«Il est des heures dans la nuit où je me sens accablée d'une
épouvantable douleur. D'abord c'est une tristesse vague, un malaise
inexprimable. La nature tout entière pèse sur moi, et je me traîne
brisée, fléchissant sous le fardeau de la vie comme un nain qui serait
forcé de porter un géant. Dans ces moments-là, j'ai besoin d'expansion,
j'ai besoin de soulagement, et je voudrais embrasser l'univers dans une
effusion filiale et fraternelle; mais il semble que l'univers me
repousse tout à coup, et qu'il se tourne vers moi pour m'écraser, comme
si moi, atome, j'insultais l'univers en l'appelant à moi. Alors l'élan
poétique et tendre tourne en moi à l'effroi et au reproche. Je hais
l'éternelle beauté des étoiles, et la splendeur des choses qui
nourrissent mes contemplations ordinaires ne me paraît plus que
l'implacable indifférence de la puissance pour la faiblesse. Je suis en
désaccord avec tout, et mon âme crie au sein de la création comme une
corde qui se brise au milieu des mélodies triomphantes d'un instrument
sacré. Si le ciel est calme, il me semble revêtir un Dieu inflexible,
étranger à mes désirs et à mes besoins. Si l'orage bouleverse les
éléments, je vois en eux comme en moi la souffrance inutile, les cris
inexaucés!
«Oh! oui! oui, hélas! le désespoir règne et la souffrance et la plainte
émanent de tous les pores de la création. Cette vague se tord sur la
grève en gémissant, ce vent pleure lamentablement dans la forêt. Tous
ces arbres qui se plient et qui se relèvent pour retomber encore sous le
fouet de la tempête, subissent une torture effroyable. Il y a un être
malheureux, maudit, un être immense, terrible, et tel que ce monde où
nous vivons ne peut le contenir. Cet être invisible est dans tout, et sa
voix remplit l'espace d'un éternel sanglot. Prisonnier dans l'immensité,
il s'agite, il se débat, il frappe sa tête et ses épaules aux confins du
ciel et de la terre. Il ne peut les franchir; tout le serre, tout
l'écrase, tout le maudit, tout le brise, tout le hait. Quel est-il et
d'où vient-il? Est-ce l'ange rebelle qui fut chassé de l'empyrée, et ce
monde est-il l'enfer qui lui sert de cachot? Est-ce toi, force que nous
sentons et que nous voyons? Est-ce vous, colère et désespoir qui vous
révélez à nos sens, et que nos sens reçoivent de vous? Est-ce toi, rage
éternelle qui bruis sur nos têtes et roules dans nos cieux? Est-ce toi,
esprit inconnu mais sensible, qui es le maître ou le ministre, ou
l'esclave ou le tyran, ou le geôlier ou le martyr? Combien de fois j'ai
senti ton vol ardent sur ma tête! Combien de fois ta voix est venue
arracher mes larmes sympathiques du fond de mes entrailles et les faire
couler comme le torrent des montagnes ou la pluie du ciel! Quand tu es
en moi, j'entends la voix qui me crie: «Tu souffres, tu souffres...» et
moi, je voudrais t'embrasser et pleurer sur ton sein puissant; il me
semble que ma douleur est infinie comme la tienne, et qu'il te faut ma
souffrance pour compléter ta plainte éloquente. Et moi aussi, je
m'écrie: «Tu souffres, tu souffres...», mais tu passes, tu fuis: tu
t'apaises ou tu t'endors. Un rayon de la lune dissipe tes nuages, la
moindre étoile qui brille derrière ton linceul semble rire de la misère
et te réduire au silence. Il me semble parfois voir ton spectre tomber
dans une rafale, comme une aigle immense dont les ailes couvriraient
toute la mer et dont le dernier cri s'éteindrait au sein des flots, et
je vois que tu es vaincu: vaincu comme moi, faible comme moi, terrassé
comme moi. Le ciel s'éclaire et s'illumine des feux de la joie, et une
sorte du terreur stupide s'empare de moi aussi. Prométhée, Prométhée,
est-ce toi, toi qui voulais affranchir l'homme des liens de la fatalité?
