SUPER FLUMINA BABYLONIS.

«Prends ta couronne d'épines, ô martyre! et revêts ta robe de lin, ô

prêtresse! car tu vas mourir au monde et descendre dans le cercueil.

Prends ta couronne d'étoiles, ô bienheureuse! et revêts ta robe de

noces, ô fiancée! car tu vas vivre pour le ciel et devenir l'épouse du

Christ.»

Ainsi chantent en choeur les saintes filles du monastère lorsqu'une

soeur nouvelle leur est adjointe par les liens d'un hymen mystique

avec le Fils de Dieu.

L'église est parée comme aux plus beaux jours de fête. Les cours sont

jonchées de roses effeuillées, les chandeliers d'or étincellent au

tabernacle, la myrrhe et le benjoin pétillent et montent en fumée sous

la blanche main des jeunes diacres. Les tapis d'Orient se déroulent en

lames métalliques et en moelleuses arabesques sur les marbres du parvis.

Les colonnes disparaissent sous les draperies de soie que la chaude

haleine de midi soulève lentement, et de temps à autre, parmi les

guirlandes de fleurs, les franges d'argent et les lampes ciselées, on

aperçoit la face ailée d'un jeune séraphin de mosaïque, qui se détache

sur un fond d'or étincelant, et semble se disposer à prendre sa volée

sous les voûtes arrondies de la nef.

C'est ainsi qu'on pare et qu'on parfume l'église de l'abbaye lorsqu'une

novice est admise à prendre le voile et l'anneau sacré. En approchant du

couvent des Camaldules, Trenmor vit la route et les abords encombrés

d'équipages, de chevaux et de valets. Le baptistère, grande tour isolée

qui s'élevait au centre de l'édifice, remplissait l'air du bruit de ses

grosses cloches, dont la voix austère ne retentit qu'aux solennités de

la vie monacale. Les portes des cours et celles de l'église étaient

ouvertes à deux battants, et la foule se pressait dans le parvis. Les

femmes riches ou nobles de la contrée, toutes parées et bruyantes, et

les silencieux enfants d'Albion, toujours et partout assidus à ce qui

est spectacle, occupaient les tribunes et les places réservées. Trenmor

pensa bien que ce n'était pas le moment de demander à voir Lélia. Il y

avait trop d'agitation et de trouble dans le couvent pour qu'il fût

possible de pénétrer jusqu'à elle. D'ailleurs, toutes les portes des

cloîtres intérieurs étaient sourdes; les chaînes des sonnettes avaient

été supprimées; des rideaux de tapisserie couvraient toutes les

fenêtres. Le silence et le mystère qui régnaient sur cette partie de

l'édifice contrastaient avec le bruit et le mouvement de la partie

extérieure abandonnée au public.

Le proscrit, forcé de se dérober aux regards, profita de la

préoccupation de la foule pour se glisser inaperçu dans un enfoncement

pratiqué entre deux colonnes. Il était près de la grille qui séparait la

nef en deux, et sur laquelle une magnifique tenture de Smyrne abaissait

un voile impénétrable.

Forcé d'attendre le commencement de la cérémonie, il fut forcé aussi

d'entendre les propos qui se croisaient autour de lui.

«Ne sait-on point le nom de la professe? dit une femme.

--Non, répondit une autre. Jamais on ne le sait avant que les voeux

soient prononcés. Autant les camaldules sont libres à partir de ce

moment, autant leur règle est austère et effrayante durant le noviciat.

La présence du public à leurs ordinations ne soulève pas le plus léger

coin du mystère qui les enveloppe. Vous allez voir une novice qui

changera de costume sous vos yeux, et vous n'apercevrez pas ses traits.

Vous entendrez prononcer des voeux, et vous ne saurez pas qui les

ratifie. Vous verrez signer un engagement, et vous ne connaîtrez pas le

nom de la personne qui le trace. Vous assisterez à un acte public, et

cependant nul dans cette foule ne pourra rendre compte de ce qui s'est

passé, ni protester en faveur de la victime si jamais elle invoque son

témoignage. Il y a ici, au milieu de cette vie si belle et si suave en

apparence, quelque chose de terrible et d'implacable. L'inquisition a

toujours un pied dans ces sanctuaires superbes de l'orgueil et de la

douleur.

--Mais enfin, objecta une autre personne, on sait toujours à peu près

d'avance dans le public quelle est la novice qui va prononcer ses

voeux. Du moins on le découvre, pour peu qu'on s'y intéresse.

