PULCHÉRIE.

Tout le monde se pressait vers le salon mauresque, et les maîtres de

cérémonies ne pouvaient contenir le désordre. Un jeune seigneur

prétendait avoir reconnu sous un domino bleu-ciel la Zinzolina, la plus

célèbre courtisane du monde, qui depuis un an avait disparu

mystérieusement du pays. Chacun voulait s'assurer de l'événement: ceux

qui n'avaient pas connu la Zinzolina tenaient à honneur de voir cette

femme si vantée; ceux qui l'avaient vue voulaient la revoir. Mais le

domino bleu, souple et insaisissable fantôme, disparaissait adroitement

au milieu de la foule pour reparaître dans une autre salle où la foule

le poursuivait encore. Quiconque avait un domino bleu-ciel était

assidûment suivi et interrogé; et, lorsque le fugitif était signalé, un

cri d'émotion retentissait dans tout le palais. Mais il s'échappait

avant qu'on eût pu constater l'existence de la Zinzolina sous ce

flottant capuchon de satin et sous ce masque de velours. Il finit par

gagner les jardins. Alors la foule s'élança dans les jardins: le tumulte

fut immense; On se répandit dans les bosquets. Les amants en profitèrent

pour échapper à l'oeil des jaloux. L'orchestre joua dans les murailles

vides et sonores. Des femmes laides ou jalouses prirent des dominos

bleu-ciel pour trouver des amants ou pour éprouver les leurs. Ce fut un

grand bruit, une grande risée, une grande anxiété.

«Laissez-les faire, disait Bambucci à ses chambellans essoufflés. Ils

s'amusent eux-mêmes: eh bien! tant mieux pour vous, reposez-vous.»

Cet instant de folie et de curiosité avait donné aux physionomies

quelque chose d'âpre et d'obstiné qui n'est pas dans les habitudes de la

nature civilisée. Lélia, qui croyait épier si attentivement les

moindres oscillations de la vie sur ce monde agonisant; Lélia, qui

consultait à chaque instant le pouls du moribond, et s'étonnait de le

trouver parfois si vigoureux, et tout aussitôt si faible, remarqua je ne

sais quoi d'étrange dans la disposition des esprits durant cette

nuit-là; et, perdue, oubliée dans la foule, elle aussi se mit à

parcourir les jardins pour observer de près les accidents physiologiques

sur ce cadavre de société qui râle et qui chante, et qui, comme une

vieille coquette, se farde jusque sur son lit de mort.

Après avoir marché longtemps, traversé beaucoup de groupes échevelés et

passé au milieu d'une joie fébrile et sans charmes, elle s'assit

fatiguée dans un lieu retiré qu'ombrageaient des thuyas de la Chine.

Lélia se sentit oppressée. Elle regarda le ciel: les étoiles brillaient

au-dessus de sa tête, mais vers l'horizon elles étaient cachées sous un

épais bandeau de nuages. Lélia souffrait. Enfin elle vit une pâle clarté

glisser sur les arbres: c'était un éclair; et elle s'expliqua le malaise

qu'elle éprouvait, car l'orage lui causait toujours un mal physique, une

inquiétude nerveuse, une irritation cérébrale, je ne sais quoi enfin que

toutes les femmes, sinon tous les hommes, ont ressenti.

Alors il lui prit un de ces désespoirs soudains qui s'emparent de nous

souvent sans motif apparent, mais qui sont toujours l'effet d'un mal

intérieur longtemps couvé dans le silence de l'esprit: L'ennui,

l'horrible ennui la prit à la gorge. Elle se sentit si découragée, si

mal placée dans la vie, qu'elle se laissa tomber sur l'herbe et

s'abandonna à ces pleurs puérils qui sont l'affreuse expression d'un

abandon complet de la force et de l'orgueil humain. Lélia était plus

forte en apparence qu'aucune créature de son sexe. Jamais, depuis

qu'elle était Lélia, personne n'avait surpris les secrets de son âme sur

son impassible visage; jamais on n'avait vu couler une larme de

souffrance ou d'attendrissement sur sa joue sans couleur et sans pli.

Elle avait horreur de la pitié d'autrui, et dans ses plus grandes

détresses elle conservait l'instinct de s'y dérober. Elle cacha donc sa

tête dans son manteau de velours; et loin du monde, loin du la lumière,

blottie dans les hautes herbes d'un coin abandonné du jardin, elle

répandit sa souffrance en larmes vaines et lâches. Il y avait quelque

chose d'effrayant dans le douleur de cette femme si belle et si parée,

gisante là, roulée sur elle-même, languissante et terrible dans sa

douleur, comme une lionne blessée qui voit saigner sa plaie et la lèche

en rugissant.

