«Je vous ai amenée dans cette vallée déserte que le pied des troupeaux
ne foule jamais, que la sandale du chasseur n'a point souillée. Je vous
y ai conduite, Lélia, à travers les précipices. Vous avez affronté sans
peur tous les dangers de ce voyage, vous avez mesuré d'un tranquille
regard les crevasses qui sillonnent les flancs profonds du glacier, vous
les avez franchies sur une planche jetée par nos guides et qui tremblait
sur des abîmes sans fond. Vous avez traversé les cataractes, légère et
agile comme la cigogne blanche qui se pose de pierre en pierre, et
s'endort le cou plié, le corps en équilibre, sur une de ses jambes
frêles, au milieu du flot qui fume et tournoie, au-dessus des gouffres
qui vomissent l'écume à pleins bords. Vous n'ayez pas tremblé une seule
fois, Lélia; et moi, combien j'ai frémi! combien de fois mon sang s'est
glacé et mon coeur a cessé de battre en vous voyant passer ainsi
au-dessus de l'abîme, insouciante, distraite, regardant le ciel et
dédaignant de savoir où vous posiez vos pieds étroits! Vous êtes bien
brave et bien forte, Lélia! Quand vous dites que votre âme est énervée,
vous mentez; nul homme ne possède plus de confiance et d'audace que
vous.
--Qu'est-ce que l'audace, répondit Lélia, et qui n'en a pas? Qui est-ce
qui aime la vie au temps où nous sommes? Cette insouciance-là s'appelle
du courage quand elle produit un bien quelconque; mais, quand elle se
borne à risquer une destinée sans valeur, n'est-ce pas simplement de
l'inertie?
«L'inertie, Sténio! c'est le mal de nos coeurs, c'est le grand fléau
de cet âge du monde. Il n'y a plus que des vertus négatives. Nous sommes
braves parce que nous ne sommes plus capables d'avoir peur. Hélas! oui,
tout est usé, même les faiblesses, même les vices de l'homme. Nous
n'avons plus la force qui fait qu'on aime la vie d'un amour opiniâtre et
poltron. Quand il y avait encore de l'énergie sur la terre, on
guerroyait avec ruse, avec prudence, avec calcul. La vie était un combat
perpétuel, une lutte ou les plus braves reculaient sans cesse devant le
danger; car le plus brave était celui qui vivait le plus longtemps au
milieu des périls et des haines. Depuis que la civilisation a rendu la
vie facile et calme pour tous, tous la trouvent monotone et sans saveur;
on la joue pour un mot, pour un regard, tant elle a peu de prix! C'est
l'indifférence de la vie qui a fait le duel dans nos moeurs. C'est un
spectacle fait pour constater l'apathie du siècle, que celui de deux
hommes calmes et polis tirant au sort lequel tuera l'autre sans haine,
sans colère et sans profit. Hélas! Sténio, nous ne sommes plus rien,
nous ne sommes plus ni bons ni méchants, nous ne sommes même plus
lâches, nous sommes inertes.
[Illustration: C'est là, dit Lélia... (Page 30.)]
--Lélia, vous avez, raison, et quand je jette les yeux sur la société,
je suis triste comme vous. Mais je vous ai amenée ici pour vous faire
oublier cette société au moins pendant quelques jours. Regardez où nous
sommes, cela n'est-il pas sublime, et pouvez-vous penser à autre chose
qu'à Dieu? Asseyez-vous sur cette mousse vierge de pas humains, et voyez
à vos pieds le désert dérouler ses grandes profondeurs. Avez-vous jamais
rien contemplé de plus sauvage et pourtant de plus animé? Voyez, que de
vigueur dans cette végétation libre et vagabonde, que de mouvement dans
ces forêts que le vent courbe et fait ondoyer, dans ces grandes troupes
d'aigles qui planent sans cesse autour des cimes brumeuses, et qui
passent en cercles mouvants comme de grands anneaux noirs sur la nappe
blanche et moirée du glacier! Entendez-vous le bruit qui monte et
descend de toutes parts? Les torrents qui pleurent et sanglotent comme
des âmes malheureuses, les cerfs qui brament d'une voix plaintive et
passionnée, la brise qui chante et rit dans les bruyères, les vautours
qui crient comme des femmes effrayées; et ces autres bruits étranges,
mystérieux, _indécrits_, qui grondent sourdement dans les montagnes, ces
glaces colossales qui craquent dans le coeur des blocs, ces neiges qui
s'éboulent et entraînent le sable, ces grandes racines d'arbres qui
luttent incessamment avec les entrailles de la terre et qui travaillent
à soulever le roc et à fendre le schiste; ces voix inconnues, ces vagues
soupirs que le sol, toujours en proie aux souffrances de l'enfantement,
exhale ici par ses flancs entr'ouverts: ne trouvez-vous pas tout cela
plus splendide, plus harmonieux que l'église et le théâtre?
