Ainsi parlait Valmarina en marchant lentement avec Lélia dans un sentier
des montagnes. Ils étaient sortis à minuit de la ville, et ils s'étaient
enfoncés dans les gorges désertes, sous la clarté pleine et douce de la
lune. Ils allaient sans but, et pourtant ils marchaient vite. Le
voyageur avait peine à suivre cette grande femme pâle qui semblait plus
pâle et plus grande cette nuit-là qu'à l'ordinaire. C'était une de ces
courses agitées qui ne déplacent que l'imagination, qui n'emportent que
l'esprit, et où le corps semble n'avoir point de part, tant on est
distrait de toute fatigue physique; une de ces nuits où l'oeil ne
s'élève pas vers la voûte éthérée pour y suivre la marche harmonieuse de
la constellation, mais où le regard de l'âme descend et pénètre dans les
abîmes du souvenir et de la conscience; une de ces heures qui durent
toute une vie, et où l'on ne se sent exister que dans l'avenir et le
passé.
Lélia levait pourtant vers le ciel un front plus audacieux que de
coutume, mais elle ne voyait pas le ciel. Le vent soufflait dans ses
cheveux et en rejetait à chaque instant le voile sombre sur son visage
sans qu'elle s'en aperçût. Si Sténio l'eût vue en cet instant, pour la
première fois il eût surpris l'agitation de son sein et l'inquiétude de
son geste. Une sueur froide baignait ses épaules nues; et son sourcil
mobile s'abaissait et se joignait sous son front, dont un nuage semblait
avoir obscurci la blancheur immaculée. De temps en temps elle
s'arrêtait, croisait les bras sur sa poitrine ardente, et toisait son
compagnon d'un regard sombre: on eût dit que la colère céleste allait
éclater en elle.
Cependant, quand il s'interrompait, effrayé de l'effet de ses
remontrances et craignant d'outre-passer le but, elle retrouvait, comme
par magie, toute sa sérénité hautaine; et, souriant de la timidité
affectueuse de son ami, elle lui faisait signe de continuer son discours
et sa marche.
Quand il eut fini de parler, elle attendit encore longtemps qu'il
ajoutât quelque chose; puis elle s'assit sur une roche escarpée à un des
sommets de la montagne, et leva convulsivement ses grands bras roidis
par le désespoir vers les impassibles étoiles.
«Vous souffrez! lui dit son ami avec tristesse; je vous ai fait du mal.
--Oui, répondit-elle en laissant retomber ses bras de marbre sur ses
genoux, vous avez fait du mal à mon orgueil, et je m'écrierais
volontiers avec les héros de Calderon: O mon honneur, vous êtes malade!
--Vous savez que ces maladies de l'orgueil se traitent par des moyens
violents? dit Valmarina.
--Je le sais! dit-elle en étendant la main pour lui commander le
silence.»
Puis elle monta sur la crête du rocher, et, debout sur ce piédestal
immense, dessinant sa haute taille aux reflets de la lune, elle se prit
à rire d'un rire affreux, et Valmarina lui-même eut peur d'elle.
«Pourquoi riez-vous? lui dit-il d'un ton sévère, est-ce que l'esprit du
mal l'emporte? Il me semble que je viens de voir votre bon ange
s'envoler au bruit de ce rire amer et discordant.
--Il n'y a pas de mauvais ange ici, dit Lélia; et, quant à mon bon ange,
je me le serai à moi-même. Lélia saura sauver Lélia. Celui qui s'envole
épouvanté par ce rire d'anathème et d'adieu, c'est l'esprit tentateur,
c'est le fantôme qui avait revêtu une face d'ange, c'est celui que ma
raillerie méprisante salue là-bas, c'est Sténio, le poëte sacré, qui
soupe cette nuit chez les filles de joie.»
Valmarina, abaissant ses regards vers les lointains horizons de la
vallée, aperçut les lumières pâlissantes de la ville et le palais de la
courtisane Pulchérie qui flamboyait de tout l'éclat d'une orgie
nocturne.
En reportant son attention sur Lélia, il la vit assise et baignée de
larmes.
«Malheureuse femme, lui dit-il, la jalousie vient d'entrer dans ton
coeur.