--Ne le croyez pas, lui répondit-on; le chapitre met en oeuvre toute

la diplomatie ecclésiastique pour faire prendre le change aux personnes

intéressées à empêcher la consécration. Le secret est facile à garder

derrière ces grilles impénétrables. Il y a certain amant ou certain

frère qui a usé ses genoux à invoquer les gardiennes de ces murs, et qui

a perdu ses nuits à errer à l'entour un an encore après que l'objet de

sa sollicitude avait pris le voile, ou avait été transféré secrètement

dans un autre monastère. Cette fois, il paraît qu'on a redoublé de

précautions pour empêcher le nom de la professe d'arriver à l'oreille du

public. Les uns disent qu'elle a fait un noviciat de cinq ans, et

d'autres pensent (à cause de ce bruit précisément) qu'elle n'a porté le

voile de lin que pendant quelques mois. La seule chose certaine, c'est

que le clergé s'intéresse beaucoup à elle, que le chapitre de l'abbaye

compte sur des dons magnifiques, et qu'il y aurait beaucoup d'obstacles

à sa profession religieuse si on ne les avait habilement écartés.

--Il court à cet égard des bruits extraordinaires, dit la première

interlocutrice: tantôt on dit que c'est une princesse de sang royal,

tantôt on dit que ce n'est qu'une courtisane convertie. Il y en a qui

pensent que c'est la fameuse Zinzolina, qui fit tant de bruit l'an passé

à la fête de Bambucci. Mais la version qui mérite le plus de foi, c'est

que la professe d'aujourd'hui n'est autre que la princesse Claudia

Bambucci elle-même.

--On assure, reprit une autre en baissant la voix, que c'est un acte de

désespoir. Elle était éprise du beau prince grec Paolaggi, qui a

dédaigné son amour pour suivre la riche Lélia au Mexique.

--Je sais de bonne part, dit un nouvel interlocuteur, que la belle Lélia

est dans les cachots de l'inquisition. Elle était affiliée aux

carbonari.

--Eh! non, dit un autre, elle a été assassinée à la Punta-di-Oro.»

Les premières fanfares de l'orgue interrompirent cette conversation. Aux

accords d'un majestueux _introït_, le vaste rideau de la nef se sépara

lentement et découvrit les profondeurs mystérieuses du chapitre.

La communauté des Camaldules arriva par le fond de l'église et défila

lentement sur deux lignes, se divisant vers le milieu de l'enceinte et

allant par ordre prendre place à la double rangée de stalles du

chapitre. Les religieuses proprement dites parurent les premières. Leur

costume était simple et superbe; sur leur robe, d'une blancheur

éclatant, tombait du sein jusqu'aux pieds le scapulaire d'étoffe

écarlate, emblème du sang du Christ; le voile blanc enveloppait la tête;

le voile de cérémonie, également blanc et fin, couvrait tout le corps

d'un manteau diaphane et traînait majestueusement jusqu'à terre.

Après celles-ci marchaient les novices, troupeau svelte et blanc, sans

pourpre et sans manteau. Leurs vêtements moins traînants laissaient voir

le bout de leurs pieds nus chaussés de sandales, et l'on assurait que la

beauté des pieds n'était pas dédaignée parmi elles; c'était le seul

endroit par où elles pussent briller, le visage même étant couvert d'un

voile impénétrable.

Quand elles furent toutes agenouillées, l'abbesse entra avec la

dépositaire à sa droite et la doyenne à sa gauche. Tout le chapitre se

leva et la salua profondément, tandis qu'elle prenait place dans la

grande stalle du milieu. L'abbesse était courbée par l'âge. Pour marque

de distinction, elle avait une croix d'or sur la poitrine; et sa main

soutenait une crosse d'argent légère et bien travaillée.

Alors on entonna l'hymne _Veni Creator_, et la professe entra par la

porte du fond. Cette porte était double. Le battant qui s'était ouvert

pour la communauté s'était refermé; celui qui s'ouvrit pour la professe

était précédé d'une galerie étroite et profonde qu'éclairait faiblement

une rangée de lampes d'un aspect vraiment sépulcral. Elle avança comme

une ombre, escortée de deux jeunes filles adolescentes couronnées de

roses blanches, qui portaient chacune un cierge, et de deux beaux

enfants en costume d'ange du moyen âge, corset d'or, ailes effilées,

tunique d'argent, chevelure blonde et bouclée. Ces enfants portaient des

corbeilles pleines de feuilles de roses; la professe, un lis de

filigramme d'argent. C'était une femme très-grande, et, quoiqu'elle fût

entièrement voilée, on jugeait à sa démarche qu'elle devait être belle.