--Il est vrai que tout cela est beau, et c'est ici qu'il faut venir voir
ce que la terre possède encore de jeunesse et de vigueur. Pauvre terre!
elle aussi s'en va!
--Que dites-vous donc, Lélia? Pensez-vous que la terre et le ciel soient
coupables de notre décrépitude morale? Insolente rêveuse, les
accusez-vous aussi?
--Oui, je les accuse, répondit-elle; ou plutôt j'accuse la grande loi du
temps, qui veut que tout s'épuise et prenne fin. Ne voyez-vous pas que
le flot des siècles nous emporte tous ensemble, hommes et mondes, pour
nous engloutir dans l'éternité, comme des feuilles sèches qui fuient
vers le précipice, entraînées par l'eau du torrent? Hélas! nous ne
laisserons pas même cette frêle dépouille. Nous ne surnagerons même pas
comme ces herbes flétries qui flottent là, tristes et pendantes,
semblables à la chevelure d'une femme noyée. La dissolution aura passé
sur les cadavres des empires; les débris muets de l'humanité ne seront
pas plus que les grains de sable de la mer. Dieu ploiera l'univers comme
un vêtement usé qu'on jette au vent, comme un manteau qu'on dépouille
parce qu'on n'en veut plus. Alors, Dieu tout seul _sera_. Alors
peut-être sa gloire et sa puissance éclateront sans voiles. Mais qui les
contemplera? De nouvelles races naîtront-elles sur notre poussière pour
voir ou pour deviner celui qui crée et qui détruit?
--Le monde s'en ira, je le sais, dit Sténio; mais il faudra pour le
détruire tant de siècles, que le chiffre en est incalculable dans le
cerveau des hommes. Non, non, nous n'en sommes pas encore à son agonie.
Cette pensée est éclose dans l'âme irritée de quelques sceptiques comme
vous; mais moi, je sens bien que le monde est jeune; mon coeur et ma
raison me disent qu'il n'est pas même arrivé à la moitié de sa vie, à la
force de son âge; le monde est en progrès encore, il lui reste tant de
choses à apprendre!
--Sans doute, répondit-elle avec ironie, il n'a pas encore trouvé le
secret de ressusciter les morts et de rendre les vivants immortels; mais
il fera ces grandes découvertes, et alors le monde ne finira pas,
l'homme sera plus fort que Dieu et subsistera sans le secours d'aucun
élément autre que son intelligence.
--Lélia, vous raillez toujours; mais écoutez-moi: ne pensez-vous pas que
les hommes sont meilleurs aujourd'hui qu'hier, et par conséquent...
--Je ne le pense pas, mais qu'importe? Nous ne sommes pas d'accord sur
l'âge du monde, voilà tout.
--Nous le saurions au juste, dit Sténio, nous n'en serions pas plus
avancés. Nous ne connaissons pas les secrets de son organisation, nous
ignorons combien de temps un monde constitué comme celui-ci peut et doit
vivre. Mais je sens à mon coeur que nous marchons vers la lumière et
la vie. L'espoir brille dans notre ciel; voyez comme le ciel est beau!