--Dites plutôt, homme insensé, qu'elle vient d'en sortir, répondit-elle;
je pleure une illusion et non pas un homme. Sténio n'a jamais existé!
c'était une création de ma pensée. Oh! qu'elle était belle! Il faut que
je sois un grand artiste, un habile ouvrier, pour avoir produit cette
figure céleste! Raphaël et Michel-Ange, fondus l'un dans l'autre,
n'eussent jamais rien fait d'aussi beau que ce qui était là.»
Et Lélia passa la main sur ce grand pli qui traversait son front dans
ses heures d'extrême souffrance.
«J'ai beau l'y chercher maintenant, dit-elle, elle n'y est plus qu'une
ombre pâlissante prête à rentrer dans la nuit du néant. Le vent de la
mort a brisé ce lis de l'Éden. Le souffle de Pulchérie a tué mon Sténio.
Il y a là-bas un spectre effaré qui hurle dans une taverne; comment
l'appelle-t-on maintenant?
O mon poëte! je t'ensevelirai dans un tombeau digne de toi, dans un
tombeau plus froid que le marbre, plus impénétrable que l'airain, plus
caché que le diamant dans la pierre. Je t'ensevelirai dans mon coeur!
Et toi, spectre! lève ton bras chancelant. Porte à ta lèvre souillée la
coupe d'onyx de la bacchante! Bois par défi à la santé de Lélia! raille
l'orgueilleuse insensée qui méprise les lèvres charmantes et la
chevelure parfumée d'un si beau jeune homme. Va, Sténio! ce corps ne
sera bientôt plus qu'une outre propre à contenir les cinquante-sept
espèces de vins de l'Archipel. Déjà c'est une amphore vide, un fragile
albâtre où le sang du coeur ne circule plus, où le feu de l'âme s'est
éteint, et qui va tomber en éclats parmi des débris d'hommes et de
coupes brisées sous la lame de Pulchérie.
Merci, ô mon Sténio! tu m'as sauvée. Tu m'as empêchée de répandre la
fange des passions vulgaires sur cette neige impolluée, sur cette glace
éclatante où Dieu m'avait ensevelie. Grâce à toi, je ne suis pas sortie
de mon palais de cristal. Quand tu m'as vue me risquer sur le seuil, tu
t'es envolé en souriant vers les cieux, ô mon doux songe! en jetant à
l'impureté une robe souillée qu'elle couvre de baisers infâmes, et
qu'elle croit être Sténio!
--Calmez ce délire, dit Valmarina en tâchant d'arracher Lélia à ce
rocher qui semblait être pour elle le trépied de la pythonisse, et où il
craignait que sa raison ne s'égarât entièrement.
--Laisse donc, laisse! homme de petite patience et de lentes
transactions! s'écria-t-elle en le repoussant. Pour toi, la force est
l'oeuvre de toute une vie, n'est-ce pas? Apprends que pour Lélia c'est
l'oeuvre d'une seule nuit. Va, ne crains rien de mon délire; quand je
descendrai de ce rocher, la ménade que tu vois sera la plus chaste et la
plus calme des vestales. Laisse-moi dire adieu à un monde qui s'écroule,
à un soleil qui s'efface. L'esprit de l'homme est une image abrégée,
mais fidèle et complète, de l'infini. Quand un de ses foyers de vie
s'éteint, il s'en rallume un autre plus brillant; c'est que ce principe
appartient à Dieu seul. Lélia n'est pas foudroyée parce qu'un homme l'a
maudite. Il lui reste son propre coeur, et ce coeur renferme le
sentiment de la Divinité, l'intuition et l'amour de la perfection!
Depuis quand perd-on la vue du soleil parce qu'un des atomes que son
rayon avait embrasés est rentré dans l'ombre?»
Elle s'assit et redevint muette et immobile comme une statue. Le travail
intérieur n'était pas plus visible en elle que le mouvement d'une montre
au travers du métal qui le cache. Valmarina la contempla longtemps avec
admiration et respect. Il n'y avait en elle, à ce moment-là, rien
d'humain, rien de sympathique. Elle était belle et froide comme la
force. Elle ressemblait à ces grands lions de marbre blanc du Pirée,
qui, à force de regarder les flots, semblaient avoir acquis la puissance
de les dompter.
