XLI.

Ce que je vous avais prédit vous arrive: vous ne pouvez pas aimer, et

vous ne savez pas vous passer d'amour. Qu'allez-vous faire maintenant?

Vous allez mériter tous les reproches que, dans l'amertume de son

coeur, le jeune Sténio vous adresse. Vous allez boire les larmes

brûlantes des enfants dans la coupe glacée de l'orgueil, Lélia, je ne

suis pas de ceux qui vous flattent; je suis peut-être le seul ami

véritable que vous ayez. Eh bien! mon estime pour vous diminue depuis

quelque temps. Je ne vous vois pas trouver l'issue de ce dédale où votre

grandeur vous avait poussée, mais où cette grandeur même ne devait pas

vous permettre d'errer aussi longtemps. Je sais toute la peine que vous

avez à vivre; je connais toutes les misères attachées à ces vigueurs

exceptionnelles; je sais la lutte terrible qu'une intelligence élevée

doit soutenir contre les éléments contraires qu'elle engendre de son

propre fonds; je sais enfin que là où les volontés sont sublimes, les

révoltes sont obstinées. Mais il y a des limites au combat, il y a un

terme à l'irrésolution. Une âme comme la vôtre peut se tromper longtemps

sur elle-même, et dans un excès d'orgueil prendre ses vices pour des

instincts nobles. Un jour doit se lever où la lumière se fasse en elle

et pénètre jusque dans ses replis les plus sombres. Jours rares, mais

décisifs, tels que le vulgaire n'en saisit jamais que de pâles reflets

aussitôt effacés que perçus, tels que les forts esprits en saluent la

splendeur deux ou trois fois au plus dans le cours de leur vie, et en

reçoivent une forme nouvelle et durable.

Ces magnifiques réactions de la volonté, ces transformations presque

miraculeuses de l'être, vous les connaissez bien, Lélia; Dieu vous avait

donné la force, l'éducation vous donna l'orgueil. Un jour vous voulûtes

aimer, et, malgré les révoltes de l'orgueil, malgré les souffrances de

la force, vous aimâtes, vous vous fîtes femme; vous ne fûtes point

heureuse, vous ne deviez pas l'être; mais votre malheur même dut vous

grandir à vos propres yeux.

Quand cet amour fut arrivé à son apogée de dévouement et de douleur,

vous comprîtes la nécessité de le briser pour recouvrer la puissance de

vos volontés, comme vous aviez compris celle de le subir pour accomplir

la destinée humaine. Le second jour de votre force vous éclaira pour

sortir de l'abîme où le premier vous avait aidée à descendre.

Alors il s'est agi de prendre une direction dans la vie, de fuir à

jamais l'abîme, et c'était l'oeuvre du troisième jour. Ce jour est

encore derrière votre horizon; qu'il y monte donc enfin! Que cette

irrésolution cesse, que votre sentier se dessine, et qu'au lieu de

tourner sans cesse autour d'un précipice vainement exploré, vos pas se

dirigent vers les hauteurs que vous êtes faite pour habiter.

Ne me demandez plus de grâce, mon austère amitié ne vous en fera plus,

et je vous condamnerai sans pitié désormais, car dans ma raison vous

êtes jugée. L'épreuve a duré assez longtemps, le moment d'en sortir

triomphante est venu. Si vous tombez, Lélia, je ne vous traiterai pas

comme on dit que les anges déchus furent traités; car je ne suis pas

Dieu, et rien ne doit rompre le lien de l'amitié entre deux créatures

humaines qui se sont juré secours et assistance. L'affection véritable

doit prendre toutes les formes; sa voix entonnera tantôt l'hymne

triomphal de la résurrection, tantôt la plainte expiatoire des morts:

choisissez. Voulez-vous que j'étende sur vous le voile du deuil et que

je verse des larmes amères sur votre dégradation, au lieu de vous

couronner d'étoiles immortelles et de m'agenouiller devant votre gloire?

Vous aviez mon admiration, voulez-vous de ma pitié?