comme il est vermeil et généreux! comme il sourit aux montagnes qui
s'empourprent de ses caresses et rougissent d'amour comme des vierges
timides! Ce n'est point avec la logique du raisonnement qu'on peut
prouver l'existence de Dieu. On croit en lui parce qu'un céleste
instinct le révèle. De même, on ne peut mesurer l'éternité avec le
compas des sciences exactes; mais on sent dans son âme ce que le monde
moral possède de sève et de fraîcheur, de même qu'on sent dans son être
physique ce que l'air renferme de principes vivifiants et toniques. Eh
quoi! vous respirez cette brise aromatique des montagnes sans qu'elle
vous pénètre? vous buvez cette eau limpide et glacée, qui a le goût de
la menthe et du thym sauvage, sans en sentir la saveur? Vous ne vous
sentez pas rajeunie et retrempée dans cet air vif et subtil, parmi ces
fleurs si belles et qui semblent si fières de ne rien devoir aux soins
de l'homme? Tournez-vous, et voyez ces buissons épais de rhododendrum;
comme ces touffes de fleurs lilas sont fraîches et pures! comme elles se
tournent vers le ciel pour en regarder l'azur, pour en recueillir la
rosée! Ces fleurs sont belles comme vous, Lélia, incultes et sauvages
comme vous: ne concevez-vous pas la passion qu'on a pour les fleurs?»
Lélia sourit et rêva longtemps, les yeux fixés sur la vallée déserte.
«Sans doute il nous faudrait pouvoir vivre ici, dit-elle enfin, pour
conserver le peu qui nous reste dans le coeur; mais nous n'y vivrions
pas trois jours sans flétrir cette végétation et sans souiller cet air.
L'homme va toujours éventrant sa nourrice, épuisant le sol qui l'a
produit. Il veut toujours arranger la nature et refaire l'oeuvre de
Dieu. Vous ne seriez pas trois jours ici, vous dis-je, sans vouloir
porter les rochers de la montagne au fond de la vallée, et sans vouloir
cultiver le roseau des profondeurs humides sur la cime aride des monts.
Vous appelleriez cela faire un jardin. Si vous y fussiez venu il y a
cinquante ans, vous y eussiez mis une statue et un berceau taillé.
--Toujours moqueuse, Lélia! Vous pouvez rire et railler ici en présence
de cette scène sublime! Sans vous je me serais prosterné devant l'auteur
de tout cela; mais vous, mon démon, vous n'avez pas voulu. Il faut que
je vous entende nier tout, même la beauté de la nature.
--Eh! je ne la nie pas! s'écria-t-elle. Quelle chose m'avez-vous jamais
entendue nier? Quelle croyance m'a trouvée insensible à ce qu'elle avait
de poétique ou de grand? Mais la puissance de m'abuser, qui me la
donnera? Hélas! pourquoi Dieu s'est-il plu à mettre une telle
disproportion entre les illusions de l'homme et la réalité? Pourquoi
faut-il souffrir toujours d'un désir de bien-être qui se révèle sous la
forme du beau, et qui plane dans tous nos rêves sans se poser jamais à
terre? Ce n'est pas notre âme seulement qui souffre de l'absence de
Dieu, c'est notre être tout entier, c'est la vue, c'est la chair qui
souffrent de l'indifférence ou de la rigueur du ciel. Dites-moi, dans
quel climat de la terre l'homme ignore-t-il les sensations excessives du
froid et du chaud? Quelle est la vallée qui ne soit humide en hiver? Où
sont les montagnes dont l'herbe ne soit pas flétrie et déracinée par le
vent? En Orient l'espèce énervée végète et languit, toujours couchée,
toujours inerte. Les femmes s'étiolent à l'ombre des harems; car le
soleil les calcinerait. Et puis un vent sec et corrosif arrive de la
mer, et porte à cette race indolente une sorte de vertige qui enfante
des crimes ou des héroïsmes inconnus à nos peuples d'en deçà le soleil.
Alors ces hommes s'enivrent d'activité; ils exhalent en rumeurs féroces,
en plaisirs sanguinaires, en débauches effrénées, la force qui dormait
en eux, jusqu'à ce que, épuisés de souffrance et de fatigue, ils
retombent sur leurs divans, stupides entre tous les hommes!