--Vous dites qu'en entrant dans le boudoir de ma soeur, et qu'en y
voyant mon buste, il a jeté sa coupe pleine de vin sur ce pauvre visage
de marbre? Vous dites qu'il a allumé le punch avec ma dernière lettre?»
Lélia fit ces questions avec calme, et voulut savoir les détails de
cette colère de jeune homme, dont Valmarina avait été témoin quelques
heures auparavant.
«Je m'attachais à vous raconter ces choses, lui répondit-il, lorsque je
croyais qu'elles ne serviraient qu'à allumer votre colère, et à vous
rendre la fermeté dont vous avez trop longtemps manqué. Mais les larmes
que je vous ai vue répandre tout à l'heure me font craindre de vous
avoir blessée plus profondément que je ne voulais.
--Ne craignez rien, dit-elle, il y a trois jours que je ne l'aime plus.
C'est sur lui que j'ai pleuré et non pas sur moi. Ne croyez pas que son
vain dépit et ses folles insultes me touchent. Ce n'est pas là que je me
sens outragée: c'est dans le pavillon d'Aphrodise, il y a maintenant
quatre nuits, que l'outrage a été consommé; c'est lorsqu'il a pris la
main d'une courtisane pour ma main, sa bouche pour ma bouche, et son
sein pour mon sein: c'est lorsqu'il s'est écrié:--Qu'as-tu donc ce soir,
ma bien-aimée? Je ne t'ai jamais vue ainsi. Tu m'enivres d'un bonheur
dont je n'avais pas l'idée; ton haleine m'embrase. Reste ainsi, c'est
d'à présent seulement que je t'aime; jusqu'ici je n'ai aimé qu'une
ombre!
--Vouliez-vous qu'il eût le don de magie pour déjouer la tromperie
cruelle à laquelle vous vous étiez prêtée?
--Prêtée! moi? Oh non! Dieu m'est témoin qu'en le suivant dans ces
couloirs sombres où l'insensée l'entraînait, je ne pensais pas qu'il en
serait ainsi. J'avais vu sa résistance, je croyais être témoin de sa
victoire. Pensez-vous que j'allais là pour assister à leurs
embrassements? Le ciel me soit témoin encore de ceci! je l'aimais,
hélas! oui, je l'aimais, cet enfant gracieux et doux! et j'avais résolu
souvent de vaincre mes terreurs, et d'essayer avec lui un hymen
sanctifié par de nobles convenances. Celui-là, me disais-je, n'est-il
pas mon frère, le rêveur, l'idéaliste, le poëte sacré qui pourrait
ennoblir et déifier ma vie? Puis, je voulais encore tenter sa constance
et la force de son coeur par quelques épreuves, par la crainte de me
perdre, par l'absence; et je ne prenais pas un plaisir cruel, comme vous
l'avez dit, à le faire souffrir pour ma gloire. Je souffrais moi-même
plus que lui de son attente et de son effroi. Mais je savais comme
l'amour cesse en moi! Je me souvenais du jour où le dégoût et la honte
avaient balayé mon premier amour de ma mémoire, comme le vent balaie
l'écume des flots. Je voyais, je croyais voir dans Sténio une passion si
vraie, que mon indifférence devait briser sa vie; et je ne voulais pas
faire naître en lui la plus légère espérance sans être sûre de ne pas la
lui ravir le lendemain. Aussi, comme je l'examinais! Avec quelle
amoureuse et maternelle sollicitude j'observais les instincts et les
dispositions de ce disciple bien-aimé! Je voulais lui enseigner l'amour,
folle que j'étais! Je voulais lui apprendre tout ce que je savais des
ravissements et des délicatesses de la pensée, en retour de ce qu'il
m'eût rappris des ardeurs du sang et des délire de la jeunesse... Oh! je
fis bien de ne pas me presser et de donner attention au développement de
cette plante si précieuse! Hélas! elle avait un ver dans le coeur, et
le démon de l'impureté n'a eu qu'à souffler dessus pour qu'elle tombât
dans la fange. Les voilà donc, ces êtres si délicatement organisés, ces
maîtres ès-arts de la volupté, ces prêtres de l'amour! Ils nous accusent
d'être de froides statues, et eux, ils n'ont qu'un sens, celui qu'on ne
peut pas nommer! Ils disent que nos mains sont glacées; les leurs sont
si épaisses, qu'elles ne distinguent pas la chevelure de leur maîtresse
d'avec celle de la première femme qu'on leur présente! Ils ouvrent tous
leurs pores à la plus grossière méprise. Le plus mince voile, la plus
belle nuit d'été, suffisent pour frapper leurs yeux comme leur esprit
d'une cécité stupide; leur oreille s'abuse complaisamment et croit
retrouver le son d'une voix chérie dans une voix inconnue... Il suffit
qu'une femme quelconque baise leur bouche, pour qu'un nuage s'étende sur
leur vue, pour qu'un bourdonnement s'élève dans leur oreille, pour qu'un
trouble divin, pour qu'un désordre sublime les précipite avec délices
dans un abîme de prostitution!