Non, non, rompez ces liens qui vous attachent au monde. Vous dites que

vous n'y êtes plus qu'un spectre; vous mentez; il y a encore, dans le

coeur fermé aux passions violentes, la fibre des petites passions que

la mort seule peut détendre. Vous êtes vaine, Lélia, ne vous y trompez

pas; votre orgueil vous défend de vous soumettre à l'amour, il devrait

vous défendre en même temps d'accepter l'amour d'autrui: alors ce serait

un orgueil dont on pourrait vous féliciter ou vous plaindre, mais jamais

vous blâmer. Ce plaisir que vous vous donnez d'inspirer l'amour et d'en

suivre le ravage dans le coeur des hommes, c'est une satisfaction

puérile et coupable de votre amour-propre: faites-la cesser, ou vous en

serez punie.

Car, si la justice providentielle est mystérieuse dans ses voies

générales, il y a des justices célestes qui s'accomplissent secrètement

de Dieu à l'homme, et qui sont inévitables, quelque soin que l'homme ait

de les cacher. Si vous prenez trop de plaisir aux hommages, si vous

laissez le poison de la flatterie _entrer dans votre coeur par

l'oreille_, il vous arrivera bientôt de sacrifier à la satisfaction de

ce besoin nouveau plus de votre force que vous ne pensez. Vous vous

ferez une nécessité de la société d'hommes médiocres. Vous voudrez voir

à vos pieds ceux-là peut-être avec lesquels vous sympathiserez le moins,

mais sur lesquels vous voudrez voir l'effet de votre puissance. Vous

vous habituerez à l'ennui d'un règne stupide, et cet ennui deviendra

votre amusement unique. Vous ne serez plus l'amie de personne, mais la

maîtresse de tout le monde!

Oui, la _maîtresse_! que ce mot brutal tombe sur votre conscience de

tout son poids! il y a une sorte de galanterie platonique qui peut

satisfaire une femme vulgaire, mais qu'un caractère aussi sérieux que le

vôtre doit mépriser profondément, car c'est la prostitution de

l'intelligence. Si vous aviez avec l'humanité un lien de chair et de

sang, si vous aviez un époux, un amant; si surtout vous étiez mère, vous

pourriez voir se former autour de vous de nombreuses affections, parce

que vous tiendriez par mille endroits à la vie de tous; mais, dans cette

solitude que vous vous êtes faite et dont il est trop tard pour sortir,

vous serez toujours pour les hommes un objet de curiosité, de méfiance,

de haine stupide ou de désirs insensés. Ce vain bruit qui se fait autour

de vous a dû bien vous lasser! S'il commence à vous plaire, c'est que

vous commencez à déchoir, c'est que vous n'êtes déjà plus vous-même;

c'est que Dieu, qui vous avait marquée du sceau d'une fatalité sublime,

voyant que vous voulez quitter l'âpre sentier de la solitude où son

esprit vous attendait, se retire de vous et vous abandonne aux mesquins

passe-temps du monde.

C'est là le châtiment invisible dont je vous parlais, Lélia; c'est cette

malédiction, insensible d'abord, qui s'étend peu à peu sur nos années

comme un voile funèbre; c'est la nuée, dont Moïse enveloppa l'Égypte

rebelle à Dieu. Vous souffrez encore, Lélia; vous sentez encore cet

esprit de Dieu qui vous tire en haut. Vous vous compariez l'autre jour à

cet homme baigné de sueur froide qui, dans la grande scène de

Michel-Ange, s'attache avec désespoir à l'ange chargé de le disputer au

démon. Vous êtes restée une heure à contempler, immobile et sombre,

cette lutte gigantesque que vous aviez vue déjà cent fois, mais qui vous

présente aujourd'hui un sens plus sympathique. Prenez garde que le bon

ange ne se lasse, prenez garde que le mauvais ne se cramponne à vos

pieds débiles: c'est à vous de décider lequel des deux vous aura.

Lélia · 第 67 / 110 题