Sténio descendait un matin les versants boisés du Monte Rosa. Après
avoir erré au hasard dans un sentier couvert d'épaisses végétations, il
arriva devant une clairière ouverte par la chute des avalanches. C'était
un lieu sauvage et grandiose. La verdure sombre et vigoureuse couronnait
les ruines de la montagne crevassée. De longues clématites enlaçaient de
leurs bras parfumés les vieilles roches noires et poudreuses qui
gisaient éparses dans le ravin. De chaque côté s'élevaient en murailles
gigantesques les flancs entr'ouverts de la montagne, bordés de sombres
sapins et tapissés de vignes vierges. Au plus profond de la gorge, le
torrent roulait ses eaux claires et bruyantes sur un lit de cailloux
richement colorés. Si vous n'avez pas vu courir un torrent épuré par ses
mille cataractes, sur les entrailles nues de la montagne, vous ne savez
pas ce que c'est que la beauté de l'eau et ses pures harmonies.
Sténio aimait à passer les nuits, enveloppé de son manteau, au bord des
cascades, sous l'abri religieux des grands cyprès sauvages, dont les
muets et immobiles rameaux étouffent l'haleine des brises. Sur leur cime
épaisse s'arrêtent les voix errantes de l'air, tandis que les notes
profondes et mystérieuses de l'eau qui s'écoule sortent du sein de la
terre, et s'exhalent comme des choeurs religieux du fond des caves
funèbres. Couché sur l'herbe fraîche et luisante qui croit aux marges
des courants, le poëte oubliait, à contempler la lune et à écouter
l'eau, les heures qu'il aurait pu passer avec Lélia; car, à cet âge,
tout est bonheur dans l'amour, même l'absence. Le coeur de celui qui
aime est si riche de poésie, qu'il lui faut du recueillement et de la
solitude pour savourer tout ce qu'il croit voir dans l'objet de sa
passion, tout ce qui n'est réellement qu'en lui-même.
Sténio passa bien des nuits dans l'extase. Les touffes empourprées de la
bruyère cachèrent sa tête agitée de rêves brûlants. La rosée du matin
sema ses fins cheveux de larmes embaumées. Les grands pins de la forêt
secouèrent sur lui les parfums qu'ils exhalent au lever du jour, et le
martin-pêcheur, le bel oiseau solitaire des torrents, vint jeter son cri
mélancolique au milieu des pierres noirâtres et de la blanche écume du
torrent que le poëte aimait. Ce fut une belle vie d'amour et de
jeunesse, une vie qui résuma le bonheur de cent vies, et qui pourtant
passa rapide comme l'eau bouillonnante et l'oiseau fugitif des
cataractes.
Il y a dans la chute et dans la course de l'eau mille voix diverses et
mélodieuses, mille couleurs sombres ou brillantes. Tantôt, furtive et
discrète, elle passe avec un nerveux frémissement contre des pans de
marbre qui la couvrent de leur reflet d'un noir bleuâtre; tantôt,
blanche comme le lait, elle mousse et bondit sur les rochers avec une
voix qui semble entrecoupée par la colère; tantôt verte comme l'herbe
qu'elle couche à peine sur son passage, tantôt bleue comme le ciel
paisible qu'elle réfléchit, elle siffle dans les roseaux comme une
vipère amoureuse, ou bien elle dort au soleil, et s'éveille avec de
faibles soupirs au moindre souffle de l'air qui la caresse. D'autres
fois elle mugit comme une génisse perdue dans les ravins, et tombe,
monotone et solennelle, au fond d'un gouffre qui l'étreint, la cache et
l'étouffe. Alors elle jette aux rayons du soleil de légères gouttes
jaillissantes qui se colorent de toutes les nuances du prisme. Quand
cette irisation capricieuse danse sur la gueule béante des abîmes, il
n'est point de sylphide assez transparente, point de psylle assez
moelleux pour l'imagination qui la contemple. La rêverie ne peut rien
évoquer, parce que, dans les créations de la pensée, rien n'est aussi
beau que la nature brute et sauvage. Il faut devant elle regarder et
sentir: le plus grand poëte est alors celui qui invente le moins.