Tout à coup une main se posa sur son bras nu, une main chaude et humide

comme l'haleine de cette nuit d'orage. Elle tressaillit; et, honteuse,

irritée d'être surprise dans cet instant de faiblesse où nul ne l'avait

jamais vue, elle bondit par une soudaine réaction de courage, et se

dressa de toute sa hauteur devant le téméraire. C'était le domino bleu

du bal, la courtisane Zinzolina.

Lélia jeta un grand cri; puis, cherchant dans sa voix le ton le plus

sévère, elle dit:

«Je vous ai reconnue, vous êtes ma soeur...

--Et si j'ôte mon masque, Lélia, répondit la courtisane, vous aussi ne

crierez-vous pas: Honte et infamie sur toi?

--Ah! je reconnais aussi votre voix! reprit Lélia. Vous êtes

Pulchérie...

--Je suis votre soeur, dit la courtisane en se démasquant, la fille du

votre père et de votre mère. N'avez-vous pas un mot d'affection pour

elle?

--O ma soeur toujours belle! dit Lélia, sauvez-moi, sauvez-moi

de la vie, sauvez-moi du désespoir; apportez-moi de la tendresse,

dites-moi que vous m'aimez, que vous vous souvenez de nos beaux jours,

que vous êtes ma famille, mon sang, mon seul bien sur la terre!»

Elles s'embrassèrent en pleurant toutes deux. Pulchérie était passionnée

dans sa joie, Lélia était triste dans la sienne; elles se regardaient

avec des yeux humides et se touchaient avec des mains étonnées. Elles ne

revenaient pas de se trouver encore belles, de s'admirer, de s'aimer,

et, différentes comme elles étaient, de se reconnaître.

Lélia se souvint tout à coup que sa soeur était souillée. Ce qu'elle

eût pardonné à toute autre créature humaine la faisait rougir dans la

personne de sa soeur; c'était un reste involontaire de cette

insurmontable puissance de la vanité sociale qui s'appelle l'honneur.

Elle laissa tomber ses mains qu'elle avait mises dans celles de

Pulchérie, et resta immobile, anéantie par je ne sais quel nouveau

découragement, pâle, le corps plié en deux et le regard attaché sur la

sombre verdure où s'éteignait le reflet des éclairs.

Pulchérie s'effraya de cette attitude morne et du sourire amer et glacé

qui errait sur ses lèvres. Oubliant la dégradation à laquelle le monde

l'avait condamnée, elle eut pitié de Lélia, tant la douleur rétablit

l'égalité entre les existences.

«C'est donc ainsi que vous êtes! lui dit-elle avec douceur et du ton

dont une mère consolerait son enfant affligé. J'ai passé de longues

années loin de ma soeur et, quand je la retrouve, c'est à terre, comme

un vêtement usé dont personne ne veut plus, étouffant ses cris avec les

tresses de ses cheveux et déchirant son sein avec ses ongles! Vous étiez

ainsi quand je vous ai surprise, Lélia; et maintenant vous voilà pire

encore, car vous pleuriez, et vous semblez morte; vous viviez par la

souffrance, et voilà que vous ne vivez plus par rien. Voilà où vous en

êtes, Lélia! O mon Dieu! à quoi vous ont servi tous ces dons brillants

qui vous rendaient si fière! Où vous a conduite ce chemin que vous aviez

pris avec tant d'espoir et de confiance? Dans quel abîme de malheur

êtes-vous tombée, vous qui prétendiez mettre vos pieds sur nos têtes?

Jérusalem, Jérusalem, je vous le disais bien, que l'orgueil vous

perdrait!

--L'orgueil! dit Lélia, qui se sentit blessée dans la partie la plus

irritable de son âme. Il te sied bien de parler de cela, pauvre égarée!

Laquelle s'est perdue le plus avant dans ce désert, de vous ou de moi?

--Je ne sais pas, Lélia, dit Pulchérie avec tristesse. J'ai bien marché

dans cette vie, je suis encore jeune, encore belle; j'ai bien souffert;

mais je ne suis pas encore lasse, je n'ai pas encore dit: Mon Dieu,

c'est assez! Au lieu que toi, Lélia...

