CLAUDIA.

Lorsque Sténio reprit connaissance, il reçut avec dédain les soins

empressés de son ami.

«Pourquoi sommes-nous seuls ici? lui dit-il. Pourquoi nous a-t-on mis

dehors comme des lépreux?

--Vous ne devez plus retourner parmi les compagnons de l'orgie, lui dit

Trenmor, car ceux-là même vous méprisent et vous rejettent. Vous avez

tout perdu, tout gâté; vous avez abandonné Dieu, vous avez usé et mené à

bout toutes les choses humaines. Il ne vous reste plus que l'amitié dans

le sein de laquelle un refuge vous est toujours ouvert.

--Et que fera pour moi l'amitié? dit Sténio avec amertume; n'est-ce pas

elle qui, la première, s'est lassée de moi et s'est déclarée impuissante

pour mon bonheur?

--C'est vous qui l'avez repoussée, c'est vous qui avez méconnu et renié

ses bienfaits. Malheureux enfant! revenez à nous, revenez à vous-même.

Lélia vous rappelle; si vous abjurez vos erreurs, Lélia les oubliera...

--Laissez-moi, dit Sténio avec colère, ne prononcez jamais devant moi le

nom de cette femme. C'est son influence maudite qui a corrompu ma

confiante jeunesse; c'est son infernale ironie qui m'a ouvert les yeux

et m'a montré la vie dans sa nudité, dans sa laideur. Ne me parlez pas

de cette Lélia; je ne la connais plus, j'ai oublié ses traits. Je sais à

peine si je l'ai aimée jadis. Cent ans se sont écoulés depuis que je

l'ai quittée. Si je la voyais maintenant, je rirais de pitié en songeant

que j'ai possédé cent femmes plus belles, plus jeunes, plus naïves, plus

ardentes, et qui m'ont rassassié de plaisir. Pourquoi irais-je désormais

plier le genou devant cette idole aux flancs de marbre? Quand j'aurais

le regard embrasé de Pygmalion et le bon vouloir des dieux pour

l'animer, qu'en ferais-je? Que me donnerait-elle de plus que les autres?

Il fut un temps où je croyais à des joies infinies, à des ravissements

célestes. C'est dans ses bras que je rêvais la béatitude suprême,

l'extase des anges aux pieds du Très-Saint. Mais aujourd'hui, je ne

crois plus ni aux cieux, ni aux anges, ni à Dieu, ni à Lélia. Je connais

les joies humaines; je ne peux plus m'en exagérer la valeur. C'est Lélia

elle-même qui a pris soin de m'éclairer. J'en sais assez désormais; j'en

sais plus qu'elle! Qu'elle ne me rappelle donc pas, car je lui rendrais

tout le mal qu'elle m'a fait, et je serais trop vengé!

--Ton amertume me rassure, ta colère me plaît, dit Trenmor. Je craignais

de te trouver insensible au souvenir du passé. Je vois qu'il t'irrite

profondément, et que la résistance de Lélia est restée dans ta mémoire

comme une incurable blessure. Dieu soit béni! Sténio n'a perdu que la

santé physique; son âme est encore pleine d'énergie et d'avenir.

--Philosophe superbe, railleur stoïque, s'écria Sténio avec fureur,

êtes-vous venu ici pour insulter à mon agonie, ou prenez-vous un plaisir

imbécile à déployer votre calme impassible devant mes tourments?

Retournez d'où vous venez, et laissez-moi mourir au sein du bruit et de

l'ivresse. Ne venez pas mépriser les derniers efforts d'une âme flétrie

peut-être par ses égarements, mais non pas avilie par la compassion

d'autrui.»

Trenmor baissa la tête et garda le silence. Il cherchait des mots qui

pussent adoucir l'aigreur de cette fierté sauvage, et son coeur était

abreuvé de tristesse. Son austère visage perdit sa sérénité habituelle,

et des larmes vinrent mouiller ses paupières.