«Et ceux-là pourtant sont les mieux trempés, les plus énergiques parmi
les peuples, les plus heureux dans le repos, les plus violents dans
l'action. Regardez ceux des zones torrides: pour ceux-là le soleil est
généreux en effet; les plantes sont gigantesques, la terre est prodigue
de fruits, de parfums et de spectacles. Il y a vanité de luxe dans la
couleur et dans la forme. Les oiseaux et les insectes étincellent de
pierreries, les fleurs exhalent des odeurs enivrantes. Les arbres
eux-mêmes recèlent d'exquises senteurs dans leurs tissus ligneux. Les
nuits sont claires comme nos jours d'automne, les étoiles se montrent
quatre fois grandes comme ici. Tout est beau, tout est riche. L'homme,
encore grossier et naïf, ignore une partie des maux que nous avons
inventés. Croyez-vous qu'il soit heureux? Non. Des troupes d'animaux
hideux et féroces lui font la guerre. Le tigre rugit autour de sa
demeure; le serpent, ce monstre froid et gluant dont l'homme a plus
d'horreur que d'aucun autre ennemi, se glisse jusqu'au berceau de son
enfant. Puis vient l'orage, cette grande convulsion d'une nature robuste
qui bondit comme un taureau en fureur, qui se déchire elle-même comme un
lion blessé. Il faut que l'homme fuie ou périsse: le vent, la foudre,
les torrents débordés bouleversent et emportent sa cabane, son champ et
ses troupeaux: chaque soir il ignore s'il aura une patrie le lendemain;
elle était trop belle, cette patrie: Dieu ne veut pas la lui laisser.
Chaque année il lui en faudra chercher une nouvelle. Le spectacle d'un
homme heureux n'est pas agréable au Seigneur. O mon Dieu! tu souffres
peut-être aussi, tu es peut-être ennuyé dans ta gloire, puisque tu nous
fais tant de mal!
«Eh bien! ces enfants du soleil que dans nos rêves de poëtes nous
envions comme les privilégiés de la terre, sans doute ils se demandent
parfois s'il existe une contrée chérie du ciel, que ne sillonnent pas
les laves ardentes, que ne balaient pas les vents destructeurs; une
contrée qui s'éveille au matin, unie, calme et tiède comme la veille.
Ils se demandent si Dieu, dans sa colère, a mis partout des panthères
affamées de sang et des reptiles hideux. Peut-être ces hommes simples
rêvent-ils leur paradis terrestre sous nos latitudes tempérées,
peut-être dans leurs songes voient-ils la brume et le froid descendre
sur leurs fronts bronzés et assombrir leur atmosphère de feu. Nous,
quand nous rêvons, nous voyons le soleil rouge et chaud, la plaine
étincelante, la mer embrasée et le sable brûlant sous nos pieds. Nous
appelons le soleil méridional sur nos épaules glacées, et les peuples du
Midi recevraient à genoux les gouttes de notre pluie sur leurs poitrines
ardentes. Ainsi partout l'homme souffre et murmure; créature délicate et
nerveuse, il s'est fait en vain le roi de la création, il en est la plus
infortunée victime. Il est le seul animal chez qui la puissance
intellectuelle soit dans un rapport aussi disproportionné avec la
puissance physique. Chez les êtres qu'il appelle animaux grossiers, la
force matérielle domine, l'instinct n'est que le ressort conservateur de
l'existence animale. Chez l'homme, l'instinct, développé outre mesure,
brûle et torture une frêle et chétive organisation. Il a l'impuissance
du mollusque avec les appétits du tigre; la misère et la nécessité
l'emprisonnent dans une écaille de tortue; l'ambition, l'inquiétude
déploient leurs ailes d'aigle dans son cerveau. Il voudrait avoir les
facultés réunies de toutes les races, mais il n'a que la faculté de
vouloir en vain. Il s'entoure de dépouilles: les entrailles de la terre
lui abandonnent l'or et le marbre; les fleurs se laissent broyer,
exprimer en parfums pour son usage; les oiseaux de l'air laissent tomber
pour le parer les plus belles plumes de leurs ailes, le plongeon et
l'eider livrent leur cuirasse de duvet pour réchauffer ses membres
indolents et froids; la laine, la fourrure, l'écaille, la soie, les
entrailles de celui-là, les dents de celui-ci, la peau de cet autre, le
sang et la vie de tous appartiennent à l'homme. La vie de l'homme ne
s'alimente que par la destruction, et pourtant quelle douloureuse et
courte durée!