--Vous avez raison, dit Lélia avec abattement, moi j'ai tout épuisé...

--Tout, sauf le plaisir!» dit la courtisane en riant d'un rire de

bacchante qui la changea tout à coup de la tête aux pieds.

Lélia tressaillit et recula involontairement; puis, se rapprochant avec

vivacité, elle prit le bras de sa soeur.

«Et vous, ma soeur, s'écria-t-elle, vous l'avez donc goûté, le

plaisir? Vous ne l'avez donc pas épuisé? Vous êtes donc toujours femme

et vivante? Allons, donnez-moi votre secret, donnez-moi de votre

bonheur, puisque vous en avez!

--Je n'ai pas de bonheur, répondit Pulchérie. Je n'en ai pas cherché. Je

n'ai pas, comme vous, vécu de déceptions. Je n'ai pas demandé à la vie

plus qu'elle ne pouvait me donner. J'ai réduit toutes mes ambitions à

savoir jouir de ce qui est. J'ai mis ma vertu à ne pas le dédaigner, ma

sagesse à ne pas désirer au delà. Anacréon a écrit ma liturgie. J'ai

pris l'antiquité pour modèle, et pour divinités les déesses nues de la

Grèce. Je supporte les maux de la civilisation exagérée où nous sommes

arrivés; mais j'ai, pour me préserver du désespoir, la religion du

plaisir... O Lélia! comme vous me regardez, comme vous m'écoutez

avidement! Je ne vous fais donc plus horreur! Je ne suis donc plus la

stupide et vile organisation dont vous vous êtes éloignée jadis avec

tant de dégoût!

--Je ne t'ai jamais méprisée, ma soeur; je te plaignais. A cette

heure, je m'étonne seulement de n'avoir pas à te plaindre. Oserai-je

dire que je m'en réjouis?

--Hypocrites spiritualistes, dit Pulchérie, vous craignez toujours de

sanctionner les joies que vous ne partagez pas! Oh! vous pleurez à

présent! Vous baissez la tête, ma pauvre soeur! Vous voilà courbée et

brisée sous le poids de cette destinée que vous avez choisie! A qui la

faute? Puisse cette leçon vous être utile! Souvenez-vous de nos

querelles, de nos luttes et de notre séparation; nous nous sommes

mutuellement prédit notre perte!

--Hélas! je vous ai prédit le mépris des hommes, Pulchérie, l'abandon,

une horrible vieillesse... Je ne peux pas avoir encore raison; grâce au

ciel, vous êtes toujours belle et jeune. Mais déjà n'avez-vous pas senti

la honte vous brûler de son fer rouge? Toute cette foule avide et

désoeuvrée qui vous cherche dans cet instant pour assouvir une

insolente curiosité, ne l'entendez-vous pas gronder comme une bête

immonde? Ne sentez-vous pas sa chaude haleine qui vous poursuit et vous

infecte? Écoutez, elle vous appelle, elle vous réclame comme sa proie;

courtisane, vous lui appartenez! Oh! si elle vient jusqu'ici, ne dites

pas que vous êtes ma soeur! Si elle allait nous confondre ensemble! Si

elle osait mettre sur moi ses mains impures! Pauvre Pulchérie, voilà ton

maître, voilà ton Dieu, voilà ton amant! ce peuple, tout ce peuple! Tu

as trouvé le plaisir dans ses embrassements; tu vois bien, ma pauvre

soeur, que tu es plus vile que la poussière de ses pieds!

--Je le sais, dit la courtisane en passant sa main sur son front

d'airain comme pour en chasser un nuage; mais moi, braver la honte,

c'est ma vertu; c'est ma force, comme la vôtre est de l'éviter; c'est ma

sagesse, vous dis-je, et elle me mène à mon but, elle surmonte des

obstacles, elle survit à des angoisses toujours renaissantes, et, pour

prix du combat, j'ai le plaisir. C'est mon rayon de soleil après

l'orage, c'est l'île enchantée où la tempête me jette, et, si je suis

avilie, du moins je ne suis pas ridicule. Être inutile, Lélia, c'est

être ridicule; être ridicule, c'est pis que d'être infâme; ne servir à

rien dans l'univers, c'est plus méprisable que de servir aux derniers

usages.

--Peut-être! dit Lélia d'un air sombre.

