Ce que je vous avais prédit vous arrive: vous ne pouvez pas aimer, et
vous ne savez pas vous passer d'amour. Qu'allez-vous faire maintenant?
Vous allez mériter tous les reproches que, dans l'amertume de son
coeur, le jeune Sténio vous adresse. Vous allez boire les larmes
brûlantes des enfants dans la coupe glacée de l'orgueil, Lélia, je ne
suis pas de ceux qui vous flattent; je suis peut-être le seul ami
véritable que vous ayez. Eh bien! mon estime pour vous diminue depuis
quelque temps. Je ne vous vois pas trouver l'issue de ce dédale où votre
grandeur vous avait poussée, mais où cette grandeur même ne devait pas
vous permettre d'errer aussi longtemps. Je sais toute la peine que vous
avez à vivre; je connais toutes les misères attachées à ces vigueurs
exceptionnelles; je sais la lutte terrible qu'une intelligence élevée
doit soutenir contre les éléments contraires qu'elle engendre de son
propre fonds; je sais enfin que là où les volontés sont sublimes, les
révoltes sont obstinées. Mais il y a des limites au combat, il y a un
terme à l'irrésolution. Une âme comme la vôtre peut se tromper longtemps
sur elle-même, et dans un excès d'orgueil prendre ses vices pour des
instincts nobles. Un jour doit se lever où la lumière se fasse en elle
et pénètre jusque dans ses replis les plus sombres. Jours rares, mais
décisifs, tels que le vulgaire n'en saisit jamais que de pâles reflets
aussitôt effacés que perçus, tels que les forts esprits en saluent la
splendeur deux ou trois fois au plus dans le cours de leur vie, et en
reçoivent une forme nouvelle et durable.
Ces magnifiques réactions de la volonté, ces transformations presque
miraculeuses de l'être, vous les connaissez bien, Lélia; Dieu vous avait
donné la force, l'éducation vous donna l'orgueil. Un jour vous voulûtes
aimer, et, malgré les révoltes de l'orgueil, malgré les souffrances de
la force, vous aimâtes, vous vous fîtes femme; vous ne fûtes point
heureuse, vous ne deviez pas l'être; mais votre malheur même dut vous
grandir à vos propres yeux.
Quand cet amour fut arrivé à son apogée de dévouement et de douleur,
vous comprîtes la nécessité de le briser pour recouvrer la puissance de
vos volontés, comme vous aviez compris celle de le subir pour accomplir
la destinée humaine. Le second jour de votre force vous éclaira pour
sortir de l'abîme où le premier vous avait aidée à descendre.
Alors il s'est agi de prendre une direction dans la vie, de fuir à
jamais l'abîme, et c'était l'oeuvre du troisième jour. Ce jour est
encore derrière votre horizon; qu'il y monte donc enfin! Que cette
irrésolution cesse, que votre sentier se dessine, et qu'au lieu de
tourner sans cesse autour d'un précipice vainement exploré, vos pas se
dirigent vers les hauteurs que vous êtes faite pour habiter.
Ne me demandez plus de grâce, mon austère amitié ne vous en fera plus,
et je vous condamnerai sans pitié désormais, car dans ma raison vous
êtes jugée. L'épreuve a duré assez longtemps, le moment d'en sortir
triomphante est venu. Si vous tombez, Lélia, je ne vous traiterai pas
comme on dit que les anges déchus furent traités; car je ne suis pas
Dieu, et rien ne doit rompre le lien de l'amitié entre deux créatures
humaines qui se sont juré secours et assistance. L'affection véritable
doit prendre toutes les formes; sa voix entonnera tantôt l'hymne
triomphal de la résurrection, tantôt la plainte expiatoire des morts:
choisissez. Voulez-vous que j'étende sur vous le voile du deuil et que
je verse des larmes amères sur votre dégradation, au lieu de vous
couronner d'étoiles immortelles et de m'agenouiller devant votre gloire?
Vous aviez mon admiration, voulez-vous de ma pitié?
