Quand je quitte ma couche voluptueuse pour regarder les étoiles qui
blanchissent avec l'azur céleste, mes genoux frissonnent au froid de
cette matinée d'hiver. D'affreux nuages pèsent sur l'horizon comme des
masses d'airain, et l'aube fait de vains efforts pour se dégager de
leurs flancs livides. L'astre du Bouvier darde un dernier rayon
rougeâtre aux pieds de l'Ourse boréale, dont le jour éteint un à un les
sept flambeaux pâlissants. La lune continue sa course et s'abaisse
lentement, froide et sinistre, des hauteurs du zénith vers les créneaux
des mornes édifices. La terre commence à montrer des pentes labourées
par la pluie, luisantes d'un reflet terne comme l'étain. Les coqs
chantent d'une voix aigre, et l'angelus, qui salue cette aurore glacée,
semble annoncer le réveil des morts dans leurs suaires, et non celui des
vivants dans leurs demeures.
Pourquoi quitter ton grabat à peine échauffé par quelques heures d'un
mauvais sommeil, ô laboureur plus pâle que l'aube d'hiver, plus triste
que la terre inondée, plus desséché que l'arbre dépouillé de ses
feuilles? Par quelle misérable habitude signes-tu ton front étroit, ridé
avant l'âge, au commandement de la cloche catholique? Par quelle
imbécile faiblesse acceptes-tu pour ton seul espoir et ta seule
consolation les rites d'une religion qui consacre ta misère et perpétue
ta servitude? Tu restes sourd à la voix de ton coeur qui te crie:
Courage et vengeance! et tu courbes la tête à cette vibration lugubre
qui proclame dans les airs ton arrêt éternel: Lâcheté, abaissement,
terreur! Brute indigne de vivre! regarde comme la nature est ingrate et
rechignée, comme le ciel te verse à regret la lumière, comme la nuit
s'arrache lentement de ton hémisphère désolé! Ton estomac vide et
inquiet est le seul mobile qui te gouverne encore, et qui te pousse à
chercher une chétive pâture, sans discernement et sans force, sur un sol
épuisé par tes ignares labeurs, par tes bras lourds et malhabiles, que
la faim seule met encore en mouvement comme les marteaux d'une machine.
Va broyer la pierre des chemins, moins endurcie que ton cerveau, pour
que mes nobles chevaux ne s'écorchent pas les pieds dans leur course
orgueilleuse! Va ensemencer le sillon limoneux, afin qu'un pur froment
nourrisse mes chiens, et que leurs restes soient mendiés avec convoitise
par tes enfants affamés! Va, race infirme et dégradée, chéris la vermine
qui te ronge! végète comme l'herbe infecte des marécages! traîne-toi sur
le ventre comme le ver dans la fange! Et toi, soleil, ne te montre pas à
ces reptiles indignes de te contempler! Nuages de sang qui vous déchirez
à son approche, roulez vos plis comme un linceul sur sa face rayonnante,
et répandez-vous sur la terre d'Égypte jusqu'à ce que ce peuple abject
ait fait pénitence et lavé la souillure de son esclavage.
Mon jeune amant, tu ne me réponds pas, tu ne m'écoutes pas? Ton front
repose enfoncé dans un chevet moelleux. Crains-tu de me montrer des
larmes généreuses? Pleures-tu sur cette hideuse journée qui commence,
sur cette race avilie qui s'éveille? Rêves-tu de carnage et de
délivrance? Gémis-tu de douleur et de colère?--Tu dors? Ta chevelure est
mouillée de sueur, tes épaules mollissent sous les fatigues de l'amour.
Une langueur ineffable accable tes membres et ta pensée... N'as-tu donc
d'ardeur et de force que pour le plaisir?--Quoi! tu dors? La volupté
suffit donc à ta jeunesse, et tu n'as pas d'autre passion que celle des
femmes? Étrange jeunesse, qui ne sait ni dans quel monde, ni dans quel
siècle le destin t'a jetée! Tout ton passé est ambition, tout ton
présent jouissance, tout ton avenir impunité. Eh bien, si tu as tant
d'insouciance et de mépris pour le malheur d'autrui, donne-moi donc un
peu de cette lâcheté froide. Que toute la force de nos âmes, que toute
l'ardeur de notre sang tourne à l'âpreté de nos délires. Allons, ouvrons
nos bras et fermons nos coeurs! abaissons les rideaux entre le jour et
notre joie honteuse! Rêvons sous l'influence d'une lascive chaleur le
doux climat de la Grèce, et les voluptés antiques, et la débauche
païenne! Que le faible, le pauvre, l'opprimé, le simple suent et
souffrent pour manger un pain noir trempé de larmes; nous, nous vivrons
dans l'orgie, et le bruit de nos plaisirs étouffera leurs plaintes! Que
les saints crient dans le désert, que les prophètes reviennent se faire
lapider, que les Juifs remettent le Christ en croix, vivons!
Ou bien, veux-tu? mourons, asphyxions-nous; quittons la vie par
lassitude, comme tant d'autres couples l'ont quittée par fanatisme
amoureux. Il faut que notre âme périsse sous le poids de la matière, ou
que notre corps, dévoré par l'esprit, se soustraie à l'horreur de la
condition humaine.
Il dort toujours! et moi, je ne saurais retrouver un instant de calme
quand le contraste de la misère d'autrui et de ma richesse infâme vient
livrer mon sein aux remords! O ciel! quelle brute est donc ce jeune
homme qu'hier je trouvais si beau? Regardez-le, étoiles vacillantes qui
fuyez dans l'immensité, et voilez-vous à jamais pour lui! Soleil, ne
pénètre pas dans cette chambre, n'éclaire pas ce front flétri par la
débauche, qui n'a jamais eu ni une pensée de reproche, ni une
malédiction pour la Providence oublieuse!
Et toi vassal, victime, porteur de haillons; toi esclave, toi
travailleur, regarde-le... regarde-moi, pâle, échevelée, désolée à cette
fenêtre... regarde-nous bien tous les deux: un jeune homme riche et beau
qui paie l'amour d'une femme, et une femme perdue qui méprise cet homme
et son argent! Voilà les êtres que tu sers, que tu crains, que tu
respectes... Ramasse donc les outils de ton travail, ces boulets de ton
bagne éternel, et frappe! écrase ces êtres parasites qui mangent ton
pain et te volent jusqu'à ta place au soleil! Tue cet homme qui dort
bercé par l'égoïsme, tue aussi cette femme qui pleure, impuissante à
sortir du vice!