--D'ailleurs, reprit la courtisane, qu'importe la honte à une âme

vraiment forte? Savez-vous, Lélia, que cette puissance de l'opinion

devant laquelle les âmes qu'on appelle honnêtes sont si serviles,

savez-vous qu'il ne s'agit que d'être faible pour s'y soumettre, qu'il

faut être fort pour lui résister? Appelez-vous vertu un calcul d'égoïsme

si facile à faire et dans lequel tout vous encourage, et vous

récompense? Comparez-vous les travaux, les douleurs, les héroïsmes d'une

mère de famille à ceux d'une prostituée? Quand toutes deux sont aux

prises avec la vie, pensez-vous que celle-là mérite plus de gloire, qui

a eu le moins de peine?

«Mais quoi! Lélia, mes discours ne te font donc plus frémir comme

autrefois? Tu ne me réponds rien? Ce silence est affreux. Lélia, tu n'es

donc plus rien! Te voilà donc effacée comme un pli de l'onde, comme un

nom écrit sur le sable? Ton noble sang ne se soulève plus aux hérésies

de la débauche, aux impudences de la matière? Réveille-toi donc, Lélia,

défends donc la vertu, si tu veux que je croie qu'il existe quelque

chose qui s'appelle de ce nom!

--Parlez toujours, répondit Lélia d'un ton sinistre. Je vous écoute.

--Enfin, qu'est-ce que Dieu nous impose sur la terre? poursuivit

Pulchérie. C'est de vivre, n'est-ce pas? Qu'est-ce que la société nous

impose? C'est de ne pas voler. La société est ainsi faite, que beaucoup

d'individus n'ont pas autre chose pour vivre qu'un métier autorisé par

elle et par elle flétri d'un nom odieux, le vice. Savez-vous de quel

acier il faut qu'une pauvre créature soit trempée pour vivre de cela? De

combien d'affronts on cherche à lui faire payer les faiblesses qu'elle a

surprises et les brutalités qu'elle a assouvies? Sous quelle montagne

d'ignominies et d'injustices il faut qu'elle s'accoutume à dormir, à

marcher, à être amante, courtisane et mère, trois conditions de la

destinée de la femme auxquelles nulle femme n'échappe, soit qu'elle se

vende par un marché de prostitution ou par un contrat de mariage? O ma

soeur! combien les êtres déshonorés publiquement et injustement sont

en droit de mépriser la foule qui les frappe de sa malédiction, après

les avoir souillés de son amour! Vois-tu, s'il y a un ciel et un enfer,

le ciel sera pour ceux qui auront le plus souffert et qui auront trouvé

sur leur lit de douleur encore quelques sourires de joie, quelques

bénédictions à envoyer vers Dieu; l'enfer pour ceux qui auront accaparé

la plus belle part de l'existence et qui on auront méconnu le prix. La

courtisane Zinzolina, au milieu des horreurs de la dégradation sociale,

aura confessé sa foi en restant fidèle à la volupté; l'ascétique Lélia,

au fond d'une vie austère et respectée, aura renié Dieu à toute heure en

fermant ses yeux et son âme aux bienfaits de l'existence.

--Hélas! vous m'accusez, Pulchérie, et vous ne savez pas s'il a dépendu

de moi de faire un choix et de suivre un plan dans la vie. Savez-vous

quel a été mon sort depuis que nous nous sommes séparées?

--J'ai su ce que le monde a dit de vous, répondit la courtisane; j'ai vu

seulement que vous aviez une existence problématique comme femme. J'ai

su que vous marchiez environnée de mystère et d'affectation poétique, et

j'ai souri de pitié en songeant à cette hypocrite vertu qui consiste à

tirer vanité de l'impuissance ou de la peur.

--Humiliez-moi, répondit Lélia; j'ai si peu de confiance en moi

aujourd'hui, que je ne trouve rien pour me justifier; mais voulez-vous

entendre le récit de cette vie si aride et si pâle, et pourtant si

longue et si amère? Vous me direz ensuite s'il peut y avoir un remède à

de si anciennes douleurs, à de si profonds découragements.

--J'écoute, répondit Pulchérie en appuyant son bras rond et blanc sur le

pied d'une nymphe de marbre qui se cachait souriante et maniérée dans

les rameaux sombres. Parle, ma soeur, conte-moi les misères de ta

destinée, et d'abord laisse-moi te dire que je les sais d'avance. Quand,

pâle et mince comme une sylphide, tu marchais au fond de nos bois

appuyée sur mon bras, attentive au vol des oiseaux, à la nuance des

fleurs, au changeant aspect des nuées, insensible au regard des jeunes

chasseurs qui passaient et nous suivaient de l'oeil au travers des

arbres, déjà je savais bien, Lélia, que ta jeunesse se consumerait à

poursuivre de vains rêves et à dédaigner les seuls avantages de la vie.

