LE SPECTRE.

Une nuit a suffi à Sténio pour explorer et se rendre familiers les

alentours du monastère, le sentier escarpé qui communique de la terrasse

au sommet de la montagne, sentier périlleux, qu'un amant passionné ou un

froid libertin peut seul franchir sans trembler, et l'autre sentier, non

moins dangereux, qui du cimetière s'enfonce dans les sables mobiles du

ravin. Déjà Sténio a corrompu une des tourières, et déjà la jeune

Claudia sait que, la nuit suivante, Sténio l'attendra sous les cyprès du

cimetière.

La petite princesse n'a jamais compris le sens moral et sérieux de ces

coutumes dévotes dont elle se montre depuis quelque temps rigide

observatrice. Blessée de la froide raison de Sténio, elle s'est jetée

d'elle-même au couvent, et se plaît à publier sa résolution d'y prendre

le voile. Peut-être, au fond de son âme exaltée, ce désir a-t-il quelque

chose de sincère; mais il est bien loin d'y être contemplé par elle-même

avec le même courage que la jeune fille en met à le proclamer. Il y a

dans ces âmes tendres et faibles deux consciences: l'une qui appelle les

résolutions fortes, l'autre qui les repousse et qui, après les avoir

accueillies en tremblant, espère que la destinée viendra en détourner

l'accomplissement. Un peu de vanité satisfaite par les regrets et les

prières adulatrices de son entourage, beaucoup de dépit contre Sténio,

et le désir, après avoir eu à rougir de sa faiblesse, de faire croire à

sa force, tels étaient les éléments de sa vocation. Mais cette fierté

n'était pas bien robuste: l'exaltation religieuse était, chez elle comme

chez Sténio, une poésie plutôt qu'un sentiment, et son frère, élevé par

des jésuites, savait fort bien que le plus sûr moyen de mettre fin à ce

caprice, c'était de ne pas le contrarier.

Le billet de Sténio surprit Claudia dans un premier jour d'ennui. Déjà

le parti pris par la fille de Bambucci, de se consacrer à Dieu, avait

produit tout son effet et jeté tout son éclat. On n'en parlait presque

plus dans la ville, et par conséquent à la grille du parloir. Les

religieuses semblaient compter sur la réalisation de ce projet. Le

confesseur, bien averti par le prince, y poussait sa pénitente avec une

ardeur qui commençait à l'épouvanter. L'audace de Sténio excita donc

plus de joie que de colère, et l'on refusa le rendez-vous, certaine que

Sténio ne s'y rendrait pas moins... et quand l'heure fut venue, on

résolut d'y aller pour l'accabler de mépris et humilier son insolence.

Le coeur était palpitant, la joue brûlante, la marche incertaine et

pourtant rapide... La nuit était sombre.

Le cimetière des Camaldules était d'une grande beauté. Des cyprès et des

ifs monstrueux dont la main de l'homme n'avait jamais tenté de diriger

la croissance couvraient les tombes d'un rideau si sombre qu'on y

distinguait à peine, en plein jour, le marbre des figures couchées sur

les cercueils, de la pâleur des vierges agenouillées parmi les

sépultures. Un silence terrible planait sur cet asile des morts. Le vent

ne pouvait pénétrer l'épaisseur mystérieuse des arbres; la lune n'y

dardait pas un seul rayon; la lumière et la vie semblaient s'être

arrêtées aux portes de ce sanctuaire, et, si on essayait de le

traverser, c'était pour rentrer dans le cloître ou pour s'arrêter au

bord d'un ravin plus silencieux et plus désolé encore.

«A la bonne heure, dit Sténio en s'asseyant sur une tombe et en posant à

terre sa lanterne sourde, ce cimetière me convient mieux que ce que j'ai

aperçu de l'intérieur lambrissé et parfumé du couvent. J'aime chaque

chose en son lieu: le luxe et la mollesse chez les courtisanes;

l'austérité, la mortification chez les religieuses.»

Et il attendit avec patience l'arrivée de Claudia, tout aussi certain

qu'elle l'avait été à son égard de son exactitude au rendez-vous.

L'entreprise de Sténio n'était pas sans danger; il le savait fort bien.