«Ce que les peintres et les poëtes ont inventé de plus hideux dans les
fantaisies grotesques de leur imagination, et, il faut bien le dire, ce
qui nous apparaît le plus souvent dans le cauchemar, c'est un sabbat de
cadavres vivants, de squelettes d'animaux décharnés, sanglants, avec des
erreurs monstrueuses, des superpositions bizarres, des têtes d'oiseaux
sur des troncs de cheval, des faces de crocodile sur des corps de
chameau. C'est toujours un pêle-mêle d'ossements, une orgie de la peur
qui sent le carnage, et des cris de douleur, des paroles de menace
proférées par des animaux mutilés. Croyez-vous que les rêves soient une
pure combinaison du hasard? Ne pensez-vous pas qu'en dehors des lois
d'association et des habitudes consacrées chez l'homme par le droit et
par le pouvoir, il peut exister en lui de secrets remords, vagues,
instinctifs, que nul ordre d'idées reçues n'a voulu avouer ou énoncer,
et qui se révèlent par les terreurs de la superstition ou les
hallucinations du sommeil? Alors que les moeurs, l'usage et la
croyance ont détruit certaines réalités de notre vie morale, l'empreinte
en est restée dans un coin du cerveau, et s'y réveille quand les autres
facultés intelligentes s'endorment.
«Il y a bien d'autres sensations intimes de ce genre. Il y a des
souvenirs qui semblent ceux d'une autre vie, des enfants qui viennent au
jour avec des douleurs qu'on dirait contractées dans la tombe; car
l'homme quitte peut-être le froid du cercueil pour rentrer dans le duvet
du berceau. Qui sait? n'avons-nous pas traversé la mort et le chaos? Ces
images terribles nous suivent dans tous nos rêves! Pourquoi cette vive
sympathie pour des existences effacées? pourquoi ces regrets et cet
amour pour des êtres qui n'ont laissé qu'un nom dans l'histoire des
hommes? N'est-ce pas peut-être de la mémoire qui s'ignore? Il me semble
parfois que j'ai connu Shakspeare, que j'ai pleuré avec Torquato, que
j'ai traversé le ciel et l'enfer avec Dante. Un nom des anciens jours
réveille en moi des émotions qui ressemblent à des souvenirs, comme
certains parfums de plantes exotiques nous rappellent les contrées qui
les ont produites. Alors notre imagination s'y promène comme si elle les
connaissait, comme si nos pieds avaient foulé jadis cette patrie
inconnue qui pourtant, nous le croyons, ne nous a vus ni naître ni
mourir. Pauvres hommes, que savons-nous?
--Nous savons seulement que nous ne pouvons pas savoir, dit Sténio.
--Eh bien! voilà ce qui nous dévore, reprit-elle; c'est cette
impuissance que tout un univers asservi et mutilé peut à peine
dissimuler sous l'éclat de ses vains trophées. Les arts, l'industrie et
les sciences, tout l'échafaudage de la civilisation, qu'est-ce, sinon le
continuel effort de la faiblesse humaine pour cacher ses maux et couvrir
sa misère? Voyez si, en dépit de ses profusions et de ses voluptés, le
luxe peut créer en nous de nouveaux sens, ou perfectionner le système
organique du corps humain; voyez si le développement exagéré de la
raison humaine a porté l'application de la théorie dans la pratique, si
l'étude a poussé la science au delà de certaines limites
infranchissables, si l'excitation monstrueuse du sentiment a réussi à
produire des jouissances complètes. Il est douteux que le progrès opéré
par soixante siècles de recherches ait amené l'existence de l'homme au
point d'être supportable, et de détruire la nécessité du suicide pour un
grand nombre.
--Lélia, je n'ai pas essayé de vous prouver que l'homme fût arrivé à son
apogée de puissance et de grandeur. Au contraire, je vous ai dit que,
selon moi, la race humaine avait encore bien des générations à ensevelir
avant d'arriver à ce point, et peut-être qu'alors elle s'y maintiendra
pendant bien des siècles avant de redescendre à l'état de décrépitude où
vous la croyez maintenant.
--Comment pouvez-vous croire, jeune homme, que nous suivions une marche
progressive, lorsque vous voyez autour de vous toutes les convictions se
perdre, sans faire place à d'autres convictions; toutes les sociétés
s'agiter dans leurs liens relâchés, sans se reconstituer selon l'équité
naturelle; toutes les facultés s'épuiser par l'abus de la vie, tous les
principes jadis sacrés tomber dans le domaine de la discussion et servir
de jouet aux enfants, sans que les principes d'une nouvelle foi les
remplacent, comme les haillons de la royauté et du clergé ont servi de
mascarade au peuple, roi et prêtre de son plein droit, sans que les rois
aient cessé de régner, sans que le peuple ait cessé de servir!