Te souviens-tu de ces promenades sans fin que nous faisions dans nos

champs paternels, et de ces longues rêveries du soir, quand, appuyées

toutes deux sur la rampe dorée de la terrasse, nous regardions, toi les

étoiles blanches au front des collines, moi les cavaliers poudreux qui

descendaient le sentier?

--Je me rappelle bien tout, répondit Lélia. Tu suivais d'un oeil

attentif tous ces voyageurs déjà effacés dans la brume du couchant. A

peine pouvais-tu distinguer leurs vêtements et leur attitude; mais tu te

prenais de prédilection ou de dédain pour chacun d'eux, selon qu'il

descendait la colline avec audace ou précaution. Tu riais sans pitié du

cavalier prudent qui mettait pied à terre pour traîner par la bride sa

monture incertaine et paresseuse; tu applaudissais de loin à celui qui,

d'un pas ferme et soutenu, affrontait les dangers du versant rapide. Une

fois je me souviens que je te repris sévèrement pour avoir, dans un

transport d'admiration, agité ton mouchoir pour encourager un jeune fou

qui se lançait impétueusement, et qui, deux ou trois fois, soutint

vigoureusement son cheval près de rouler dans le ravin.

--Et pourtant il ne pouvait ni me voir ni m'entendre, reprit Pulchérie.

Vous étiez indignée, vous ma soeur farouche, de l'intérêt que

j'accordais à un homme; vous n'étiez sensible qu'aux insaisissables

beautés de la nature, au son, à la couleur, jamais à la forme distincte

et palpable. Un chant éloigné vous faisait verser des larmes. Mais, dès

que le pâtre aux jambes nues paraissait au sommet de la colline, vous

détourniez les yeux avec dégoût; vous cessiez d'écouter sa voix ou d'y

prendre plaisir. En tout la réalité blessait vos perceptions trop vives

et détruisait votre espoir trop exigeant. N'est-il pas vrai, Lélia?

--C'est vrai, ma soeur, nous ne nous ressemblions pas. Plus sage et

plus heureuse que moi, vous ne viviez que pour jouir; plus ambitieuse

et moins soumise à Dieu peut-être, je ne vivais que pour désirer. Vous

souvient-il de ce jour d'été, si lourd et si chaud, où nous nous

arrêtâmes au bord du ruisseau sous les cèdres de la vallée, dans cette

retraite mystérieuse et sombre, où le bruissement de l'eau tombant de

roche en roche se mêlait au triste chant des cigales? Nous nous

étendîmes sur le gazon, et, tout en regardant le ciel ardent sur nos

têtes au travers des arbres, il nous vint un lourd sommeil, une profonde

insouciance. Nous nous éveillâmes dans les bras l'une de l'autre sans

nous être senties dormir.

--Oh oui! dit Pulchérie, nous dormions paisiblement sur l'herbe moite et

chaude. Les cèdres exhalaient leur exquise senteur de baume, et le vent

de midi passait son aile brûlante sur nos fronts humides. Jusqu'alors,

insouciante et rieuse, j'accueillais chaque jour de ma vie comme un

bienfait nouveau. Quelquefois des sensations brusques et pénétrantes

faisaient bouillonner mon sang. Une ardeur inconnue s'emparait de mon

imagination; la nature m'apparaissait sous des couleurs plus

étincelantes; la jeunesse palpitait plus vivace et plus riante dans mon

sein; et, si je me regardais au miroir, je me trouvais dans ces

instants-là plus vermeille et plus belle. Alors j'avais envie de

m'embrasser dans cette glace qui me reflétait et qui m'inspirait un

amour insensé. Puis je me prenais à rire, et je courais plus forte et

plus légère dans l'herbe et dans les fleurs; car, pour moi, aucune chose

ne se révélait au travers de la souffrance. Je ne me fatiguais pas comme

vous à deviner; je trouvais, parce que je ne cherchais pas.