Mais Sténio avait au fond du coeur la source de toute poésie, l'amour;
et, grâce à l'amour, il couronnait les plus belles scènes de la nature
avec une grande pensée, avec une grande image, celle de Lélia. Qu'elle
était belle, reflétée dans les eaux de la montagne et dans l'âme du
poëte! Comme elle lui apparaissait grave et sublime dans l'éclat argenté
de la lune! Comme sa voix s'élevait, pleine et inspirée, dans la plainte
du vent, dans les accords aériens de la cascade, dans la respiration
magnétique des plantes qui se cherchent, s'appellent et s'embrassent à
l'ombre de la nuit, à l'heure des mystères sacrés et des divines
révélations! Alors Lélia était partout, dans l'air, dans le ciel, dans
les eaux, dans les fleurs, dans le sein de Dieu. Dans le reflet des
étoiles, Sténio voyait son regard mobile et pénétrant; dans le souffle
des brises, il saisissait ses paroles incertaines; dans le murmure de
l'onde, ses chants sacrés, ses larmes prophétiques; dans le bleu pur du
firmament, il croyait voir planer sa pensée, tantôt comme un spectre
ailé, pâle, incertain et triste, tantôt comme un ange éclatant de
lumière, tantôt comme un démon haineux et moqueur: car Lélia avait
toujours quelque chose d'effrayant au fond de ses rêveries, et la peur
pressait de son âpre aiguillon les désirs passionnés du jeune homme.
Dans le délire de ses nuits errantes, dans le silence des vallées
désertes, il l'appelait à grands cris; et quand sa voix éveillait les
échos endormis, il lui semblait entendre la voix lointaine de Lélia qui
lui répondait tristement du sein des nuées. Quand le bruit de ses pas
effrayait quelque biche tapie sous les genêts, et qu'il l'entendait
raser en fuyant les feuilles sèches éparses dans le sentier, il
s'imaginait entendre les pas légers de Lélia et le frôlement de sa robe
effeuillant les fleurs du buisson. Et puis, si quelque bel oiseau de ces
contrées, le lagopède au sein argenté, le grimpereau couleur de rose et
gris de perle, ou le francolin d'un noir sombre et sans reflets, venait
se poser près de lui et le regarder d'un air calme et fier, prêt à
déployer ses ailes vers le ciel, Sténio pensait que c'était peut-être
Lélia qui s'envolait sous cette forme vers de plus libres régions.
«Peut-être, se disait-il en redescendant vers la vallée avec la crédule
terreur d'un enfant, peut-être ne retrouverai-je plus Lélia parmi les
hommes.»
Et il se reprochait avec effroi d'avoir pu la quitter pendant plusieurs
heures, quoiqu'il l'eût entrainée partout avec lui dans ses courses,
quoiqu'il eût rempli d'elle les monts et les nuages, quoiqu'il eût
peuplé de son souvenir et embelli de ses apparitions les cimes les plus
inaccessibles au pied de l'homme, les espaces les plus insaisissables à
son espérance.
Ce jour-là il s'arrêta à l'entrée de la clairière profonde, et s'apprêta
à retourner sur ses pas; car il vit devant lui un homme, et le plus beau
site perd son charme quand celui qui vient y rêver ne s'y trouve plus
seul.
Mais l'homme était beau et sévère comme le site. Son regard brillait
comme le soleil levant, et les premiers feux du jour, qui coloraient le
glacier, embrasaient aussi d'un reflet splendide le visage imposant du
prêtre. C'était Magnus. Il semblait livré à de vives impressions. La
douleur et la joie se peignaient tour à tour en lui. Cet homme semblait
rajeuni par l'enthousiasme.
Dès qu'il aperçut Sténio, il accourut vers lui.
«Eh bien! jeune homme, lui dit-il d'un air triomphant, te voilà seul, te
voilà triste, te voilà cherchant Dieu! La femme n'est plus!
