. Que de difficultés et de soins nécessite ce
travail aussi douloureux déjà qu'une «opération»! D'une main délicate et
pourtant résolue on retire, on décolle les vêtements glorieux et en
lambeaux qui font aux soldats des costumes de splendeur épique si bien
adaptés et rompus à tous les actes de la bataille; les pieds gonflés sont
délivrés du boulet des grosses chaussures qui ont foulé tant de routes et
qui, lassées par les étapes, heurtent le sol avec un bruit lourd, comme
des haltères. Les corps meurtris et vigoureux sont mis à nu. Nous voyons
apparaître les larges poitrines, nos seuls et vrais remparts, plus
résistants, que ceux des forteresses. Alors l'eau, l'alcool, répandus sur
les chairs, rafraîchissent et purifient les membres harassés recouvrant
aussitôt sous ce baptême l'instinctif entrain de la vie, et les
infirmières, transfigurées par le respect de ces ablutions, prennent,
sans qu'elles s'en doutent, les nobles attitudes qui agenouillent les
saintes femmes dans les mises aux tombeaux. Près d'elles il y a toujours
debout un vieux brancardier méditatif et grisonnant, qui ressemble à
Joseph d'Arimathie.
Mais, après que les malheureux ont été emportés, l'étrange sensation
produite tout à coup, dans la pièce vide, par les tas individuels de
leurs vêtements affaissés et réunis! Quoi? Ces monticules de guenilles...
ce sont eux? Oui. Voilà leur dépouille émouvante. Ils ont fondu. Je pense
à des corps consumés dont ces restes seraient les cendrés. Et si petites!
A tenir dans un boisseau! Comment? Ce paquetage?... C'est tout cela un
cuirassier?--Vous l'avez dit.--Et ce résidu?--C'est un zouave... un
chasseur.--Quelle misère! On soulève et l'on trie, le coeur serré, les
pauvres nippes imprégnées de sueurs brûlantes et froides, qui ont bu tant
de sang, l'eau de la pluie et des fleuves passés à gué ou à la nage,...
ces loques si belles qui à la minute pendaient tout le long des blessés
ainsi que des drapeaux noircis dont leur corps était la hampe... Et quand
on les a rassemblées, on ficelle, en inscrivant le nom, pour que les
guéris retrouvent, le jour du départ, ces hardes qui sont tout leur bien.
Mais eux, en attendant, où sont-ils, les soldats qui n'ont plus
d'uniforme?
Ils sont couchés, au lit. Dans un lit...
Ah! ce lit! Ce lit frais, tiède, chaud, dont ils ont rêvé depuis des
jours et des semaines sous les rideaux de balles et d'obus, courbés dans
l'alcôve des tranchées, durant les longues nuits, noires de froid et de
ténèbres... ils le possèdent enfin!... ils y campent... Ces draps de
blancheur, si doux, qui les enveloppent comme un grand pansement... ils
les touchent de tous leurs membres qui les jonchent et craquent d'aise,
de tout leur corps étendu, étalé, de leurs mains aux paumes insatiables,
de leurs pieds remués sans cesse, heureux de se frotter dans tous les
sens à la bonne toile qui vient de l'armoire... Ce lit, c'est l'oasis,...
ils s'y laissent aller, couler, avec la complaisante inertie du plongeur
qui s'enfonce en sécurité, car il sait qu'il remontera. Ils ferment les
yeux et les rouvrent en soupirant: «Oh! qu'on est bien!» Et puis, dans
une confiance absolue, dans une indifférence sereine, à partir de ce
moment redevenus petits, ils font âme neuve. Ce sont des enfants.
L'ambulance opère en une heure cette métamorphose mystérieuse et qui
favorise la guérison.
Aussitôt couchés dans les draps marqués au chiffre de la Croix-Rouge, les
soldats, qui étaient des hommes, sont ramenés à l'arrière, loin des
lignes de leur âge; ils se replient au temps de leurs jeunes années. Tout
contribue au succès de ce mouvement de retraite: le calme du lieu,
l'éveil et le choix des souvenirs, la position même qui les tient
allongés sur les matelas et les coussins de plume, comme à l'époque de
leurs lits étroits et de leurs premiers songes. Et ils voient de nouveau
se pencher sur eux des femmes aux traits maternels qui leur parlent tout
près, tout bas, qui savent écouter, deviner, comprendre et se taire. Ils
sentent se poser sur leur front, sur leurs cheveux, des mains accoutumées
qui n'ont pourtant pas l'air d'être des mains humaines, dont le contact
est un langage. A travers le voile de leurs paupières, jusque sous le
bandeau qui les isole, ils perçoivent la surveillance des regards et
l'inquiétude des pensées. On prévient leurs moindres désirs et on trouve
le moyen de ne pas les contrarier même quand il est impossible de les
satisfaire.