«De vains efforts ont, je le sais, fatigué la race humaine dans tous les
temps. Mais mieux vaut un temps où la tyrannie prévaut et où l'esclave
souffre, qu'un temps où la tyrannie s'endort parce que l'esclave se
soumet.
«Jadis, après les guerres d'homme à homme, après les bouleversements de
sociétés, le monde, encore jeune et vigoureux, se relevait et
reconstruisait son édifice bon ou mauvais pour une nouvelle période de
siècles. Cela n'arrivera plus. Nous ne sommes pas seulement, comme vous
le croyez, à un de ces lendemains de crise où l'esprit humain fatigué
s'endort sur le champ de bataille avant de reprendre les armes de la
délivrance. A force de tomber et de se relever, à force de rester étendu
sur le flanc et de ressaisir l'espérance, de voir ses blessures se
rouvrir et se refermer, à force de s'agiter dans ses fers et de
s'enrouer à crier vers le ciel, le colosse vieillit et s'affaisse, il
chancelle maintenant comme une ruine qui va crouler pour jamais; encore
quelques heures d'agonie convulsive, et le vent de l'éternité passera
indifférent sur un chaos de nations sans frein, réduites à se disputer
les débris d'un monde usé qui ne suffira plus à leurs besoins.
--Vous croyez à l'approche du jugement dernier? O ma triste Lélia! c'est
votre âme ténébreuse qui enfante ces terreurs immenses, car elle est
trop vaste pour de moindres superstitions. Mais, dans tous les temps,
l'esprit de l'homme a été préoccupé de ces idées de mort. Les âmes
ascétiques se sont toujours complu dans ces contemplations sinistres,
dans ces images de cataclysme et de désolation universelle. Vous n'êtes
pas un prophète nouveau, Lélia; Jérémie est venu avant vous, et votre
poésie dantesque n'a rien créé d'aussi lugubre que l'Apocalypse chantée
dans les nuits délirantes d'un fou sublime aux rochers de Pathmos.
--Je le sais; mais la voix de Jean le rêveur et le poëte fut entendue et
recueillie; elle épouvanta le monde; elle rallia par la peur à la foi
chrétienne un grand nombre d'intelligences médiocres que la sublimité
des préceptes évangéliques n'avait pu toucher. Jésus avait ouvert le
ciel aux spiritualistes; Jean ouvrit l'enfer et en fit sortir la mort
montée sur son cheval pâle, le despotisme au glaive sanglant, la guerre
et la famine galopant sur un squelette de coursier, pour épouvanter le
vulgaire qui subissait tranquillement les fléaux de l'esclave, et qui
s'en effraya dès qu'il les vit personnifiés sous une forme païenne. Mais
aujourd'hui les prophètes crient dans le désert, et nulle voix ne leur
répond, car le monde est indifférent; il est sourd, il se couche et se
bouche les oreilles pour mourir en paix. En vain quelques groupes épars
de sectaires impuissants essaient de rallumer une étincelle de vertu.
Derniers débris de la puissance morale de l'homme, ils surnageront un
instant sur l'abîme, et s'en iront rejoindre les autres débris au fond
de cette mer sans rivage où le monde doit rentrer.
--Oh! pourquoi désespérer ainsi, Lélia, de ces hommes sublimes qui
aspirent à ramener la vertu dans notre âge de fer? Si je doutais, comme
vous, de leur succès, je ne voudrais pas le dire. Je craindrais de
commettre un crime.
--J'admire ces hommes, répondit Lélia, et je voudrais être le dernier
d'entre eux. Mais que pourront ces pâtres, qui portent une étoile au
front, devant le grand monstre de l'Apocalypse, devant cette immense et
terrible figure qui se dessine sur le premier plan de tous les tableaux
du prophète? Cette femme pâle et belle dans le vice, cette grande
prostituée des nations, couverte des richesses de l'Orient et
chevauchant une hydre qui vomit des fleuves de poison sur toutes les
voies humaines, c'est la civilisation, c'est l'humanité dépravée par le
luxe et la science, c'est le torrent de venin qui engloutira toute
parole de vertu, tout espoir de régénération.