--La femme! dit Sténio. Il n'en est pour moi qu'une seule au monde. Mais
de laquelle parlez-vous?
--De la seule femme qui ait existé pour vous et pour moi dans le monde,
de Lélia! Dites, jeune homme, est-elle bien morte? A-t-elle renié Dieu
en rendant son âme au démon? Avez-vous vu la noire phalange des esprits,
de ténèbres assiéger son chevet et tourmenter son agonie? Avez-vous vu
sortir son âme maudite, sombre et livide, avec des ailes de feu et des
ongles ensanglantés? Ah! maintenant, respirons! Dieu a purgé la terre,
il a replongé Satan dans son chaos. Nous pouvons prier, nous pouvons
espérer. Voyez comme le soleil se lève joyeux, comme les roses de la
vallée s'ouvrent fraîches et vermeilles! Voyez comme les oiseaux
secouent leurs ailes humides et reprennent leur essor avec souplesse!
Tout renaît, tout espère, tout va vivre: Lélia est morte!
--Malheureux! s'écria Sténio en prenant le prêtre à la gorge, quels mots
diaboliques avez-vous sur les lèvres? Quelle pensée de délire et de mort
vous agite? D'où venez-vous? où avez-vous passé la nuit? D'où savez-vous
ce que vous osez dire? Depuis quand avez-vous quitté Lélia?
--J'ai quitté Lélia par une matinée grise et froide. Le jour allait
paraître. Le coq chantait d'une voix aigre; sa voix s'élevait dans le
silence et frappait les toits habités des hommes comme une malédiction
prophétique. La bise pleurait sous les porches déserts de la cathédrale.
Je passai le long des arceaux extérieurs pour me rendre au logis de la
femme qui se mourait. Les colonnettes dentelées cachaient leurs flèches
dans le brouillard, et la grande statue de l'archange, qui s'élève du
côté du levant, baignait son pâle front dans la vapeur matinale. Alors
je vis distinctement l'archange agiter ses grandes ailes de pierre comme
un aigle prêt à prendre sa volée, mais ses pieds restaient enchaînés au
ciment de la corniche, et j'entendis sa voix qui disait: _Lélia n'est
pas morte encore!_ Alors passa une chouette qui rasa mon front de son
aile humide, et qui répéta d'un ton amer: _Lélia n'est pas morte!_ Et la
vierge de marbre blanc, qui est enchâssée dans la niche de l'est, poussa
un profond soupir et dit: _Encore!_ avec une voix si faible, que je crus
faire un songe, et que je m'arrêtai à plusieurs reprises le long du
chemin pour m'assurer que je n'étais pas sous la puissance des rêves.
--Prêtre, dit Sténio, votre raison est troublée. De quelle matinée
parlez-vous? Savez-vous depuis combien de temps les choses que vous
dites se sont passées?
--Depuis ce temps, dit Magnus, j'ai vu le soleil se lever plusieurs fois
dans sa gloire, et darder ses beaux rayons sur cette glace étincelante.
Je ne saurais vous dire combien de fois. Depuis que Lélia n'est plus, je
ne compte plus les jours, je ne compte plus les nuits, je laisse ma vie
s'écouler pure et nonchalante comme le ruisseau de la colline. Mon âme
est sauvée...
--Vous avez perdu l'esprit, Dieu soit loué! dit le jeune homme. Vous
parlez de la maladie funeste qui faillit nous enlever Lélia, il y a un
mois. Je vois, en effet, à vos cheveux et à votre barbe, que vous êtes
depuis longtemps sur la montagne. Venez avec moi, homme malheureux;
j'essaierai de vous soulager en écoutant le récit de vos douleurs.