Sténio s'en aperçut, et, malgré lui, se sentit ému. Leurs regards se

rencontrèrent; ceux de Trenmor exprimaient tant de douleur, que Sténio

vaincu s'abandonna à un sentiment de pitié envers lui-même. La raillerie

et l'indifférence au sein desquelles il vivait depuis longtemps

l'avaient habitué à rougir de ses souffrances. Quand il sentit l'amitié

amollir son coeur, il fut comme surpris et subjugué un instant, et se

jeta dans les bras de Trenmor avec effusion. Mais bientôt il eut honte

de ce mouvement, et, se levant tout à coup, il aperçut une femme

enveloppée d'une longue mante vénitienne qui s'enfonçait dans l'ombre

des berceaux. C'était la princesse Claudia, suivie de sa gouvernante

affidée, qui se dirigeait vers un des pavillons du jardin.

«Décidément dit Sténio en rajustant le col de sa chemise de batiste et

en l'attachant avec son agrafe de diamant, je ne puis pas laisser cette

pauvre enfant languir pour moi sans prendre pitié d'elle. La Zinzolina a

probablement oublié qu'elle devait venir. Il y va de mon honneur d'être

le premier au rendez-vous.»

En même temps Sténio tourna la tête vers le côté où marchait Claudia. Un

éclair de jeunesse brilla sur son front dévasté. Sa poitrine sembla se

gonfler de désirs. Il retira sa main de la main de son ami, et se mit à

courir légèrement vers le pavillon pour y devancer Claudia; mais, au

bout de quelques pas, il se ralentit et gagna le but avec nonchalance.

Il arriva en même temps qu'elle à l'entrée du casino, et, tout haletant

de fatigue, il s'appuya contre la rampe du perron. La jeune duchesse,

rouge de honte et palpitante de joie, crut que le poëte, objet de son

amour, était saisi d'émotion et de trouble comme elle. Mais Sténio, un

peu ravivé par l'éclat de ses yeux noirs, lui offrit la main pour

monter, avec l'assurance d'un héraut d'armes et la grâce obséquieuse

d'un chambellan.

Lorsqu'ils furent seuls et qu'elle se fut assise tremblante et le visage

en feu, Sténio la contempla quelque temps en silence. La princesse

Claudia était à peine sortie de l'enfance; sa taille, déjà formée,

n'avait pas encore acquis tout son développement; la longueur excessive

de ses paupières noires, le ton bilieux de sa peau prématurément lisse

et satinée, de légères teintes bleues répandues autour de ses yeux

languissants, son attitude maladive et brisée, tout annonçait en elle

une puberté précoce, une imagination dévorante. Malgré ces indices d'une

constitution fougueuse et d'un avenir plein d'orages, Claudia devait à

son extrême jeunesse d'être encore revêtue de tout le charme de la

pudeur. Ses agitations se trahissaient et ne se révélaient pas. Sa

bouche frémissante semblait appeler le baiser; mais ses yeux étaient

humides de larmes; sa voix mal assurée semblait demander grâce et

protection; le désir et l'effroi bouleversaient tout cet être fragile,

toute cette virginité brûlante et timide.

Sténio, saisi d'admiration, s'étonna d'abord intérieurement d'avoir à sa

disposition un si riche trésor. C'était la première fois qu'il voyait la

princesse d'aussi près et qu'il lui accordait autant d'attention. Elle

était beaucoup plus belle et plus désirable qu'il ne se l'était imaginé.

Mais ses sens éteints et blasés ne donnaient plus le change à son esprit

désormais sceptique et froid. Dans un seul coup d'oeil, il examina et

posséda Claudia tout entière, depuis sa riche chevelure enfermée dans

une résille de perles, jusqu'à son petit pied serré dans le satin. Dans

une pensée, il prévit et contempla toute sa vie future, depuis cette

première folie qui l'amenait dans les bras d'un pauvre poëte jusqu'aux

hideuses galanteries d'une vieillesse princière et débauchée. Attristé,

effrayé, dégoûté surtout, Sténio la regardait d'un air étrange et sans

lui parler. Lorsqu'il s'aperçut de la situation ridicule où le plaçait

sa préoccupation, il essaya de s'approcher d'elle et de lui adresser la

parole. Mais il ne put jamais feindre l'amour qu'il n'éprouvait pas, et

il lui dit d'un ton de curiosité presque sévère en lui prenant la main

d'une façon toute paternelle:

«Quel âge avez-vous donc?