Est-ce toi qui, brisé par un Dieu jaloux, et dévoré par la bile
incurable, retombes épuisé sur ton rocher, sans avoir pu délivrer ni
l'homme, ni toi son seul ami, son père, son vrai Dieu peut-être? Les
hommes t'ont donné mille noms symboliques: audace, désespoir, délire,
rébellion, malédiction. Ceux-ci t'ont appelé Satan, ceux-là crime: moi
je l'appelle désir.
«Moi, sibylle, sibylle désolée; moi, esprit des temps anciens, enfermé
dans un cerveau rebelle à l'inspiration divine, lyre brisée, instrument
muet dont les vivants d'aujourd'hui ne comprendraient plus les sons,
mais au sein duquel murmure comprimée l'harmonie éternelle! moi,
prêtresse de la mort, qui sens bien avoir été déjà pythie, avoir déjà
pleuré, déjà parlé; mais qui ne me souviens pas, qui ne sais pas, hélas!
ce qu'il faudrait dire pour guérir! Oui, oui, je me souviens des antres
de la vérité et des délires de la révélation; mais le mot de la destinée
humaine, je l'ai oublié; mais le talisman de la délivrance, je l'ai
perdu. Et pourtant, j'ai vu beaucoup de choses; et quand la souffrance
me presse, quand l'indignation me dévore, quand je sens Prométhée
s'agiter dans mon sein et battre de ses grandes ailes la pierre où il
est scellé, quand l'enfer gronde sous moi comme un volcan prêt à
m'engloutir, quand les esprits de la mer viennent pleurer à mes pieds,
et ceux de l'air frémir sur mon front... oh! alors, en proie à un délire
sans nom, à un désespoir sans borne, j'appelle le maître et l'ami
inconnu qui pourrait éclairer mon esprit et délier ma langue,... mais je
flotte dans les ténèbres, et mes bras fatigués n'embrassent que des
ombres trompeuses. O vérité, vérité! pour te trouver je suis descendue
dans des abîmes dont la seule vue donnait le vertige de la peur aux
hommes les plus braves. J'ai suivi Dante et Virgile dans les sept
cercles du rêve magique. J'ai suivi Curtius dans le gouffre qui s'est
refermé sur lui; j'ai suivi Régulus dans son hideux supplice; j'ai
laissé partout ma chair et mon sang; j'ai suivi Madeleine au pied de la
croix, et mon front a été inondé du sang du Christ et des larmes de
Marie. J'ai tout cherché, tout souffert, tout cru, tout accepté. Je me
suis agenouillée devant tous les gibets, consumée sur tous les bûchers,
prosternée devant tous les autels. J'ai demandé à l'amour ses joies, à
la foi ses mystères, à la douleur ses mérites. Je me suis offerte à Dieu
sous toutes les formes; j'ai sondé mon propre coeur avec férocité, je
l'ai arraché de ma poitrine pour l'examiner, je l'ai déchiré en mille
pièces, je l'ai traversé de mille poignards pour le connaître. J'en ai
offert les lambeaux à tous les dieux supérieurs et inférieurs. J'ai
évoqué tous les spectres, j'ai lutté avec tous les démons, j'ai supplié
tous les saints et tous les anges, j'ai sacrifié à toutes les passions.
Vérité! vérité! tu ne t'es pas révélée, depuis dix mille ans je te
cherche et je ne t'ai pas trouvée!
«Et depuis dix mille ans, pour toute réponse à mes cris, pour tout
soulagement à mon agonie, j'entends planer sur cette terre maudite le
sanglot désespéré du désir impuissant! Depuis dix mille ans je t'ai
sentie dans mon coeur sans pouvoir te traduire à mon intelligence,
sans pouvoir trouver la formule terrible qui te révélerait au monde et
qui te ferait régner sur la terre et dans les cieux. Depuis dix mille
ans j'ai crié dans l'infini: _Vérité, vérité!_ Depuis dix mille ans,
l'infini me répond: _Désir, désir!_ O Sibylle désolée, ô muette pythie,
brise donc ta tête aux rochers de ton antre, et mêle ton sang fumant de
rage à l'écume de la mer; car tu crois avoir possédé le Verbe
tout-puissant, et depuis dix mille ans tu le cherches en vain.»