--Mes douleurs ne sont plus, dit le prêtre avec un sourire qu'on eût
pris pour une céleste inspiration, tant il était doux et calme. Je vis:
Lélia est morte. Écoutez le récit de ma joie. Quand j'arrivai au logis
de la femme, je sentis la terre trembler; et quand je voulus monter
l'escalier, l'escalier recula par trois fois avant que je pusse y poser
le pied. Mais quand les portes se furent ouvertes, je vis beaucoup de
monde, et je me rappelai aussitôt quelle contenance un prêtre doit avoir
devant le monde pour faire respecter Dieu et le prêtre. J'oubliai
absolument Lélia. Je traversai les appartements sans trouble et sans
crainte. Quand j'entrai dans le dernier, je ne me souvenais plus du tout
du nom de la personne que j'allais voir; car, je vous le dis, il y avait
là du monde, et je sentais le regard des hommes qui était sur moi tout
entier. Connaissez-vous la pesanteur du regard des hommes? Vous est-il
jamais arrivé d'essayer de le soulever? Oh! cela pèse plus que la
montagne que voici; mais, pour le savoir au juste, il faut être prêtre
et porter l'habit que vous voyez... Je m'en souviens, c'était un cabinet
tout tendu de blanc, et tout rempli de piéges et d'embûches. D'abord je
crus que je marchais sur la laine douce et fine d'un tapis; je crus voir
des roses blanches dans des vases d'albâtre, et des lumières douces et
blanches dans des globes de verre mat. Je crus aussi voir une femme
vêtue de blanc et couchée sur un lit de satin blanc; mais quand elle
tourna vers moi sa face livide, quand je rencontrai son regard d'airain,
le charme qui pesait sur moi s'évanouit; je vis clair autour de moi, et
je reconnus le lieu où l'on m'avait amené. Les roses se changèrent en
couleuvres, et se tordirent sur leurs tiges en dressant vers moi leurs
têtes menaçantes. Les murs se teignirent de sang, les vases de parfums
se remplirent de larmes, et je vis que mes pieds ne touchaient plus la
terre. Les lampes vomissaient des flammes rouges qui montaient vers la
voûte en ardentes spirales, et qui m'étouffaient comme des remords. Je
tournai encore les yeux vers le canapé: c'était toujours Lélia, mais
elle était sur un réchaud embrasé, elle expirait dans d'atroces
douleurs. Elle me demanda de la sauver, je m'en souviens bien; mais
alors je me souvenais aussi des vaines prières que je lui avais faites
en d'autres temps, des larmes inutiles que j'avais versées à ses pieds,
et le ressentiment était dans mon coeur. Elle avait perdu mon âme,
elle m'avait enlevé Dieu: j'étais content de me venger et de perdre son
âme, et de lui enlever Dieu à mon tour. C'est pourquoi je l'ai maudite
et j'ai été sauvé; et Dieu a récompensé mon courage, car aussitôt un
nuage s'est répandu sur ma vue. Lélia a disparu, et les couleuvres
aussi; et les langues de feu, et le sang, et les larmes ont disparu, et
je me suis trouvé seul au pied des arceaux de la cathédrale. Le jour
naissait, les vapeurs se dissipaient un peu; l'archange de pierre porta
alors à ses lèvres la trompette que sa main tient immobile depuis
plusieurs siècles: il en tira une fanfare éclatante dans laquelle je
distinguai ce cri sauveur: _Lélia n'est plus!_ La chouette rentra sous
le chapiteau qui lui sert de retraite, en répétant: _Lélia n'est plus!_
Alors la vierge de marbre blanc, cette vierge que je n'osais pas
regarder quand je passais à ses pieds, parce qu'elle ressemblait à
Lélia, cette vierge si pâle et si belle, qui avait sept glaives dans le
sein et toutes les douleurs de l'âme sur le front tomba, brisée sur les
marches de l'église. Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas cela.
Dites-moi, avez-vous vu les débris?
--Je suis passé hier soir devant elle, répondit Sténio, et je vous
assure qu'elle est toujours fort belle, et qu'elle est debout.
