LES MORTS.

Chaque jour, éveillée longtemps d'avance, je me promène, avant la fin de

la nuit, sur ces longues dalles qui toutes portent une épitaphe et

abritent un sommeil sans fin. Je me surprends à descendre en idée dans

ces caveaux, et à m'y étendre paisiblement pour me reposer de la vie.

Tantôt je m'abandonne au rêve du néant, rêve si doux à l'abnégation de

l'intelligence et à la fatigue du coeur; et, ne voyant plus dans ces

ossements que je foule que des reliques chères et sacrées, je me cherche

une place au milieu d'eux, je mesure de l'oeil la toise de marbre qui

recouvre la couche muette et tranquille où je serai bientôt, et mon

esprit en prend possession avec charme.

Tantôt je me laisse séduire par les superstitions de la poésie

chrétienne. Il me semble que mon spectre viendra encore marcher

lentement sous ces voûtes, qui ont pris l'habitude de répéter l'écho de

mes pas. Je m'imagine quelquefois n'être déjà plus qu'un fantôme qui

doit rentrer dans le marbre au crépuscule, et je regarde dans le passé,

dans le présent même, comme dans une vie dont la pierre du sépulcre me

sépare déjà.

Il y a un endroit que j'aime particulièrement sous ces belles arcades

byzantines du cloître. C'est à la lisière du préau, là où le pavé

sépulcral se perd sous l'herbe aromatique des allées, où la rose

toujours pâle des prisons se penche sur le crâne humain dont l'effigie

est gravée à chaque angle de la pierre. Un des grands lauriers-roses du

parterre a envahi l'arc léger de la dernière porte. Il arrondit ses

branches en touffe splendide sous la voûte de la galerie. Les dalles

sont semées de ces belles fleurs, qui, au moindre souffle du vent, se

détachent de leur étroit calice et jonchent le lit mortuaire de

Francesca.

Francesca était abbesse avant l'abbesse qui m'a précédée. Elle est morte

centenaire, avec toute la puissance de sa vertu et de son génie.

C'était, dit-on, une sainte et une savante. Elle apparut à Maria del

Fiore quelques jours après sa mort, au moment où cette novice craintive

venait prier sur sa tombe. L'enfant en eut une telle frayeur, qu'elle

mourut huit jours après, moitié souriante, moitié consternée, disant que

l'abbesse l'avait appelée et lui avait ordonné de se préparer à mourir.

On l'enterra aux pieds de Francesca, sous les lauriers-roses.

C'est là que je veux être enterrée aussi. Il y a là une dalle sans

inscription et sans cercueil qui sera levée pour moi et scellée sur moi,

entre la femme religieuse et forte qui a supporté cent ans le poids de

la vie, et la femme dévote et timide qui a succombé au moindre souffle

du vent de la mort; entre ces deux types tant aimés de moi, la force et

la grâce, entre une soeur de Trenmor et une soeur de Sténio.

Francesca avait un amour prononcé pour l'astronomie. Elle avait fait des

études profondes, et raillait un peu la passion de Maria pour les

fleurs. On dit que, lorsque la novice lui montrait le soir les

embellissements qu'elle avait faits au préau durant le jour, la vieille

abbesse levant sa main décharnée vers les étoiles, disait d'un voix

toujours forte et assurée: _Voilà mon parterre!_

Je me suis plu à questionner les doyennes du couvent sur ce couple

endormi, et à recueillir ces détails sur deux existences qui vont

bientôt rentrer dans la nuit de l'oubli.

C'est une chose triste que cet effacement complet des morts. Le

christianisme corrompu a inspiré pour eux une sorte de terreur mêlée de

haine. Ce sentiment est fondé peut-être sur le procédé hideux de nos

sépultures, et sur cette nécessité de se séparer brusquement et à jamais

de la dépouille de ceux qu'on a aimés. Les anciens n'avaient pas cette

frayeur puérile. J'aime à leur voir porter dans leurs bras l'urne qui

contient le parent ou l'ami; je la leur vois contempler souvent; je

l'entends invoquer dans les grandes occasions, et servir de consécration

à tous les actes énergiques. Elle fait partie de leur héritage. La

cérémonie des funérailles n'est point confiée à des mercenaires; le fils

ne se détourne pas avec horreur du cadavre dont les flancs l'ont porté.

Il ne le laisse point toucher à des mains impures. Il accomplit lui-même

ce dernier office, et les parfums, emblème d'amour, sont versés par ses

propres mains sur la dépouille de sa mère vénérée.