Brave avec sang-froid, mais sentant que, pour goûter sans mélange le

plaisir de cette aventure, il fallait être brave jusqu'à la témérité, il

avait souvent vidé durant le souper la coupe d'or où la belle main de

Pulchérie faisait pétiller pour lui un vin capiteux. Agité d'une

demi-ivresse, il avait achevé de s'exalter dans une course rapide et

pénible à travers les obstacles et les précipices de la route. Appuyé

sur le marbre glacé du tombeau, il sentait la terre se dérober sous ses

pieds et ses pensées tourbillonner dans son cerveau comme dans un songe.

Tout à coup une forme blanche qu'il avait prise pour une statue, et qui

était agenouillée de l'autre côté du cénotaphe, se leva lentement; et

comme elle semblait s'appuyer sur le marbre pour s'aider, une main, plus

froide encore que ce marbre, se posa sur celle de Sténio et lui arracha

un cri involontaire. Alors l'ombre se dressa tout entière devant lui.

«Claudia!» s'écria-t-il imprudemment. Mais aussitôt cette ombre lui

paraissait plus grande que Claudia; il se hâta de diriger sur elle la

clarté de sa lanterne; et, au lieu de celle qu'il attendait, il vit

Lélia pâle comme la mort, et tout enveloppée de voiles blancs comme d'un

linceul. Sa raison s'égara.

--Un spectre! un spectre!...» murmura-t-il d'une voix étouffée, et,

laissant tomber son flambeau, il s'enfuit au hasard dans les ténèbres.

A l'heure où l'horizon blanchit, il revint un peu à lui-même, et regarda

avec un effroi mêlé de honte en quel lieu il se trouvait. Il reconnut le

petit lac à l'autre rive duquel la cellule de l'anachorète Magnus

s'ouvrait sur les flancs abrupts du rocher. Les vêtements de Sténio

étaient souillés par le sable et l'humidité, ses mains ensanglantées par

les ronces et les agaves. Son épée brisée était dans sa main, et ses

cheveux se hérissaient encore sur son front; car il restait sous

l'impression d'une vision terrible. A cette fièvre délirante Sténio

sentit succéder un accablement profond. Le souvenir confus d'une fuite

pleine d'épouvante et d'une lutte désespérée avec des êtres inconnus,

insaisissables, flottait dans sa pensée, tantôt comme un rêve, tantôt

comme un fait si récemment accompli que sa terreur et son angoisse

n'étaient pas encore dissipées. Les premières lueurs de l'aube montaient

lentement et semblaient ramper sur les escarpements du ravin; elles

jouaient avec la brume qui s'exhalait du marécage en flocons blancs et

diaphanes. On eût dit une troupe de cygnes géants qui s'élevaient avec

majesté au-dessus des eaux. Ce beau spectacle ne produisit qu'une

impression pénible sur les sens bouleversés de Sténio; l'incertitude de

la lumière matinale prêtait aux objets des formes vagues et trompeuses.

Le vent, qui dispersait et chassait les vapeurs, donnait l'apparence du

mouvement aux objets inanimés. Longtemps Sténio resta l'oeil hagard et

fixé sur un bloc de rochers qu'il avait pris toute la nuit pour un

monstre fantastique vomi à ses pieds par les ondes. Il n'osait détourner

la tête de peur de retrouver au-dessus de lui le squelette gigantesque

qui, toute la nuit, avait étendu ses bras décharnés pour le saisir.

Quand il l'osa, il vit un sapin desséché et déraciné à moitié qui

pendait sur le lac, et aux branches mortes duquel la brise balançait une

flottante chevelure de pampre.

Quand le jour fut tout à fait venu, Sténio, humilié de son égarement,

s'avoua qu'il ne pouvait plus supporter l'excitation du vin, et se

promit de ne plus s'exposer à perdre la raison. «Tant que l'homme,

pensa-t-il, conserve assez de sens pour se faire sauter la tête, ou pour

avaler une forte dose d'opium, il n'a rien à craindre de la souffrance

ou de l'épuisement; mais il peut perdre, dans la folie, l'instinct du

suicide, et faire longtemps horreur et pitié aux autres hommes. Si je

croyais qu'un tel sort pût m'être réservé, je me plongerais à l'instant

même ce reste d'épée dans la poitrine...»