--Ne blasphémez pas, jeune homme, dit le prêtre avec un sérieux
effrayant. Dieu vous frapperait de sa malédiction, il vous rendrait fou;
je crains que vous ne le soyez déjà, car vous parlez comme un être privé
de raison. Savez-vous ce que c'est que l'homme? Savez-vous ce que c'est
que Dieu? Connaissez-vous la terre, connaissez-vous le ciel?
--Prêtre, laissez-moi vous quitter, dit Sténio, que l'aliéné voulait
entraîner vers sa grotte. Je ne saurais écouter vos paroles sans
terreur. Vous maudissez Lélia, vous la condamnez au néant, et vous osez
parler de Dieu, et vous osez porter l'habit de ses ministres?
--Enfant, dit le prêtre, c'est parce que je crains Dieu, c'est parce que
je respecte l'habit que je porte, que je maudis Lélia. Lélia! ma perte,
ma séduction, ma ruine! Lélia! qu'il m'était défendu de posséder, de
désirer même! Lélia! l'atroce et l'infâme qui est venue me chercher au
fond du sanctuaire, qui a violé la sainteté de l'autel pour m'enivrer
de ses infernales caresses!...
[Illustration: Alors passa une chouette qui... (Page 23.)]
--Vous mentez! s'écria Sténio avec fureur. Lélia ne vous a jamais
poursuivi, jamais aimé!...
--Eh! je le sais, dit tranquillement le prêtre. Vous ne me comprenez
pas: écoutez, asseyez-vous avec moi sur le tronc de ce mélèze qui sert
de pont au-dessus de l'abîme. Là, plus près de moi, votre main dans la
mienne, ne craignez rien. L'arbre ploie, le torrent gronde, le gouffre
écume là-bas, dans cette noire profondeur, juste au-dessous de nous:
cela est beau! c'est l'image de la vie.»
En parlant ainsi, l'insensé entourait Sténio de ses bras crispés par la
fièvre. Il était plus grand que lui de toute la tête, et le délire
augmentait horriblement sa force musculaire. Son regard morne plongeait
dans le gouffre et en mesurait la profondeur, tandis que ses mains
distraites et convulsives semblaient toutes prêtes à y précipiter le
jeune homme. Malgré le péril de cette situation, Sténio était si avide
de ce qu'il allait entendre, le secret qui était entre Lélia et le
prêtre torturait depuis si longtemps son âme jalouse, qu'il resta
tranquillement assis sur l'unique solive qui tremblait au-dessus du
précipice.
Cela s'appelle le _pont d'enfer_. Chaque gorge, chaque torrent a son
passage périlleux décoré du même nom emphatique, et praticable seulement
aux chamois, aux hardis chasseurs et aux sveltes filles de la montagne.
«Écoute, écoute, dit le prêtre, il y avait deux Lélia: tu n'as pas su
cela, jeune homme, parce que tu n'étais pas prêtre, parce que tu n'avais
ni révélations, ni visions, ni pressentiments. Tu vivais naturellement,
et d'une grosse vie facile et commune; moi j'étais prêtre, je
connaissais les choses du ciel et de la terre, je voyais Lélia double et
complète, femme et idée, espoir et réalité, corps et âme, don et
promesse; je voyais Lélia telle qu'elle est sortie du sein de Dieu:
beauté, c'est-à-dire tentation; espoir, c'est-à-dire épreuve; bienfait,
c'est-à-dire mensonge; me comprenez-vous? Oh! ceci est bien clair
pourtant, et, si tous les hommes n'étaient pas fous, ils écouteraient la
parole d'un homme sage, ils connaîtraient le danger, ils se méfieraient
de l'ennemi. C'était mon ennemi, à moi, il était double, il s'asseyait
le soir dans la galerie de la nef; je le voyais bien, je ne connaissais
que trop la place où il avait l'habitude de paraître. C'était dans une
riche travée toute drapée de velours bleu pâle; je la vois encore cette
place maudite! C'était entre deux colonnes élancées qui la portaient
suspendue entre la voûte et le sol, sur leurs frêles guirlandes de
pierre. Il y avait deux anges sculptés, blancs comme la neige, beaux