«Ce jour-là, heureuse et calme que j'étais, un rêve étrange, délirant,

inouï, me révéla le mystère jusque-là impénétrable et jusque-là

tranquillement respecté. O ma soeur, niez l'influence du ciel! niez la

sainteté du plaisir! Vous eussiez dit, si cette extase vous eût été

donnée, qu'un ange, envoyé vers vous du sein de Dieu, se chargeait de

vous initier aux épreuves sacrées de la vie humaine. Moi, je rêvai tout

simplement d'un homme aux cheveux noirs qui se penchait vers moi pour

effleurer mes lèvres de ses lèvres chaudes et vermeilles; et je

m'éveillai oppressée, palpitante, heureuse plus que je ne m'étais

imaginé devoir l'être jamais. Je regardai autour de moi: le soleil

semait ses reflets sur les profondeurs du bois, l'air était bon et

suave, et les cèdres élevaient avec splendeur leurs grands rameaux

digités, semblables à des bras immenses et à de longues mains tendues

vers le ciel. Je vous regardai alors. O ma soeur, que vous étiez

belle! Je ne vous avais jamais trouvée telle avant ce jour-là. Dans ma

complaisante vanité de jeune fille, je me préférais à vous; il me

semblait que mes joues brillantes, que mes épaules arrondies, que mes

cheveux dorés me faisaient plus belle que vous; mais en cet instant le

sens de la beauté se révélait à moi dans une autre créature. Je ne

m'aimais plus seule: j'avais besoin de trouver hors de moi un objet

d'admiration et d'amour. Je me soulevai doucement, et je vous contemplai

avec une singulière curiosité, avec un étrange plaisir. Vos épais

cheveux noirs se collaient à votre front, et leurs boucles serrées se

roulaient sur elles-mêmes comme si un sentiment de vie les eût crispées

auprès de votre cou velouté d'ombre et de sueur. J'y passai mes doigts:

il me sembla que vos cheveux me les serraient et m'attiraient vers vous.

Votre chemise blanche et fine, serrée sur votre sein, faisait paraître

votre peau hâlée par le soleil plus brune encore qu'à l'ordinaire; et

vos longues paupières, appesanties par le sommeil, se dessinaient sur

vos joues alors animées d'un ton plus solide qu'aujourd'hui. Oh! vous

étiez belle, Lélia! mais belle autrement que moi, et cela me troublait

étrangement. Vos bras, plus maigres que les miens, étaient couverts d'un

imperceptible duvet noir que les soins du luxe ont fait depuis

disparaître. Vos pieds, si parfaitement beaux, baignaient dans le

ruisseau, et de longues veines bleues s'y dessinaient. Votre respiration

soulevait votre poitrine avec une régularité qui semblait annoncer le

calme et la force; et dans tous vos traits, dans votre attitude, dans

vos formes plus arrêtées que les miennes dans la teinte plus sombre de

votre peau, surtout dans cette expression fière et froide de votre

visage endormi, il y avait je ne sais quoi de masculin et de fort qui

m'empêchait presque de vous reconnaître. Je trouvais que vous

ressembliez à ce bel enfant aux cheveux noirs dont je venais de rêver,

et je baisai votre bras en tremblant. Alors vous ouvrîtes les yeux, et

votre regard me pénétra d'une honte inconnue; je me détournai comme si

j'avais fait une action coupable. Pourtant, Lélia, aucune pensée impure

ne s'était même présentée à mon esprit. Comment cela serait-il arrivé?

Je ne savais rien. Je recevais de la nature et de Dieu, mon créateur et

mon maître, ma première leçon d'amour, ma première sensation de désir...

Votre regard était moqueur et sévère. C'était bien ainsi que je l'avais

toujours rencontré, mais il ne m'avait jamais intimidée comme en cet

instant... Est-ce que vous ne vous souvenez pas de mon trouble et de ma

rougeur?

--Je me souviens même d'un mot que je ne pus m'expliquer, répondit

Lélia. Vous me fîtes pencher sur l'eau, et vous me dites:--Regarde-toi,

ma soeur: ne te trouves-tu pas belle? Je vous répondis que je l'étais

moins que vous.--Oh! tu l'es bien davantage, reprîtes-vous: tu

ressembles à un homme.

--Et cela vous fit hausser les épaules de mépris, reprit Pulchérie.

--Et je ne devinai pas, répondit Lélia, qu'une destinée venait de

s'accomplir pour vous, tandis que pour moi aucune destinée ne devait

jamais s'accomplir.

--Commencez votre histoire, dit Pulchérie. Les bruits de la fête se sont

éloignés; j'entends l'orchestre qui reprend l'air interrompu; on vous

oublie; on renonce à me chercher: nous pouvons être libres quelque

temps. Parlez.»

Lélia · 第 57 / 110 题