[Illustration: Un petit page entra tout effaré. (Page 78.)]
Ah! laissez-moi rire de ces poëtes sans muse et sans Dieu, de ces
fanfarons misérables qui comparent leurs sens aux subtiles émanations
des fleurs, leurs embrassements aux magnifiques conjonctions des astres!
Encore mieux valent ces débauchés sincères qui nous disent tout de suite
ce qui doit nous dégoûter d'eux!
«Ah! Lélia! dit Valmarina, toute cette indignation est de la jalousie,
et la jalousie, c'est l'amour!
--Non pas pour moi, répondit-elle en passant de la colère brûlante au
plus froid dédain. La jalousie tue l'amour du premier coup dans les âmes
fières. Je n'entre pas en lutte avec des champions indignes de moi. J'ai
souffert, j'en conviens, j'ai souffert horriblement pendant une heure.
J'étais dans ce cabinet, j'étais presque entre eux. Je parlais
alternativement avec ma soeur, et il ne s'apercevait pas de la
différence de nos voix et de nos paroles. Il saisissait quelquefois ma
main, et il la quittait aussitôt pour reprendre par instinct et
machinalement cette main souillée qui lui semblait bien plus mienne. Ah!
je le voyais, moi; d'où vient donc qu'il ne me voyait pas? Je l'ai vu
presser Pulchérie sur son coeur, et je n'ai eu que le temps de fuir;
ses soupirs étouffés, ses cris d'amour et de triomphe m'ont poursuivie
jusque dans les jardins. Cela me faisait l'effet d'une agonie; et, quand
j'ai vu passer les gondoles, je me suis élancée dans la première venue
pour quitter ce sol empoisonné qui venait de donner la mort à Sténio.
--Vous étiez bien pâle, Lélia, lorsque vous vîntes tomber près de moi
dans la barque, et je crus que vous alliez mourir vous-même. Ah!
malheureuse! consultez bien vos forces avant d'écouter votre colère.
--Je n'ai de colère que contre vous, qui me comprenez si peu. Perdre un
enfant qu'on a nourri de son lait et porté tout un an attaché à son
sein, n'est pas plus cruel au coeur d'une mère que ne me l'a été le
détachement soudain et terrible qui s'est opéré à ce moment entre
Sténio et moi. Mais le jour se levait lorsque je me jetai mourante dans
la gondole, et le disque du soleil était à peine sorti en entier de la
mer lorsque, debout à la proue, je chantais d'une voix éclatante cet air
de _bravura_ qu'on m'avait demandé. Tous les dilettanti qui se
trouvaient là ont déclaré que je n'avais jamais chanté avec tant de
puissance; et la puissance ne réside pas seulement dans le poumon, que
je sache: elle prend, je crois, sa source un peu plus-haut.
[Illustration: La princesse Claudie.]
--Ah! tête de fer! vous vous briserez contre l'arc de triomphe que vous
vous édifiez.
--Je ferai cet arc si beau et si vaste, qu'il y aura de la place pour
Satan lui-même, s'il veut y passer. Trouvez-vous que j'aie montré depuis
ces trois jours un instant de dépit à Pulchérie ou à Sténio? N'ai-je pas
essayé de consoler celui-ci de sa honte, et d'ennoblir celle-là aux yeux
du poëte? N'ai-je pas offert à l'enfant mon éternelle amitié, mes
sollicitudes et ma direction maternelle?