comme l'espoir, qui entrelaçaient leurs blanches mains et croisaient
leurs ailes de marbre sur l'écusson de la balustrade. C'était justement
là qu'elle venait s'asseoir. Elle se penchait avec un calme impie, elle
appuyait son coude insolent sur les fronts inclinés de ces deux beaux
anges; elle jouait avec la frange d'argent des draperies, elle
dérangeait les boucles de sa chevelure, elle promenait son regard
audacieux sur le temple, au lieu de courber la tête et d'adorer
l'Éternel. Oh non! elle ne venait pas là pour prier! Elle venait pour se
désennuyer, se faire voir comme en spectacle, se délasser des fêtes et
des mascarades, en écoutant pendant une heure les accents de l'orgue et
la poésie des cantiques. Et vous tous, vous étiez là, jeunes vieux,
riches et nobles, suivant des yeux chacun de ses mouvements, épiant ses
moindres regards, vous efforçant de saisir sa pensée dans la profondeur
impénétrable de ses orbites, et vous agitant comme des damnés dans leur
tombe à l'heure de minuit pour attirer sur vous l'attention enviée de la
femme. Mais elle! mais Lélia! Oh! qu'elle était grande, qu'elle était
imposante! Comme elle planait avec dédain sur les hommes! Comme je
l'aimais alors, comme je la bénissais pour son orgueil! Comme je la
voyais belle sous le reflet mat des bougies, pâle et grave, fière et
douce pourtant! Oh! vous ne la possédiez pas, vous autres! Vous ne
saviez pas ce qui se passait dans son coeur, son regard ne vous le
révélait jamais, vous n'étiez pas plus heureux que moi! Comme cette
pensée m'attachait à elle! Dites, dites! avez-vous jamais saisi son âme?
Avez-vous deviné l'idée qui fermentait dans son grand front? Avez-vous
creusé son cerveau et fouillé dans les trésors de sa pensée? Non! vous
ne l'avez pas fait. Lélia ne vous a pas appartenu non plus. Vous ne
savez ce que c'est que Lélia. Vous l'avez vue sourire tristement, ou
rêver d'un air ennuyé; vous n'avez pas vu son sein se gonfler, ses
larmes couler; sa colère, sa haine ou son amour, vous ne les avez pas
vus se répandre! Dites, jeune homme, vous n'êtes pas plus heureux que
moi! Si vous me disiez le contraire, entendez-vous, cet abîme ne serait
pas assez profond pour vous recevoir!
[Illustration: En parlant ainsi, l'insensé entourait Sténio... (Page
24.)]
--Et l'autre Lélia, qu'est-ce donc? reprit le jeune homme sans
s'effrayer le moins du monde de l'exaspération de Magnus.
--L'autre Lélia! s'écria Magnus en se frappant le front comme si une
atroce douleur, s'y fût réveillée. L'autre! c'était un monstre hideux,
une harpie, un spectre; et pourtant c'était bien la même Lélia, c'était
seulement son autre moitié!
--Mais où la rencontriez-vous? dit Sténio avec inquiétude.
--Oh! partout, dit le prêtre; le soir, quand l'office était fini, quand
les cierges venaient de s'éteindre et que la foule s'écoulait par les
portes de l'église, pressée sur les traces de la femme qu'on appelait
Lélia, et qui s'en allait lente et blême, enveloppée dans son manteau de
velours noir, traînant à sa suite un cortège à qui elle ne daignait pas
jeter un regard... je la suivais aussi avec mes yeux, avec mon âme, et
je sentais que j'étais prêtre; j'étais enchaîné au pied de l'autel; je
ne pouvais pas courir sous le porche, me mêler à la foule, ramasser son
gant, dérober une feuille de rose échappée à son bouquet. Je ne pouvais
pas lui offrir l'eau du bénitier et toucher ses grandes mains effilées,
si molles et si belles!
--Et si froides! dit Sténio entraîné par l'attention. Ce granit,
incessamment lavé par l'eau qui s'échappe du glacier, n'est pas plus
froid que la main de Lélia, à quelque heure qu'on la saisisse.
