«Qu'ai-je donc fait pour être frappé de malédiction? Pourquoi vous
êtes-vous retiré de moi? Vous ne refusez pas le soleil aux plantes
inertes, la rosée aux imperceptibles graminées des champs; vous donnez
aux étamines d'une fleur la puissance d'aimer, et au madrépore stupide
les sensations du bonheur. Et moi qui suis aussi une créature de vos
mains, moi que vous aviez doué d'une apparente richesse, vous m'avez
tout retiré: vous m'avez traité plus mal que vos anges foudroyés, car
ils ont encore la puissance de haïr et de blasphémer, et moi je ne l'ai
même pas! vous m'avez traité plus mal que la fange du ruisseau et que le
gravier du chemin; car on les foule aux pieds, et ils ne le sentent pas.
Moi je sens ce que je suis, et je ne puis pas mordre le pied qui
m'opprime, ni soulever la damnation qui pèse sur moi comme une montagne.
Pourquoi m'avez-vous ainsi traité, pouvoir inconnu dont je sens la main
de fer s'étendre sur moi? Pourquoi m'avez-vous fait naître homme, si
vous vouliez un peu plus tard me changer en pierre, et me laisser
inutile en dehors de la vie? Est-ce pour m'élever au-dessus de tous, ou
pour me rabaisser au-dessous, que vous m'avez ainsi brisé, ô mon Dieu?
Si c'est une destinée de prédilection, faites donc qu'elle me soit douce
et que je la porte sans souffrance; si c'est une vie de châtiment,
pourquoi donc me l'avez-vous infligée? Hélas, étais-je coupable avant de
naître?
Qu'est-ce donc que cette âme que vous m'avez donnée? Est-ce là ce qu'on
appelle une âme de poëte? Plus mobile que la lumière et plus vagabonde
que le vent, toujours avide, toujours inquiète, toujours haletante,
toujours cherchant en dehors d'elle les aliments de sa durée et les
épuisant tous avant de les avoir seulement goûtés! O vie! ô tourment!
tout aspirer et ne rien saisir, tout comprendre et ne rien posséder!
arriver au scepticisme du coeur, comme Faust au scepticisme de
l'esprit! Destinée plus malheureuse que la destinée de Faust; car il
garde dans son sein le trésor des passions jeunes et ardentes, qui ont
couvé en silence sous la poussière des livres, et dormi tandis que
l'intelligence veillait; et quand Faust, fatigué de chercher la
perfection et de ne la pas trouver, s'arrête, près de maudire et de
renier Dieu, Dieu pour le punir lui envoie l'ange des sombres et
funestes passions. Cet ange s'attache à lui, il le réchauffe, il le
rajeunit, il le brûle, il l'égare, il le dévore; et le vieux Faust entre
dans la vie, jeune et vivace, maudit, mais tout-puissant! il en était
venu à ne plus aimer Dieu, mais le voilà qui aime Marguerite. Mon Dieu,
donnez-moi la malédiction de Faust!
Car vous ne me suffisez pas! Dieu! vous le savez bien. Vous ne voulez
pas être tout pour moi! vous ne vous révélez pas assez pour que je
m'empare de vous et pour que je m'y attache exclusivement! Vous
m'attirez, vous me flattez avec un souffle embaumé de vos brises
célestes, vous me souriez entre deux nuages d'or, vous m'apparaissez
dans mes songes, vous m'appelez, vous m'excitez sans cesse à prendre mon
essor vers vous, mais vous avez oublié de me donner des ailes. A quoi
bon m'avoir donné une âme pour vous désirer? Vous m'échappez sans cesse,
vous enveloppez ce beau ciel et cette belle nature de lourdes et sombres
vapeurs; vous faites passer sur les fleurs un vent du midi qui les
dévore, ou vous faites souffler sur moi une bise qui me glace et me
contriste jusqu'à la moelle des os. Vous nous donnez des jours de brume
et des nuits sans étoiles, vous bouleversez notre pauvre univers avec
des tempêtes qui nous irritent, qui nous enivrent, qui nous rendent
audacieux et athées malgré nous! Et si dans ces tristes heures nous
succombons sous le doute, vous éveillez en nous les aiguillons du
remords, et vous placez un reproche dans toutes les voix de la terre et
du ciel!
Pourquoi, pourquoi nous avez-vous faits ainsi? Quel profit tirez-vous de
nos souffrances? Quelle gloire notre abjection et notre néant
ajoutent-ils à votre gloire? Ces tourments sont-ils nécessaires à
l'homme pour lui faire désirer le ciel? L'espérance est-elle une faible
et pâle fleur qui ne croît que parmi les rochers, sous le souffle des
orages? Fleur précieuse, suave parfum, viens habiter ce coeur aride et
dévasté!... Ah! c'est en vain, depuis longtemps, que tu essaies de la
rajeunir; tes racines ne peuvent plus s'attacher à ses parois d'airain,
son atmosphère glacée te dessèche, ses tempêtes t'arrachent et te
jettent à terre, brisée, flétrie!... O espoir! ne peux-tu donc plus
refleurir pour moi?...»
--Ces chants sont douloureux, cette poésie est cruelle, dit Sténio en
lui arrachant la harpe des mains, vous vous plaisez dans ces sombres
rêveries, vous me déchirez sans pitié. Non, ce n'est point là la
traduction d'un poëte étranger; le texte de ce poëme est au fond de
votre âme, Lélia, je le sais bien! O cruelle et incurable! écoutez cet
oiseau, il chante mieux que vous; il chante le soleil, le printemps et
l'amour; ce petit être est donc mieux partagé que vous, qui ne savez
chanter que la douleur et le doute!
[Illustration: Sténio tomba anéanti... (Page 29.)]