Non, non, rompez ces liens qui vous attachent au monde. Vous dites que
vous n'y êtes plus qu'un spectre; vous mentez; il y a encore, dans le
coeur fermé aux passions violentes, la fibre des petites passions que
la mort seule peut détendre. Vous êtes vaine, Lélia, ne vous y trompez
pas; votre orgueil vous défend de vous soumettre à l'amour, il devrait
vous défendre en même temps d'accepter l'amour d'autrui: alors ce serait
un orgueil dont on pourrait vous féliciter ou vous plaindre, mais jamais
vous blâmer. Ce plaisir que vous vous donnez d'inspirer l'amour et d'en
suivre le ravage dans le coeur des hommes, c'est une satisfaction
puérile et coupable de votre amour-propre: faites-la cesser, ou vous en
serez punie.
Car, si la justice providentielle est mystérieuse dans ses voies
générales, il y a des justices célestes qui s'accomplissent secrètement
de Dieu à l'homme, et qui sont inévitables, quelque soin que l'homme ait
de les cacher. Si vous prenez trop de plaisir aux hommages, si vous
laissez le poison de la flatterie _entrer dans votre coeur par
l'oreille_, il vous arrivera bientôt de sacrifier à la satisfaction de
ce besoin nouveau plus de votre force que vous ne pensez. Vous vous
ferez une nécessité de la société d'hommes médiocres. Vous voudrez voir
à vos pieds ceux-là peut-être avec lesquels vous sympathiserez le moins,
mais sur lesquels vous voudrez voir l'effet de votre puissance. Vous
vous habituerez à l'ennui d'un règne stupide, et cet ennui deviendra
votre amusement unique. Vous ne serez plus l'amie de personne, mais la
maîtresse de tout le monde!
Oui, la _maîtresse_! que ce mot brutal tombe sur votre conscience de
tout son poids! il y a une sorte de galanterie platonique qui peut
satisfaire une femme vulgaire, mais qu'un caractère aussi sérieux que le
vôtre doit mépriser profondément, car c'est la prostitution de
l'intelligence. Si vous aviez avec l'humanité un lien de chair et de
sang, si vous aviez un époux, un amant; si surtout vous étiez mère, vous
pourriez voir se former autour de vous de nombreuses affections, parce
que vous tiendriez par mille endroits à la vie de tous; mais, dans cette
solitude que vous vous êtes faite et dont il est trop tard pour sortir,
vous serez toujours pour les hommes un objet de curiosité, de méfiance,
de haine stupide ou de désirs insensés. Ce vain bruit qui se fait autour
de vous a dû bien vous lasser! S'il commence à vous plaire, c'est que
vous commencez à déchoir, c'est que vous n'êtes déjà plus vous-même;
c'est que Dieu, qui vous avait marquée du sceau d'une fatalité sublime,
voyant que vous voulez quitter l'âpre sentier de la solitude où son
esprit vous attendait, se retire de vous et vous abandonne aux mesquins
passe-temps du monde.
C'est là le châtiment invisible dont je vous parlais, Lélia; c'est cette
malédiction, insensible d'abord, qui s'étend peu à peu sur nos années
comme un voile funèbre; c'est la nuée, dont Moïse enveloppa l'Égypte
rebelle à Dieu. Vous souffrez encore, Lélia; vous sentez encore cet
esprit de Dieu qui vous tire en haut. Vous vous compariez l'autre jour à
cet homme baigné de sueur froide qui, dans la grande scène de
Michel-Ange, s'attache avec désespoir à l'ange chargé de le disputer au
démon. Vous êtes restée une heure à contempler, immobile et sombre,
cette lutte gigantesque que vous aviez vue déjà cent fois, mais qui vous
présente aujourd'hui un sens plus sympathique. Prenez garde que le bon
ange ne se lasse, prenez garde que le mauvais ne se cramponne à vos
pieds débiles: c'est à vous de décider lequel des deux vous aura.