--Et pourquoi êtes-vous agitée à cette heure? Parce qu'il a persisté à
vous demander votre amour, et que, irrité par votre refus, il est cette
nuit, par dépit, par fureur, au milieu de l'ivresse et du désespoir,
l'amant volontaire de Pulchérie!
--Non pas! Il se tromperait celui qui croirait entrer en lutte avec
Lélia. On ne combat point avec les vents de la mer, avec les vagues de
l'Océan; et mon orgueil est plus insaisissable à la volonté d'un homme
que les flots et les tempêtes. Ce qui m'offense, c'est que vous
m'engagiez à prendre ici un parti, comme si je pouvais hésiter, comme
si, à la vue d'un cadavre, j'en étais à me demander si je dois le mettre
en terre ou dans mon lit! Débarrassons-nous de tout cadavre, et vivons
après.
--Et quelle sera cette vie?
--Ceci importe assez peu pour le moment. Laissez-moi le temps d'essuyer
mes yeux, d'abaisser le linceul entre le mort et moi; et, pourvu que je
l'aie oublié dans une heure, vous n'avez rien de plus à me demander.
Tenez, Valmarina, voici les belles pléiades qui lancent leur courbe
légère sur l'horizon: avant que la dernière d'entre elles ait disparu,
il y aura bien du changement dans ce coeur déchiré, dans cette
existence ébranlée! Vous vous inquiétiez de me voir dans une mauvaise
voie; vous pensiez que je luttais contre de petites passions et de
méchants instincts. Vous vous trompiez; j'allais vers un but; la foudre
est tombée, elle a emporté le chemin et le but tout ensemble.
Laissez-moi le temps de soulever quelques débris qui ont roulé jusque
sur moi et de m'écarter de ce chemin maudit.
--Il y a plus d'un chemin, mais il n'y a qu'un but pour vous, dit
Valmarina. Vous croyez que la solitude peut vous y conduire; mais
méfiez-vous de la colère pour compagnon de voyage. Si le regret venait à
vous atteindre un jour, quel que fût votre calme extérieur, quel que fût
le triomphe de votre amour-propre, cet orgueil dont vous faites votre
palladium, et que je respecte en vous parce que je l'ai vu être le
mobile de vos meilleures actions, cet orgueil auquel vous sacrifiez tout
serait-il pleinement satisfait?
--Cela se passerait entre Dieu et moi. Lui seul serait témoin de ma
souffrance, et mon orgueil s'arrête à lui...
--Dieu! Oui, sans doute; mais croyez-vous bien en lui, Lélia?
--Si j'y crois! Et ne voyez-vous pas que je ne puis rien aimer sur la
terre! Expliquez-vous cela comme l'explique peut-être le chaste Sténio à
l'heure qu'il est, en commentant avec Zinzolina les causes du ma
froideur? Ceux qui n'ont pas d'autre dieu que leur corps ne conçoivent
pas d'autre cause d'abstinence qu'une impuissance physique. Qu'est-ce
que l'exigence des facultés exquises? qu'est-ce que le besoin de
l'idéale beauté? qu'est-ce que la soif d'un amour sublime aux yeux du
vulgaire? Lorsque de passagères lueurs d'enthousiasme l'éclairent par
hasard, ce n'est que l'effet d'une violente excitation des nerfs, d'une
réaction toute mécanique des sens sur le cerveau. Toute créature, si
médiocre qu'elle soit, peut inspirer ou ressentir ce délire d'un instant
et le prendre pour l'amour. L'intelligence et l'aspiration du grand
nombre ne vont pas au delà. L'être qui aspire à des joies toujours
nobles, à des plaisirs toujours vivement et saintement sentis, à une
continuelle association de l'amour moral à l'amour physique, est un
ambitieux destiné à un bonheur immense ou à une éternelle douleur. Il
n'y a pas de milieu pour ceux qui font un dieu de l'amour. Il leur faut
le sanctuaire d'une affection immense comme la leur pour célébrer leurs
divins mystères; mais qu'ils n'espèrent jamais connaître le plaisir au
lupanar! Or l'amour des hommes est devenu un lupanar jusque sous le toit