Elle s'avança avec assurance et s'agenouilla au milieu du chapitre sur

un riche coussin. Ses quatre acolytes s'agenouillèrent dans un ordre

quadrangulaire autour d'elle, et la cérémonie commença. Trenmor entendit

murmurer autour de lui que c'était à coup sûr Pulchérie, dite la

Zinzolina.

A l'autre extrémité de l'église, un autre spectacle commença. Le clergé

vint au maître-autel étaler l'apparat de son cortége.

Des prélats s'assirent sur de riches fauteuils de velours, quelques

capucins s'agenouillèrent humblement sur le pavé, de simples prêtres se

tinrent debout derrière les Éminences, et le clergé officiant se montra

le dernier en grand costume. Un cardinal, renommé par son esprit,

célébra la messe. Un patriarche, réputé saint, prononça l'exhortation.

Trenmor fut frappé du passage suivant:

«Il est des temps où l'Église semble se dépeupler, parce que le siècle

est peu croyant, parce que les événements politiques entraînent la

génération dans une voie de tumulte et d'ivresse. Mais, dans ce temps-là

même l'Église remporte d'éclatantes victoires. Les esprits vraiment

forts, les intelligences vraiment grandes, les coeurs vraiment

tendres, viennent chercher dans son sein et sous son ombre, l'amour, la

paix et la liberté que le monde leur a déniés. Il semble alors que l'ère

des grands dévoûments et des grands actes de foi soit prête à renaître.

L'Église tressaille de joie; elle se rappelle saint Augustin, qui, à lui

seul, résuma et personnifia tout un siècle. Elle sait que le génie de

l'homme viendra toujours s'humilier devant elle, parce qu'elle seule lui

donnera sa véritable direction et son véritable aliment.»

Ces paroles, qui furent vivement approuvées par l'auditoire, firent

froncer le sourcil de Trenmor. Il reporta ses regards sur la professe.

Il eût voulu avoir l'oeil du magnétisme pour percer le voile

mystérieux. Aucune émotion ne soulevait le moindre pli de ce triple

rempart de lin. On eût dit de la statue d'Isis, toute d'albâtre ou

d'ivoire.

Au moment solennel où, traversant la foule pressée sur son passage, la

professe, sortant du chapitre, entra dans l'église, un murmure

inexprimable d'émotion et de curiosité s'éleva de toutes parts. Un

mouvement d'oscillation tumultueuse fut imprimé à la multitude, et

toutes ces têtes, que Trenmor dominait de sa place, ondulèrent comme des

flots. Des archers aux ordres du prélat qui présidait à la cérémonie,

rangés sur deux files, protégeaient la marche lente de la professe. Elle

s'avançait, accompagnée d'un vieux prêtre chargé du rôle de tuteur, et

d'une matrone laïque, symbole de mère conduisant sa fille au céleste

hyménée.

Elle monta majestueusement les degrés de l'autel. Le patriarche, revêtu

de ses habits pontificaux, l'attendait, assis sur une sorte de trône

adossé au maître-autel. Les parents putatifs restèrent debout dans une

attitude craintive, et la professe, ensevelie sous ses voiles blancs,

s'agenouilla devant le prince de l'Église.

«Vous qui vous présentez devant le ministre du Très-Haut, quel est votre

nom? dit le pontife d'une voix grave et sonore, comme pour inviter la

professe à répondre du même ton, et à proclamer son nom devant

l'auditoire palpitant.

La professe se leva, et, détachant l'agrafe d'or qui retenait son voile

sur son front, tous les voiles tombèrent à ses pieds, et sous l'éclatant

costume d'une princesse de la terre, parée pour un jour de noces, sous

les flots noirs d'une magnifique chevelure tressée de perles et nouée de

diamants, sous les plis nombreux d'une gaze d'argent semée de blancs

camélias, on vit rayonner le front et se dresser la taille superbe de la

femme la plus belle et la plus riche de la contrée. Ceux qui, placés

derrière elle, ne la reconnaissaient encore qu'à ses larges épaules de

neige et à son port impérial, doutaient et se regardaient avec surprise;

et, dans cette avide attente, un tel silence planait sur l'assemblée

qu'on eût entendu l'imperceptible travail de la flamme consumant la cire

odorante des flambeaux.

«Je suis Lélia d'Almovar, dit la professe d'une voix forte et vibrante,

qui semblait vouloir tirer de leur sommeil éternel les morts ensevelis

dans l'église.