--O Lélia! s'écria le poëte frappé de superstition, n'êtes-vous point ce
fantôme malheureux et terrible? Combien de fois cette frayeur s'est
emparée de mes rêves! Combien de fois vous m'êtes apparue comme un type
de l'indicible souffrance où l'esprit de recherche a jeté l'homme! Ne
personnifiez-vous pas, avec votre beauté et votre tristesse, avec votre
ennui et votre scepticisme, l'excès de douleur produit par l'abus de la
pensée! Cette puissance morale, si développée par l'exercice que lui ont
donné l'art, la poésie et la science, ne l'avez-vous pas livrée et pour
ainsi dire prostituée à toutes les impressions, à toutes les erreurs
nouvelles? Au lieu de vous attacher, fidèle et prudente, à la foi simple
de vos pères et à l'instinctive insouciance que Dieu a mise dans l'homme
pour son repos et pour sa conservation, au lieu de vous renfermer dans
une vie religieuse et sans faste, vous vous êtes abandonnée aux
séductions d'une ambitieuse philosophie. Vous vous êtes jetée dans le
torrent de la civilisation qui se levait pour détruire, et qui, pour
avoir couru trop vite, a ruiné les fondations, à peine posées, de
l'avenir. Et parce que vous avez reculé de quelques jours l'oeuvre des
siècles, vous croyez avoir brisé le sablier de l'éternité! Il y a bien
de l'orgueil dans cette douleur, ô Lélia! Mais Dieu laissera passer ce
flot de siècles orageux qui pour lui n'est qu'une goutte d'eau dans la
mer. L'hydre dévorante mourra faute d'aliments, et de son cadavre, qui
couvrira le monde, sortira une race nouvelle, plus forte et plus
patiente que l'ancienne.
--Vous voyez loin, Sténio! Vous personnifiez pour moi la nature, dont
vous êtes l'enfant encore vierge. Vous n'avez pas encore émoussé vos
facultés; vous vous croyez immortel parce que vous vous sentez jeune,
comme cette vallée inculte, qui fleurit belle et fière, sans songer
qu'en un seul jour le soc de la charrue et le monstre à cent bras qu'on
appelle Industrie peuvent flétrir son sein pour en ravir les trésors;
vous grandissez confiant et présomptueux, sans prévoir la vie qui
s'avance et qui va vous engloutir sous le poids de ses erreurs, vous
défigurer sous le fard de ses promesses. Attendez, attendez quelques
années, et vous direz comme nous: Tout s'en va!
--Non, tout ne s'en va pas! dit Sténio. Voyez donc ce soleil et cette
terre, et ce beau ciel, et ces vertes collines, et cette glace même,
fragile édifice des hivers, qui résiste depuis des siècles aux rayons de
l'été. Ainsi prévaudra la frêle puissance de l'homme! Et qu'importe la
chute de quelques générations? Pleurez-vous pour si peu de chose, Lélia?
Croyez-vous possible qu'une seule idée meure dans l'univers? Cet
héritage impérissable ne sera-t-il pas retrouvé intact dans la poussière
de nos races éteintes, comme les inspirations de l'art et les
découvertes de la science sortent chaque jour vivantes des cendres de
Pompéia ou des sépulcres de Memphis? Oh! la grande et frappante preuve
de l'immortalité intellectuelle! De profonds mystères s'étaient perdus
dans la nuit des temps, le monde avait oublié son âge, et, se croyant
encore jeune, il s'effrayait de se sentir déjà si vieux. Il disait comme
vous, Lélia:--Me voici près de finir, car je m'affaiblis, et il y a si
peu de jours que je suis né! Combien il m'en faudra peu pour mourir,
puisque si peu a suffi à me faire vivre! Mais ces cadavres humains sont
un jour exhumés du sein de l'Égypte; l'Égypte, qui avait vécu son âge de
civilisation, et qui vient de vivre son âge de barbarie! l'Égypte, où se
rallume l'ancienne lumière longtemps perdue, et qui, reposée et
rajeunie, viendra bientôt peut être s'asseoir sur le flambeau éteint de
la nôtre; l'Égypte, vivante image de ses momies qui dormaient dans la
poussière des siècles et qui s'éveillent au grand jour de la science
pour révéler au monde nouveau l'âge du monde ancien! Dites, Lélia, ceci
n'est il pas solennel et terrible? Au fond des entrailles desséchées
d'un cadavre humain, le regard curieux de notre siècle découvre le
papyrus, mystérieux et sacré monument de l'éternelle puissance de
l'homme; témoignage encore sombre, mais incontestable, de l'imposante
durée de la création. Notre main avide déroule ces bandelettes
embaumées, frêles et indissolubles linceuls devant lesquels la
destruction s'est arrêtée. Ces linceuls où l'homme était enseveli, ces
manuscrits qui reposaient sous des côtes décharnées à la place de ce qui
renferma une âme, c'est la pensée humaine énoncée par la science des
chiffres et transmise par le secours d'un art perdu pour nous et
retrouvé dans les sépultures de l'Orient, l'art de disputer la dépouille
des morts aux outrages de la corruption qui est la plus grande puissance
de l'univers. O Lélia! niez donc la jeunesse du monde, en le voyant
s'arrêter ignorant et naïf devant les leçons du passé, et commencer à
vivre sur les ruines oubliées d'un monde inconnu.