Plus que partout ailleurs les blessés se montrent là dans le plein de
leur naturel. Les expansifs «se racontent». Les muets, les fermés,
rabattus sur eux-mêmes, butés à des choses qu'il est inutile d'essayer de
leur arracher, fixent encore du fond de leurs sombres prunelles le champ
de bataille où ils ont langui jusqu'au surlendemain, la cave molle et
fétide où ils gisaient parmi les rats affolés dans un cloaque sans nom,
le bois sinistre et mouillé de sang qui répercutait leur éternelle et
vaine plainte, l'oiseau de proie qui tout à coup, la nuit, s'est posé sur
leur face, dont la patte onglée s'est crispée un instant sur leur nez,
dont ils ont vu le bec tandis qu'il s'apprêtait à leur manger les yeux.
Des bruits leur reviennent aux oreilles: fracas d'obus, sifflements de
fer, miaulements d'acier, crépitements d'incendie, cris rauques,
aboiements d'un chien, tonnerre sec des canons, chute d'une gamelle,
sonnerie d'un clairon mais si loin, si loin... A ceux-là il faut des
heures et même des jours pour se remettre, revenir au temps présent, à la
surface du flot apaisé... Et puis tout à coup, comme on n'y comptait
plus, un sourire se dessine enfin, germe et fleurit sur le visage
douloureux et balaie tous les fantômes...
[Illustration]
Il y a les blessés gais, les musiciens du rire, les fifres de l'esprit
français qui forment la fanfare de ce régiment de la souffrance. Leurs
joyeux propos donnent du ton et fouettent la convalescence. Et après les
petits blessés et les moyens... viennent ceux qu'on appelle les grands...
A ces mots, la voix baisse et se teinte de gravité. Les grands blessés!
Dès qu'on entre ils captent l'attention, un peu à l'écart, abrités par
des paravents... Leur immobile vie reste suspendue. Le visiteur fait un
détour, n'ose pas s'avancer près de leur lit plus solennel. Les yeux de
ceux-là, quand ils s'ouvrent avec lenteur, demeurent vagues, brumeux,
lointains... Ils vous regardent et ne vous voient pas... tout leur semble
étranger... Ils sont sans être... On les sauvera. Mais on n'ose pas trop
le dire, en face de leur faiblesse et de leur fragilité. On n'en parle
qu'avec des hochements de tête et des espoirs d'une extrême prudence...
Et pourtant les blessés rendent tous aux médecins, aux femmes et à ceux
qui les soignent la tâche agréable, facile. D'un incroyable et tenace
courage, ils ne se plaignent jamais. C'est leur façon de s'acquitter. Il
faut leur arracher l'aveu que «ça ne va pas très bien» pour apprendre que
ça va mal. Ils sont candides, sympathiques, touchants, de la plus
familiale gentillesse quand ils ouvrent un portefeuille éreinté, bon à
jeter, pour vous montrer avec orgueil le portrait d'une maman, d'une
femme, d'un bébé... ou bien qu'ils vident leurs inépuisables poches,
extraordinaires de contenance comme des sacs à malice, et dans lesquelles
s'entassent du tabac, de la ficelle, un morceau de sucre, une pipe, un
mouchoir à carreaux, des sous, du chocolat, une caricature «de la tête à
Guillaume...» Et convenables, polis, bien élevés, simples, naturels, sans
affectation d'aucune sorte, d'une qualité d'accueil égale, aimable et
digne, avec un sourire des yeux et de toute la personne, même empêchée,
qui dit bonjour et remercie. Leur immobilité la plus cruelle trouve
toujours ingénieusement la façon de manifester de la reconnaissance. Pour
parler des parents, de la ville «d'où ils sont», de leur champ, de la
maison, d'un cheval, d'une ferme ou d'un clocher, ils emploient sans
effort des termes d'une noblesse grave qui sont saisissants et beaux
comme des paysages. A peine s'approche-t-on de leur lit qu'ils vous font,
ainsi qu'à un chef, l'honneur du salut militaire. Ils adorent les
friandises, la confiture, les bonbons... Si l'on osait, on leur
apporterait des joujoux... des soldats de plomb. Il n'y a nul
inconvénient à les gâter, car ils n'ont pas volé les douceurs qui ne
sauraient les amollir. Ils en prennent à leur appétit... Tiens! Pendant
qu'ils y sont... Et ils font joliment bien... Mais ils repartiront, une
fois rétablis, plus belliqueux et plus ardents, à tel point leur
confiance est inébranlable, vissée: «_Ils_ sont perdus, monsieur. Ça y
est. N'y a qu'à attendre.»
Ainsi, dans la douleur, dans le repos et la docilité, dans la réparation
physique et le maintien du grand moral, nos blessés, parmi nous, passent
un temps, plus ou moins long, de sanglantes vacances, choyés du moins par
les tendres femmes françaises dont ils ont écouté si souvent, la tête
sur leur poitrine, battre comme une horloge le cœur inaltérable et fort,
la source de bonté régulière, infinie...
[Illustration: Le grand escalier de l'Hôtel de Ville d'Arras.
Un escalier qui monte dans le vide.]
Plus tard, dans des années, quand ils feront aux jeunes gens le récit de
leurs campagnes, ils se rappelleront, entre deux batailles: «Ah!
l'ambulance!... mon ambulance de 1914! j'ai été soigné là... non... je ne
peux pas dire! Des femmes!... des dames du Paradis!»
Et puis ils se tairont, pendant qu'une larme, pour mieux couler, choisira
sur leur joue le ravin d'une cicatrice.