--Quatorze ans, répondit la jeune princesse éperdue et presque égarée de

surprise, de chagrin, de colère et de peur.

--Eh bien! mon enfant, dit Sténio, allez dire à votre confesseur qu'il

vous donne l'absolution pour être venue ici, et remerciez bien Dieu,

surtout, de vous avoir envoyée un an, c'est-à-dire un siècle, trop tard

dans la destinée de Sténio.»

Comme il achevait cette phrase, la gouvernante de la princesse, qui

était restée dans l'embrasure d'une croisée pour observer la conduite

des deux amants, s'élança vers eux, et, recevant dans ses bras la pauvre

Claudia toute en pleurs, elle interpella Sténio avec indignation.

«Insolent! lui dit-elle, est-ce ainsi que vous reconnaissez la grâce que

vous accorde votre illustre souveraine, en descendant jusqu'à vous

honorer de ses regards? A genoux, vassal, à genoux! Si votre âme brutale

n'est pas touchée de la plus excellente beauté de l'univers, que votre

audace ploie du moins devant le respect que vous devez à la fille des

Bambucci.

--Si la fille des Bambucci a daigné descendre jusqu'à moi, répond

Sténio, elle a dû se résigner d'avance à être traitée par moi comme une

égale. Si elle s'en repent à cette heure, tant mieux pour elle. C'est

d'ailleurs le seul châtiment qu'elle recevra de son imprudence; mais

elle pourra se vanter d'être protégée par la Vierge, qui l'a conduite

ici le lendemain et non la veille d'une orgie. Écoutez, vous deux,

femmes, écoutez la voix d'un homme que les approches de la mort rendent

sage. Écoutez, vous, vieille duègne à l'âme sordide, aux voies infâmes;