--_Savoir_, ce n'est pas _pouvoir_, répondit Lélia. Rapprendre, ce n'est
pas avancer; voir, ce n'est pas vivre. Qui nous rendra la puissance
d'agir, et surtout l'art de jouir et de conserver? Nous avons été trop
loin à présent pour reculer. Ce qui fut le repos pour les civilisations
éclipsées, sera la mort pour notre civilisation exténuée; les nations
rajeunies de l'Orient viendront s'enivrer au poison que nous avons
répandu sur notre sol. Hardis buveurs, les hommes de la barbarie
prolongeront peut-être de quelques heures l'orgie du luxe, dans la nuit
des temps; mais le venin que nous leur léguerons sera promptement mortel
pour eux comme pour nous, et tout retombera dans les ténèbres!... Eh! ne
voyez-vous pas, Sténio, que le soleil se retire de nous? La terre
fatiguée dans sa marche ne dérive-t-elle pas sensiblement vers l'ombre
et le chaos? Votre sang est-il si ardent et si jeune, qu'il ne sente pas
les atteintes du froid qui s'étend comme un manteau de deuil sur cette
planète abandonnée au destin, le plus puissant de tous les dieux? Oh! le
froid! ce mal pénétrant qui enfonce des aiguilles acérées dans tous les
pores; cette haleine maudite qui flétrit les fleurs et les brûle comme
le feu, ce mal à la fois physique et moral qui envahit l'âme et le
corps, qui pénètre jusqu'aux profondeurs de la pensée et paralyse
l'esprit comme le sang; le froid, ce démon sinistre, qui rase l'univers
de son aile humide et souffle la mort sur les nations consternées! le
froid qui ternit tout, qui déroule son voile gris et nébuleux sur les
riches couleurs du ciel, sur les reflets de l'eau, sur le sein des
fleurs, sur les joues des vierges! Le froid qui jette son linceul blanc
sur les prairies, sur les bois, sur les lacs, et jusque sur la fourrure,
jusque sur le plumage des animaux! le froid qui décolore tout dans le
monde matériel comme dans le monde intellectuel, la robe du lièvre et de
l'ours aux rivages d'Arkangel, les plaisirs de l'homme et le caractère
de ses moeurs dans tous les pays qui ont des hivers! Vous voyez bien
que tout se civilise, c'est-à-dire que tout se refroidit. Les nations de
la zone torride commencent à ouvrir leur main craintive et méfiante aux
piéges de notre industrie; les tigres et les lions s'apprivoisent et
viennent des déserts servir d'amusement aux peuples du Nord. Des animaux
qui n'avaient jamais pu s'acclimater chez nous ont quitté sans mourir,
pour vivre dans la domesticité, leur soleil attiédi, et oublié cet âpre
et fier chagrin qui les tuait dans la servitude. C'est que partout le
sang s'appauvrit et se congèle à mesure que l'instinct grandit et se
développe. L'âme s'exalte et quitte la terre insuffisante à ses besoins,
pour dérober au ciel le feu de Prométhée; mais, perdue au milieu des
ténèbres, elle s'arrête dans son vol et tombe; car Dieu, voyant son
audace, étend la main et lui ôte le soleil.