--Êtes-vous fille, femme ou veuve? demanda le pontife.

--Je ne suis ni fille ni femme selon les expressions adoptées et les

lois instituées par les hommes, répondit-elle d'une voix encore plus

ferme. Devant Dieu, je suis veuve.»

A cet aveu sincère et hardi, les prêtres se troublèrent, et dans le fond

du choeur on eût pu voir les nonnes éperdues se voiler la face ou

s'interroger l'une l'autre, espérant avoir mal entendu.

Mais le pontife, plus calme et plus prudent que son timide troupeau,

conserva un visage impassible, comme s'il se fût attendu à cette réponse

audacieuse.

La foule resta muette. Un sourire ironique avait circulé à

l'interrogation consacrée, car on savait que Lélia n'avait jamais été

mariée et qu'Ermolao avait vécu trois ans avec elle. Si la réponse de

Lélia offensa quelques esprits austères, du moins elle ne fit rire

personne.

«Que demandez-vous, ma fille? reprit le cardinal, et pourquoi vous

présentez-vous devant le ministre du Seigneur?

--Je suis la fiancée de Jésus-Christ, répondit-elle d'une voix douce et

calme, et je demande que mon hymen avec le Seigneur de mon âme soit

indissolublement consacré aujourd'hui.

--Croyez-vous en un seul Dieu en trois personnes, en son fils

Jésus-Christ, Dieu fait homme et mort sur la croix pour...

--Je jure, répondit Lélia en l'interrompant, d'observer tous les

préceptes de la foi chrétienne, catholique et romaine.»

Cette réponse, qui n'était pas conforme au rituel, ne fut remarquée que

d'un petit nombre d'auditeurs; et durant tout le reste de

l'interrogatoire, la professe prononça plusieurs formules qui semblaient

renfermer de mystérieuses restrictions, et qui firent tressaillir de

surprise, d'épouvante ou d'inquiétude une partie du clergé présent à la

cérémonie.

Mais le cardinal restait calme, et son regard impérieux semblait

prescrire à ses inférieurs d'accepter les promesses de Lélia, quelles

qu'elles fussent.

Après l'interrogatoire, le pontife, se retournant vers l'autel, adressa

au ciel une fervente prière pour la fiancée du Christ. Puis il prit

l'ostensoir étincelant qui renferme l'hostie consacrée, et reconduisit

la professe jusqu'à la grille du chapitre. Là, on avait dressé un

élégant autel portatif en forme de prie-Dieu, sur lequel on plaça

l'ostensoir. La professe s'agenouilla devant cet autel, la face

découverte et tournée pour la dernière fois vers cette foule avide de la

contempler encore.

En ce moment, un jeune homme qui, debout dans le coin d'une tribune, le

dos appuyé à la colonne et les bras croisés sur la poitrine, ne semblait

prendre aucune part à ce qui se passait, se pencha brusquement sur la

balustrade; et, comme s'il sortait d'un lourd sommeil, il promena des

regards hébétés sur la foule. Au premier instant, Trenmor seul le

remarqua et le reconnut, mais bientôt tous les regards se portèrent sur

lui; car, lorsque ses yeux eurent rencontré, comme par hasard, les

traits de la professe, il montra une agitation singulière, et parut

faire des efforts inouïs pour se tenir éveillé.

«Regardez donc le poëte Sténio, dit un critique qui le haïssait. Il est

ivre, toujours ivre!

--Dites qu'il est fou, reprit un autre.

--Il est malheureux, dit une femme; ne savez-vous pas qu'il a aimé

Lélia?»

La professe disparut un instant, et revint bientôt dépouillée de tous

ses ornements, vêtue d'une tunique de laine blanche, ceinte d'une corde.

Ses beaux cheveux déroulés étaient répandus en flots noirs sur sa robe

de pénitente. Elle s'agenouilla devant l'abbesse, et en un clin d'oeil

cette magnifique chevelure, orgueil de la femme, tomba sous les ciseaux

et joncha le pavé. La professe était impassible; il y avait un sourire

de satisfaction sur les traits flétris des vieilles nonnes, comme si la

perte des dons de la beauté eût été une consolation et un triomphe pour

elles.

Le bandeau fut attaché, le front altier de Lélia fut à jamais enseveli.

«_Reçois ceci comme un joug_, chanta l'abbesse d'une voix sèche et

cassée, _et ceci comme un suaire_, ajouta-t-elle en l'enveloppant du

voile.

La camaldule disparut alors sous un drap mortuaire. Couchée sur le pavé

entre deux rangées de cierges, elle reçut l'aspersion d'hysope, et

entendit chanter sur sa tête le _De profundis_.