et vous, jeune fille aux passions précoces, à la beauté fatale et

dangereuse, écoutez. Vous d'abord, courtisane titrée, marquise dont le

coeur recèle autant de vices que le visage montre de rides, vous

pouvez rendre grâce à l'insouciance qui effacera de la mémoire de Sténio

le souvenir de cette aventure avant qu'une heure se soit écoulée; sans

cela, vous seriez démasquée aux yeux de cette cour, et chassée, comme

vous le méritez, d'une famille dont vous voulez flétrir le fidèle

rejeton. Sortez d'ici, vice et cupidité, courtisanerie, servilité,

trahison, lèpre des nations, lie et opprobre de la race humaine!--Et

toi, ma pauvre enfant, ajouta-t-il en arrachant Claudia des bras de sa

gouvernante et en l'attirant au grand jour, toute vermeille et toute

désolée qu'elle était, écoute bien, et si, un jour, emportée au gré du

destin et des passions, tu viens à jeter avec effroi un regard en

arrière sur tes belles années perdues, sur ta pureté ternie,

souviens-toi de Sténio, et arrête-toi au bord de l'abîme. Regarde-moi,

Claudia, regarde en face, sans crainte et sans trouble, cet homme dont

tu te crois éprise et que tu n'as sans doute jamais regardé. A ton âge,

le coeur s'agite et s'impatiente. Il appelle un coeur qui lui

réponde, il se hasarde, il se confie, il se livre. Mais malheur à ceux

qui abusent de l'ignorance et de la candeur! Pour toi, Claudia, tu as

entendu chanter les poésies d'un homme que tu as cru jeune, beau,

passionné; regarde-le donc, pauvre Claudia, et vois quel fantôme tu as

aimé; vois sa tête chauve, ses mains décharnées, ses yeux éteints, ses

lèvres flétries. Mets ta main sur son coeur épuisé, compte les

pulsations lentes et moribondes de ce vieillard de vingt ans. Regarde

ces cheveux qui grisonnent autour d'un visage où le duvet viril n'a pas

encore poussé; et dis-moi, est-ce là le Sténio que tu avais rêvé? est-ce

le poëte religieux, est-ce le sylphe embrasé que tu as cru voir passer

dans tes visions célestes, lorsque tu chantais ses hymnes sur ta harpe

au coucher au soleil? Si tu avais jeté alors un coup d'oeil vers les

marches de ton palais, tu aurais pu voir le pâle spectre qui te parle

maintenant assis sur un des lions de marbre qui gardent ta porte. Tu

l'aurais vu, comme aujourd'hui, flétri, exténué, indifférent à ta beauté

d'ange, à ta voix mélodieuse, curieux seulement d'entendre comment une

princesse de quinze ans phrasait les mélodies inspirées par l'ivresse,

écrites dans la débauche. Mais tu ne le voyais pas, Claudia;

heureusement pour toi, tes yeux le cherchaient dans le ciel où il

n'était pas. Ta foi lui prêtait des ailes lorsqu'il rampait sous tes

pieds, parmi les lazzaroni qui dorment au seuil de ta villa. Eh bien!

jeune fille, il en sera ainsi de toutes tes illusions, de tous tes

amours. Retiens le souvenir de cette déception si tu veux conserver ta

jeunesse, ta beauté et la puissance de ton âme; ou bien, si tu peux

encore après ceci espérer et croire, ne te hâte pas de réaliser ton

impatience, conserve et réfrène le désir de ton âme ardente, prolonge de

tout ton pouvoir cet aveuglement de l'espoir, cette enfance du coeur

qui n'a qu'un jour et qui ne revient plus. Gouverne sagement, garde avec

vigilance, dépense avec parcimonie le trésor de tes illusions; car le

jour où tu voudras obéir à la fougue de ta pensée, à la souffrance

inquiète de tes sens, tu verras ton idole d'or et de diamant se changer

en argile grossière; tu ne presseras plus dans tes bras qu'un fantôme

sans chaleur et sans vie. Tu poursuivras en vain le rêve de ta jeunesse;

dans ta course haletante et funeste, tu n'atteindras jamais qu'une

ombre, et tu tomberas bientôt épuisée, seule au milieu de la foule de

tes remords, affamée au sein de la satiété, décrépite et morte comme

Sténio, sans avoir vécu tout un jour.»

Après avoir parlé ainsi, il sortit du casino et s'apprêta à rejoindre

Trenmor. Mais celui-ci lui prit le bras comme il atteignait le bas du

perron. Il avait tout vu, tout entendu par la fenêtre entr'ouverte.

«Sténio, lui dit-il, les larmes que je répandais tout à l'heure étaient

une insulte, ma douleur était un blasphème. Vous êtes malheureux et

désolé, mais vous êtes, mon fils, encore jeune et pur.

--Trenmor, dit Sténio avec un dédain profond et un rire amer, je vois

bien que vous êtes fou. Ne voyez-vous pas que toute cette moralité dont

je viens de faire étalage n'est que la misérable comédie d'un vieux

soldat tombé en enfance, qui construit des forteresses avec des grains

de sable, et se croit retranché contre des ennemis imaginaires? Ne

comprenez-vous pas que j'aime la vertu comme les vieillards libertins

aiment les jeunes vierges, et que je vante les attraits dont j'ai perdu

la jouissance? Croyez-vous, homme puéril, rêveur niaisement vertueux,

que j'eusse respecté cette fille si l'abus du plaisir ne m'eût rendu

impuissant?»

En achevant ces mots d'un ton amer et cynique, Sténio tomba dans une

profonde rêverie, et Trenmor l'entraîna loin de la villa, sans qu'il

parût s'inquiéter du lieu où on le conduisait.

Lélia · 第 77 / 110 题