conjugal. La plupart d'entre eux sont à une femme pure ce qu'une
prostituée est à un jeune homme chaste. Le jeune homme a le droit de
mépriser la prostituée, de la chasser de ses bras aussitôt qu'elle a
satisfait un besoin dont il rougit lui-même. D'où vient donc qu'on
refuse aux femmes pures la facultés de sentir le dégoût et le droit de
le manifester aux hommes impurs qui les trompent? Plus vils cent fois
que les courtisanes qui ne promettent que le plaisir, ne promettent-ils
pas l'_amour_, ces hommes souillés? Or, une femme fière ne peut
connaître le plaisir sans l'amour: c'est pourquoi elle ne trouvera ni
l'un ni l'autre dans les bras de la plupart des hommes. Quant à ceux-ci,
il leur est bien moins facile de répondre à nos instincts nobles et
d'alimenter nos généreux désirs que de nous accuser de froideur. Ces
âmes ascétiques, disent-ils, habitent toujours des êtres imparfaits. La
dernière fille publique a plus de charme pour eux que la plus pure des
vierges. La fille publique est la véritable épouse, la véritable amante
des hommes de cette génération; elle est à leur hauteur. Prêresse de la
matière, elle a étouffé tout ce qu'il y avait dans la femme de
divinement humain, pour y développer des instincts excessifs empruntés à
la brute. Elle n'est ni orgueilleuse ni importune; elle n'exige que ce
que de tels hommes peuvent donner, de l'or. Ah! je te remercie, mon
Dieu! Tu as voulu qu'un dernier voile tombât de devant mes yeux, et que
ces vérités hideuses dont je voulais douter encore me fussent démontrées
claires comme la lumière de ton soleil par Sténio lui-même, par celui
que j'appelais déjà mon amant, par celui que je croyais pur entre tous
tes enfants des hommes. Tu as permis qu'un profond abattement plongeât
mon âme dans les ténèbres pendant quelque temps, et que la souffrance
obscurcît mon entendement au point de me faire douter de l'éternelle
vérité. Démence, mensonge, sagesse, sophisme, amour divin, négation
impie, chasteté, desordre; tous les éléments d'erreur et de vérité, de
grandeur et d'abjection, ont tournoyé et flotté confusément dans le
chaos de mon imagination. Il y a eu dans l'abîme de ma pensée des orages
terribles et des naufrages imminents! J'ai tout remis en question, j'ai
failli essayer de tout, et je n'ai trouvé dans cet abandon de ma
volonté, dans cette abdication de ma raison, que souffrance toujours
plus vive, isolement toujours plus solennel. Alors j'ai tendu les bras
vers toi dans mon angoisse, et tu m'as fait voir la corruption de la
nature humaine dans ses causes et dans ses effets. Tu m'as fait savoir
que nul homme (pas même Sténio) ne méritait cet amour dont le foyer
était en moi. Tu m'as donné une forte leçon: tu as voulu que toute la
douleur et toute l'humiliation qui remplissent la vie des femmes
vulgaires me fussent révélées en un instant, que l'ongle impur de la
jalousie me fît au coeur une légère blessure et en tirât quelques
gouttes de mon sang comme un stigmate d'expiation et de châtiment. J'ai
regretté un instant de ne pas être une courtisane; et, pour mon éternel
enseignement, j'ai vu sous mes yeux une courtisane l'emporter sur moi au
premier baiser. Merci, mon Dieu! de m'avoir humiliée à ce point; car en
même temps j'ai vu que ce n'était pas là ma destinée. Non, non! mon
plaisir et ma gloire ne sont pas là et ce ne sont pas des plaintes, ce
sont des bénédictions que je t'adresserai désormais. J'ai été ingrate, ô
souveraine perfection! j'avais ton image dans le coeur, et j'ai
cherché l'infini dans la créature. J'ai voulu te retirer mon culte pour
le donner à des idoles de chair et de sang. J'ai cru qu'entre toi et moi
il fallait un intermédiaire, un prêtre, et que ce prêtre serait l'homme.