Dans les communautés religieuses, j'ai retrouvé un peu de ce respect et

de cette antique affection pour les morts. Des mains fraternelles y

roulent le linceul, des fleurs parent le front exposé tout un jour aux

regards d'adieux. Le sarcophage a place au milieu de la demeure, au sein

des habitudes de la vie. Le cadavre doit dormir à jamais parmi des êtres

qui dormiront plus tard à ses côtés, et tous ceux qui passent sur sa

tombe le saluent comme un vivant. Le règlement protège son souvenir, et

perpétue l'hommage qu'on lui doit. La _règle_, chose si excellente, si

nécessaire à la créature humaine, image de la Divinité sur la terre,

religieuse préservatrice des abus, généreuse gardienne des bons

sentiments et des vieilles affections, se fait ici l'amie de ceux qui

n'ont plus d'amis. Elle rappelle chaque jour, dans les prières, une

longue liste de morts qui ne possèdent plus sur la terre que ce nom

écrit sur une dalle, et prononcé dans le _mémento_ du soir. J'ai trouvé

cet usage si beau, que j'ai rétabli beaucoup d'anciens noms qu'on avait

retranchés pour abréger la prière; j'en exige la stricte observance, et

je veille à ce que l'essaim des jeunes novices, lorsqu'il rentre avec

bruit de la promenade, traverse le cloître en silence et dans le plus

grand recueillement.

Quant à l'oubli des faits de la vie, il arrive pour les morts plus vite

ici qu'ailleurs. L'absence de postérité en est cause. Toute une

génération de religieuses s'éteint presque en même temps; car l'absence

d'événements et les habitudes uniformes prolongent en général la vie

dans des proportions à peu près égales pour tous les individus. Les

longévités sont remarquables, mais la vie finit tout entière. Les

intérêts ou l'orgueil de la famille ne font ressortir aucun nom de

préférence, et la rivalité du rang n'existant pas, l'égalité de la tombe

est solennelle, complète. Cette égalité efface vite les biographies. La

règle défend d'en écrire aucune sans une canonisation en forme, et cette

prescription est encore une pensée de force et de sagesse. Elle met un

frein à l'orgueil, qui est le vice favori des âmes vertueuses; elle

empêche l'humilité des vivants d'aspirer à la vanité de la tombe. Au

bout de cinquante ans, il est donc bien rare que la tradition ait gardé

quelque fait particulier sur une religieuse, et ces faits sont d'autant

plus précieux.

Comme la prohibition d'écrire ne s'étend pas jusqu'à moi, je veux vous

faire mention d'Agnès de Catane, dont on raconte ici la romanesque

histoire. Novice pleine de ferveur, à la veille d'être unie a l'époux

céleste, elle fut rappelée au monde par l'inflexible volonté de son

père. Mariée à un vieux seigneur français, elle fut traînée à la cour de

Louis XV, et y garda son voeu de vierge selon la chair et selon

l'esprit, quoique sa grande beauté lui attirât les plus brillants

hommages. Enfin, après dix ans d'exil sur _la terre de Chanaan_, elle

recouvra sa liberté par la mort de son père et de son époux, et revint

se consacrer à Jésus-Christ. Lorsqu'elle arriva par le chemin de la

montagne, elle était richement vêtue, et une suite nombreuse

l'escortait. Une foule de curieux se pressait pour la voir entrer. La

communauté sortit du cloître et vint en procession jusqu'à la dernière

grille, les bannières déployées et l'abbesse en tête, en chantant le

psaume: _In exitu Israel de Ægypto_. La grille s'ouvrit pour la

recevoir. Alors la belle Agnès, détachant son bouquet de son corsage, le

jeta en souriant par-dessus son épaule, comme le premier et le dernier

gage que le monde eût à recevoir d'elle; et, arrachant avec vivacité la

queue de son manteau des mains du petit Maure qui la lui portait, elle

franchit rapidement la grille, qui se referma à jamais sur elle, tandis

que l'abbesse la recevait dans ses bras et que toutes les soeurs lui

apportaient au front le baiser d'alliance. Elle fit le lendemain une

confession générale des dix années qu'elle avait passées dans le monde,

et le saint directeur trouva tout ce passé si pur et si beau, qu'il lui

permit de reprendre le temps de son noviciat où elle l'avait laissé,

comme si ces dix ans d'interruption n'eussent duré qu'un jour; jour si

chaste et si fervent, qu'il n'avait pas altéré l'état de perfection où

était son âme, lorsqu'à la veille de prendre le voile elle avait été

traînée à d'autres autels.