* * * * *
Comme elle parlait encore, Trenmor sentit la main brûlante de Lélia se
glacer tout à coup dans la sienne. Puis elle se leva comme si elle
allait se précipiter. Trenmor, épouvanté, la retint dans ses bras. Elle
retomba raide sur le rocher: elle avait cessé de vivre.
Lélia avait toujours vécu sous un beau ciel, elle haïssait les contrées
que le soleil n'éclaire pas largement. Le froid l'avait tuée avec
promptitude, comme s'il eût voulu seconder les desseins de ses ennemis.
La coterie qui l'avait perdue était déjà tombée; une autre coterie
remplaça celle-là, et voulut humilier sa rivale en réhabilitant la
mémoire de ceux qu'elle avait abattus. On fit des obsèques magnifiques
au cardinal, et l'on rapporta au monastère des Camaldules les cendres de
l'abbesse, qu'on honora comme une sainte et comme une martyre. Lélia fut
ensevelie dans le cimetière, et l'on permit à Trenmor d'élever une tombe
à Sténio sur la rive opposée, près de la cellule délaissée de l'ermite,
là où l'on avait fait transporter les restes du poëte après les avoir
expulsés du monastère.
Un soir Trenmor, ayant terminé les funérailles de ses deux amis,
descendit lentement sur les rives du lac. La lune, en se levant, jetait
un rayon oblique sur ces deux tombes blanches que le lac séparait. Des
météores s'élevèrent comme de coutume sur la surface brumeuse de l'eau.
Trenmor contempla tristement leur pâle éclat et leur danse mélancolique.
Il en remarqua deux qui, venus des deux rives opposées, se joignirent,
se poursuivirent mutuellement, et restèrent ensemble toute la nuit, soit
qu'ils vinssent se jouer dans les roseaux, soit qu'ils se laissassent
glisser sur les flots tranquilles, soit qu'ils se tinssent tremblants
dans la brume comme deux lampes près de finir. Trenmor se laissa dominer
par une idée superstitieuse et douce. Il passa la nuit entière à suivre
de l'oeil ces inséparables lumières qui se cherchaient et se suivaient
comme deux âmes amoureuses. Deux ou trois fois elles vinrent près de
lui, et il les nomma de deux noms chéris en versant des larmes comme un
enfant.
Quand le jour parut, tous les météores s'éteignirent. Les deux flammes
mystérieuses se tinrent quelque temps sur le milieu du lac, comme si
elles eussent eu de la peine à se séparer; puis elles furent chassées
toutes deux en sens contraire, comme si elles allaient rejoindre chacune
la tombe qu'elle habitait. Quand elles se furent effacées, Trenmor passa
sa main sur son front comme pour en chasser le rêve affaiblissant d'une
nuit de douleur et de tendresse. Il remonta vers la tombe de Sténio, et
un instant il s'arrêta incertain.
«Que ferai-je sans vous dans la vie? s'écria-t-il; à qui serai-je utile?
à qui m'intéresserai-je? A quoi me serviront ma sagesse et ma force si
je n'ai plus d'amis à consoler et à soutenir? Ne vaudrait-il pas mieux
avoir une tombe au bord de cette eau si belle, auprès de ces deux tombes
silencieuses? Mais non, l'expiation n'est pas finie: Magnus vit
peut-être encore, peut-être puis-je le guérir. D'ailleurs il y a partout
des hommes qui luttent et qui souffrent, il y a partout des devoirs à
remplir, une force à employer, une destinée à réaliser.»
Il salua de loin le marbre qui renfermait Lélia; il baisa celui où
dormait Sténio: puis il regarda le soleil, ce flambeau qui devait
éclairer ses journées de travail, ce phare éternel qui lui montrait la
terre d'exil où il faut agir et marcher, l'immensité des cieux toujours
accessibles à l'espoir des forts.
Il ramassa son bâton blanc et se remit en route.