Trenmor regardait Sténio. Sténio regardait ce linceul noir étendu sur un

être plein de force et de vie, d'intelligence et beauté. Il ne

comprenait pas ce qu'il voyait, et ne donnait plus aucun signe

d'émotion.

Mais quand la camaldule se releva et, sortant des livrées de la mort,

vint, le regard serein et le sourire sur les lèvres, recevoir de

l'abbesse la couronne de roses blanches, l'anneau d'argent et le baiser

de paix, tandis que le choeur entonnait l'hymne _Veni sponsa Christi_,

Sténio, saisi d'une terreur incompréhensible, s'écria à plusieurs

reprises d'une voix étouffée: _Le spectre! le spectre!_... et il tomba

sans connaissance.

Pour la première fois la professe fut troublée; elle avait reconnu cette

voix altérée, et ce cri retentit dans son coeur comme un dernier

effort, comme un dernier adieu de la vie. On emporta Sténio qui semblait

en proie à un accès d'épilepsie. Les spectateurs avides, voyant

chanceler Lélia, se pressèrent tumultueusement vers la grille, espérant

assister à quelque scandale. L'abbesse, effrayée, donna aussitôt l'ordre

de tirer le rideau; mais la nouvelle camaldule, d'un ton de commandement

qui pétrifia et domina toute la communauté, démentit cet ordre et fit

continuer la cérémonie. «Madame, dit-elle tout bas à la supérieure qui

voulait insister, je ne suis point une enfant; je vous prie de croire

que je sais garder ma dignité moi-même. Vous avez voulu me donner en

spectacle. Laissez-moi achever mon rôle.»

Elle s'avança au milieu du choeur, où elle devait chanter une prière

adoptée par le rituel. Quatre jeunes filles se préparèrent à

l'accompagner avec des harpes. Mais, au moment d'entonner cet hymne,

soit que sa mémoire vînt à la trahir, soit qu'elle cédât à

l'inspiration, Lélia ôta l'instrument des mains d'une des joueuses de

harpe, et, s'accompagnant elle-même, improvisa un chant sublime sur ces

paroles du cantique de la Captivité:

«Nous nous sommes assises auprès des fleuves de Babylone, et nous y

avons pleuré, nous souvenant de Sion.

«Et nous avons suspendu nos harpes aux saules du rivage.

«Quand ceux qui nous avaient emmenées en captivité nous ont demandé des

paroles de cantique, et de les réjouir du son de nos harpes, en nous

disant: «Chantez-nous quelque chose des cantiques de Sion,» nous leur

avons répondu:

«Comment chanterions-nous le cantique de l'Éternel sur une terre

étrangère?»

«Si je t'oublie, Jérusalem, que ma droite s'oublie elle-même!

«Que ma langue soit attachée à mon palais, si je ne me souviens de toi à

jamais, et si je ne fais de Jérusalem l'unique sujet de ma réjouissance.

* * * * *

«O Éternel! tes filles se souviendront de leurs autels et de leurs

bocages auprès des arbres verts sur les hautes collines!

* * * * *

«Babylone, qui vas être détruite, puisses-tu ne pas souffrir le mal que

tu nous as fait!

* * * * *

«C'est pourquoi, vous, femmes, écoutez la parole de l'Éternel, et que

votre coeur reçoive la parole de sa bouche. Enseignez vos filles à se

lamenter, et que chacune apprenne à sa compagne à faire des

complaintes... Car la mort est montée par nos fenêtres, elle s'est logée

dans nos demeures... Qu'elles se hâtent, qu'elles prononcent à haute

voix une lamentation sur nous, et que nos yeux se fondent en pleurs, et

que nos paupières fassent ruisseler des larmes!»

Ce fut la dernière fois que Lélia fit entendre aux hommes cette voix

magnifique à laquelle son génie donnait une puissance invincible. A demi

agenouillée devant sa harpe, les yeux humides, l'air inspiré, plus belle

que jamais sous le voile blanc et la couronne d'hyménée, elle fit une

impression profonde sur tous ceux qui la virent. Chacun songea à sainte

Cécile et à Corinne. Mais, parmi tous ceux-là, il n'y eut que Trenmor

qui, du premier coup, comprit le sens douloureux et profond des versets

sacrés que Lélia avait choisis et arrangés au gré de son inspiration,

pour prendre congé de la société humaine, et lui signifier la cause de

son divorce avec elle.

Lélia · 第 88 / 110 题