Elle fut une des plus simples et des plus humbles religieuses qu'on eût

jamais vues dans le couvent. C'était une piété douce, enjouée,

tolérante, une sérénité inaltérable, avec des habitudes élégantes. On

dit que sa toilette de nonne était toujours très-recherchée, et qu'ayant

été reprise de cette vanité en confession, elle répondit naïvement, dans

le style de son temps, qu'elle n'en savait rien, et qu'elle se _faisait

brave_ malgré elle et par l'habitude qu'elle en avait prise dans le

monde pour obéir à ses parents; qu'au reste, elle n'était pas fâchée

qu'on lui trouvât _bon air_, parce que le sacrifice d'une jeunesse

encore brillante et d'une beauté toujours vantée faisait plus d'honneur

au céleste époux de son âme, que celui d'une beauté flétrie et d'une vie

prête à s'éteindre. J'ai trouvé une grâce bien suave dans cette

histoire.

Sachez, Trenmor, quel est le charme de l'habitude, quelles sont les

joies d'une contemplation que rien ne trouble. Cette créature errante

que vous avez connue n'ayant pas et ne voulant pas de patrie, vendant et

revendant sans cesse ses châteaux et ses terres, dans l'impuissance de

s'attacher à aucun lieu; cette âme voyageuse, qui ne trouvait pas

d'asile assez vaste, et qui choisissait pour son tombeau, tantôt la cime

des Alpes, tantôt le cratère du Vésuve, et tantôt le sein de l'Océan,

s'est enfin prise d'une telle affection pour quelques toises de terrain

et pour quelques pierres jointes ensemble, que l'idée d'être ensevelie

ailleurs lui serait douloureuse. Elle a conçu pour les morts une si

douce sympathie, qu'elle leur tend quelquefois les bras et s'écrie au

milieu des nuits:

«O mânes amis! âmes sympathiques! vierges qui avez, comme moi, marché

dans le silence sur les tombes de vos soeurs! vous qui avez respiré

ces parfums que je respire, et salué cette lune qui me sourit! vous qui

avez peut-être reconnu aussi les orages de la vie et le tumulte du

monde! vous qui avez aspiré au repos éternel et qui en avez senti

l'avant-goût ici-bas, à l'abri de ces voûtes sacrées, sous la protection

de cette prison volontaire! ô vous surtout, qui avez ceint l'auréole de

la foi, et qui avez passé des bras d'un ange invisible à ceux d'un époux

immortel, chastes amantes de l'Espoir, fortes épouses de la Volonté! me

bénissez-vous, dites-moi, et priez-vous sans cesse pour celle qui se

plaît avec vous plus qu'avec les vivants? Est-ce vous dont les

encensoirs d'or répandent ces parfums dans la nuit? Est-ce vous qui

chantez doucement dans ces mélodies de l'air? Est-ce vous qui, par une

sainte magie, rendez si beau, si attrayant, si consolant, ce coin de

terre, de marbre et de fleurs où nous reposons vous et moi? Par quel

pouvoir l'avez-vous fait si précieux et si désirable, que toutes les

fibres de mon être s'y attachent, que tout le sang de mon coeur s'y

élance, que ma vie me semble trop courte pour en jouir, et que j'y

veuille une petite place pour mes os, quand le souffle divin les aura

délaissés!»

[Illustration: Et il montrait le couvent... (Page 118.)]

Alors, en songeant aux troubles passés et à la sérénité du présent, je

les prends à témoin de ma soumission. O mânes sanctifiés! leur dis-je, ô

vierges soeurs! ô Agnès la belle! ô douce Maria del Fiore! ô docte

Franscesca! venez voir comme mon coeur abjure son ancien fiel, et

comme il se résigne à vivre dans le temps et dans l'espace que Dieu lui

assigne! Voyez! et allez dire à celui que vous contemplez sans

voile:--Lélia ne maudit plus le jour que vous lui avez ordonné de

remplir; elle marche vers sa nuit avec l'esprit de sagesse que vous

aimez. Elle ne se passionne plus pour aucun de ces instants qui passent.

Elle ne s'attache plus à en retenir quelques-uns, elle ne se hâte plus

pour en abréger d'autres. La voilà dans une marche régulière et

continue, comme la terre qui accomplit sa rotation sans secousses, et

qui voit changer du soir au matin la constellation céleste, sans

s'arrêter sous aucun signe, sans vouloir s'enlacer aux bras des belles

Pléiades, sans fuir sous le dard brûlant du Sagittaire, sans reculer

devant le spectre échevelé de Bérénice. Elle s'est soumise, elle vit!

Elle accomplit la loi. Elle ne craint ni ne désire de mourir: elle ne

résiste pas à l'ordre universel. Elle mêlera sa poussière à la nôtre

sans regret, elle touche déjà sans frayeur nos mains glacées.