Il se calma par l'idée qu'on ne pouvait survivre au retour d'un accès

semblable à celui qu'il venait de subir. Il ne se souvenait pas d'avoir

éprouvé de telles angoisses. Il avait vu naguère ses amis et ses

compagnons expirer sur un champ de carnage. Il était tombé sous leurs

cadavres palpitants, et le sang d'Edméo avait coulé sur lui. Rien dans

la réalité n'avait été aussi affreux que ce cauchemar durant lequel il

venait de perdre le sentiment de sa puissance et la conscience de sa

volonté.

Il chercha les fragments de son épée et les ensevelit dans les flots du

lac; puis, réparant son désordre, il se traîna à l'ermitage. Les hôtes

étaient absents. Sténio se jeta sur la natte du cénobite, et s'endormit

vaincu par la fatigue.

Quand il s'éveilla, l'ermite était près de lui. La vue de cet homme

infortuné qui avait aimé Lélia, et dont l'amour avait toujours été

repoussé par elle avec aversion, excitait chez Sténio je ne sais quelle

satisfaction maligne et cruelle, qu'il ne pouvait se défendre de

manifester.

«Mon père, dit-il, j'en demande pardon à votre sainte retraite; mais,

tout en dormant sur cette couche virginale, j'ai rêvé d'une femme... et

précisément d'une femme qui ne nous a été indifférente ni à l'un ni à

l'autre...»

L'angoisse se peignit sur les traits de Magnus.

«Mon fils, dit-il avec une grande douceur, ne réveillons pas des

souvenirs que la mort a rendus plus graves encore qu'ils n'étaient.

--La mort! Quelle mort? s'écria Sténio, dont la pensée se reporta

aussitôt sur la vision qu'il avait eue la veille dans le cimetière des

Camaldules.

--Lélia est morte, vous le savez bien, dit l'ermite d'un air d'égarement

qui démentait son calme affecté.

--Oh! oui, _Lélia est morte!_ reprit Sténio, qui brûlait d'apprendre la

vérité, mais qui ne voulait interroger le prêtre que par des sarcasmes;

_bien morte! tout à fait morte!_ C'est un vieux refrain, à nous deux

bien connu; mais, si elle n'est pas mieux morte cette fois que l'autre,

nous courons risque, vous, mon père, de dire encore bien des _oremus_ à

cause d'elle; moi peut-être, de lui adresser encore quelque madrigal.

--_Lélia est morte_, dit Trenmor d'un ton ferme et incisif qui fit pâlir

Sténio.»

Debout au seuil de la grotte, il avait entendu les âcres plaisanteries

du jeune homme. Il ne put les supporter, et prit la première occasion

venue de les faire cesser.

--Elle est morte, continua-t-il, et peut-être aucun de nous ici n'est

parfaitement pur de ce meurtre devant Dieu, car aucun de nous n'a connu

ni compris Lélia...»

Il parlait ainsi dans un sens symbolique: Sténio le prit à la lettre. Il

baissa la tête pour cacher son trouble, et, changeant brusquement de

conversation, il ne tarda pas à prendre congé de ses hôtes. Il se hâta

de retourner en plein jour à la ville, craignant l'approche de la nuit,

et sentant qu'il ne pouvait pas gouverner son imagination mortellement

frappée. Il fit allumer cent bougies, et envoya chercher tous ses

anciens compagnons de débauche, afin de passer la nuit dans

l'étourdissement de la joie. Ce remède ne lui réussit pas. Cent fuis il

crut voir apparaître le spectre au fond des glaces qui resplendissaient

aux panneaux de la salle. La voix de Pulchérie le faisait tressaillir,

et, quoiqu'il ne portât pas une seule fois le vin à ses lèvres, ses

amis le crurent ivre, car ses yeux étaient effarés et ses paroles

incohérentes. Depuis ce moment, la raison de Sténio ne fut jamais bien

saine, et ses manières devinrent si étranges, ses habitudes si

fantasques, que la solitude se fit autour de lui.

Lélia · 第 86 / 110 题