Je me suis trompée; je ne puis avoir d'autre amant que toi; et tout ce
qui se placerait entre nous, loin de m'unir à toi par le bonheur et la
reconnaissance, m'en éloignerait par le dégoût et la déception. Ah! vous
me demandez, Valmarina, si je crois en Dieu! il faut bien que j'y croie,
puisque je l'aime d'un amour insensé, puisque le feu de cette passion
insatiable dévore ma poitrine, puisque je ne puis nier sa providence
sans que mon sang se glace dans mes veines et sans que ma vie se
flétrisse comme un fruit atteint de la gelée. Il faut bien que je croie
en lui, puisque je ne vis que d'amour, tout en n'aimant aucune créature
faite à mon image; puisque je ne puis me résigner au commandement
d'aucun autre pouvoir que le ciel. Et toi, Sténio, comment as-tu pu être
assez aveugle pour songer à m'aimer? Comment as-tu osé tenter d'être le
rival de Dieu, de remplir une vie qui n'est qu'une fureur, une extase,
un embrassement, une querelle et un raccommodement d'amante jalouse et
absolue de la Divinité? C'est à toi qu'il faut renvoyer l'épithète
d'orgueilleux, car tu as voulu être Dieu toi-même: tu as espéré de moi
les mêmes colères, les mêmes larmes, les mêmes imprécations, les mêmes
désirs et les mêmes transports que j'ai pour lui. Pauvre enfant! tu m'as
bien mal connue. Tu as été bien peu poëte, malgré tous tes vers. Tu as
bien peu compris ce que c'est que l'idéal, puisque tu as cru qu'un
souffle mortel pouvait en effacer l'image dans le miroir de mon âme!
--Tout ce que vous dites est palpitant et délirant d'orgueil, ô ma chère
Lélia! dit Valmarina avec un affectueux sourire, en lui tendant la main
pour descendre du rocher; mais j'aime à vous entendre parler comme vous
faites; car je vous retrouve, et telle que je vous connais, rien de ce
qui est en vous ne m'effraie. D'ailleurs l'amitié vraie est
l'acceptation complète et absolue d'un être par un autre; j'aime donc
vos défauts. Quand je m'inquiète, quand je vous interroge, c'est quand
je vous vois sortir de votre voie, et faire les actions d'une autre
personne. C'est alors que je ne vous reconnais plus, et que, vous voyant
devenir timide, incertaine et douce comme les femmes qu'on aime et qu'on
gouverne, je m'imagine que vous êtes perdue, que la plus folle et la
meilleure créature de Dieu n'existe plus.»
Lélia releva d'une main ses cheveux épars, et, tenant de l'autre celle
de son ami, elle se dressa une dernière fois de toute sa hauteur sur le
rocher.
«Orgueil! s'écria-t-elle, sentiment et conscience de la force! saint et
digne levier de l'univers! sois édifié sur des autels sans tache, sois
enfermé dans des vases d'élection! Triomphe, toi qui fais souffrir et
régner! J'aime les pointes de ton cilice, ô armure des archanges! Si tu
fais connaître à tes élus des supplices inouïs, si tu leur imposes des
renoncements terribles, tu leur fais connaître aussi des joies
puissantes, tu leur fais remporter des victoires homériques! Si tu les
conduis dans des thébaïdes sans issue, tu amènes les bons du désert à
leurs pieds, et tu envoies à leurs nuits solitaires l'esprit de la
vision pour lutter avec eux, pour leur faire exercer et connaître leur
force, et pour les récompenser au matin par cet aveu sublime: «Tu es
vaincu; mais prosterne-toi sans honte, car je suis le Seigneur!»
Lélia renoua sa chevelure, et sautant au bas du rocher:
«Allons-nous-en, dit-elle, la dernière des pléiades est couchée et je
n'ai plus rien à faire ici; ma lutte est finie. L'esprit de Dieu a mis
sa main sur moi comme il fit à Jacob pour lui ouvrir les yeux, et Jacob
se prosterna. Tu peux me frapper désormais, ô Très-Haut! tu me trouveras
à genoux!
«Et toi, roc orgueilleux, dit-elle en se retournant après l'avoir
quitté, j'ai été clouée un instant à ton flanc comme Prométhée; mais je
n'ai pas attendu qu'un vautour vint m'y ronger le foie, et j'ai rompu
tes anneaux de fer de la même main qui les avait rivés.