Voulez-vous, ô Dieu bon! que son épreuve finisse, et qu'avec le lever du

jour elle nous suive où nous allons?

[Illustration: Elle entra vêtue de velours noir... (Page 119.)]

Alors il me semble que, dans la brise qui lutte avec l'aube, il y a des

voix faibles, confuses, mystérieuses, qui s'élèvent et qui retombent,

qui s'efforcent de m'appeler de dessous la pierre, mais qui ne peuvent

pas encore vaincre l'obstacle de ma vie. Je m'arrête un instant, je

regarde si ma dalle blanche ne se soulève pas, et si la centenaire,

debout à côté de moi, ne me montre pas Maria del Fiore doucement

endormie sur la première marche de notre caveau. En ce moment-là, il y

a, certes, des bruits étranges au sein de la terre, et comme des soupirs

sous mes pieds. Mais tout fuit, tout se tait, dès que l'étoile du pôle a

disparu. L'ombre grêle des cyprès, que la lune dessinait sur les murs,

et qui, balancée par la brise, semblait donner le mouvement et la vie

aux figures de la fresque, s'efface peu à peu. La peinture redevient

immobile; la voix des plantes fait place à celle des oiseaux. L'alouette

s'éveille dans sa cage, et l'air est coupé par des sons pleins et

distincts, tandis que les grands lis blancs du parterre se dessinent

dans le crépuscule et se dressent immobiles de plaisir sous la rosée

abondante. Dans l'attente du soleil, toutes les inquiètes oscillations

s'arrêtent, tous les reflets incertains se dégagent du voile

fantastique. C'est alors que réellement les spectres s'évanouissent dans

l'air blanchi, et que les bruits inexplicables font place à des

harmonies pures. Quelquefois un dernier souffle de la nuit secoue le

laurier-rose, froisse convulsivement ses branches, plane en tournoyant

sur sa tête fleurie, et retombe avec un faible soupir, comme si Maria

del Fiore, arrachée à son parterre par la main de Francesca, se

détachait avec effort de l'arbre chéri et rentrait dans le domaine des

morts avec un léger mouvement de dépit et de regret. Toute illusion

cesse enfin; les coupoles de métal rougissent aux premiers feux du

matin. La cloche creuse dans l'air un large sillon où se précipitent

tous les bruits épars et flottants; les paons descendent de la corniche

et secouent longtemps leurs plumes humides sur le sable brillant des

allées; la porte des dortoirs roule avec bruit sur ses gonds, et l'_Ave

Maria_, chanté par les novices, descend sous la voûte sonore des grands

escaliers. Il n'est rien de plus solennel pour moi que ce premier son de

la voix humaine au commencement de la journée. Tout ici a de la grandeur

et de l'effet, parce que les moindres actes de la vie domestique ont de

l'ensemble et de l'unité. Ce cantique matinal, après toutes les

divagations, tous les enthousiasmes de mon insomnie, fait passer dans

mes veines un tressaillement d'effroi et de plaisir. La règle, cette

grande loi dont mon intelligence approfondit à chaque instant

l'excellence, mais dont mon imagination poétise quelquefois un peu trop

la rigidité, reprend aussitôt sur moi son empire oublié durant les

heures romanesques de la nuit. Alors, quittant la dalle de Francesca, où

je suis restée immobile et attentive durant tout ce travail du

renouvellement de la lumière et du réveil de la nature, je m'ébranle

comme l'antique statue qui s'animait et qui trouvait dans son sein une

voix au premier rayon du soleil. Comme elle, j'entonne l'hymne de joie

et je marche au-devant de mon troupeau en chantant avec force et

transport, tandis que les vierges descendent en deux files régulières le

vaste escalier qui conduit à l'église. J'ai toujours remarqué en elles

un mouvement de terreur lorsqu'elles me voient sortir de la galerie des

sépultures pour me mettre à leur tête les bras entr'ouverts et le

regard levé vers le ciel. A l'heure où leurs esprits sont encore

appesantis par le sommeil, et où le sentiment du devoir lutte en elles

contre la faiblesse de la nature, elles sont étonnées de me trouver si

pleine de force et de vie, et, malgré tous mes efforts pour les

dissuader, elles s'obstinent à penser que j'ai des entretiens avec les

morts du préau sous les lauriers-roses. Je les vois pâlir lorsque,

croisant leurs blanches mains sur la pourpre de leurs scapulaires, elles

s'inclinent en pliant le genou devant moi, et frissonner

involontairement lorsque, après s'être relevées, elles sont forcées

l'une après l'autre d'effleurer mon voile pour tourner l'angle du mur.

Lélia · 第 95 / 110 题