--Vous l'avez donc touchée?» dit le prêtre en l'étreignant avec rage.
Sténio le domina par un de ces regards magnétiques où la volonté de
l'homme se concentre au point de subjuguer la volonté même des animaux
féroces.
«Continuez! lui dit-il; je vous ordonne de continuer votre récit, ou,
avec mon regard, je vous fais tomber dans le gouffre.»
Le fou pâlit et reprit son récit avec la sotte frayeur d'un enfant.
«Eh bien! dit-il d'une voix tremblante et avec un regard timide, sachez
ce qui m'arrivait alors: je reniais Dieu, je maudissais mon destin, je
déchirais avec mes ongles les dentelles de l'aube sans tache dont
j'étais revêtu. Oh! je perdais mon âme, et pourtant je luttais...
Alors... ô mon Dieu, par quelles épreuves vous me faisiez passer!... Je
voyais du fond de la nef assombrie venir une ombre qui semblait fendre
la pierre des cercueils. Et cette ombre, insaisissable et flottante
d'abord, grandissait avec mon épouvante et venait me saisir dans ses
bras livides. C'était une horrible apparition: je me débattais contre
elle, je l'implorais en vain, je me jetais à genoux devant elle comme
devant Dieu.
«Lélia, Lélia! lui disais-je, que me demandes-tu? que veux-tu de moi? Ne
t'ai-je pas offert un culte profane dans mon coeur? Ton nom ne
s'est-il pas mêlé sur mes lèvres aux noms sacrés de la Vierge et des
anges? N'est-ce pas vers toi que ma main lançait les flots de l'encens?
Ne t'ai-je placée dans le ciel à côté de Dieu même, _demandeuse_
insatiable? Que n'ai-je pas fait pour toi! A quelles pensées terribles
et impies n'ai-je pas ouvert mon sein! Oh! laisse-moi, laisse-moi prier
Dieu, afin que ce soir il me pardonne et que je puisse aller dormir sans
que la damnation pèse sur moi! Mais elle ne m'écoutait pas, elle
m'enlaçait de ses cheveux noirs, de ses yeux noirs, de son étrange
sourire, et je me battais avec cette ombre impitoyable jusqu'à tomber
épuisé, mourant, sur les marches du sanctuaire.
«Eh bien! parfois, à force de m'humilier devant Dieu, à force d'arroser
le marbre avec mes larmes, il m'arrivait de retrouver un peu de calme.
Je rentrais consolé, je regagnais ma cellule silencieuse, accablé de
fatigue et de sommeil. Mais savez-vous ce que faisait Lélia, ce qu'elle
imaginait, la railleuse impie, pour me désespérer et me perdre? Elle
entrait dans ma cellule avant moi, elle se blottissait maligne et souple
dans le tapis de mon prie-Dieu ou dans le sable de ma pendule, ou bien
dans les jasmins de ma fenêtre; et à peine avais-je commencé ma dernière
oraison, qu'elle surgissait tout à coup devant moi, et posait sa froide
main sur mon épaule en disant:
Me voici! Alors il fallait soulever mes paupières appesanties, et lutter
de nouveau avec mon coeur troublé, et redire l'exorcisme jusqu'à ce
que le fantôme fût dissipé. Parfois même il se couchait sur mon lit, sur
mon pauvre lit solitaire et froid; il s'étendait sur ce grabat,
l'horrible spectre; et quand j'entrouvrais les rideaux de serge pour
m'approcher de ma couche, je le trouvais là qui me tendait les bras et
qui riait de mon épouvante! O mon Dieu! que j'ai souffert! O femme, ô
rêve, ô désir! que tu m'as fait de mal! Que de formes tu as prises pour
entrer chez moi! Que de mensonges tu m'as faits! Que de piéges tu m'as
tendus!
--Magnus, dit Sténio avec amertume, taisez-vous! vos paroles me font
monter le sang au visage. Il n'y a que l'imagination d'un prêtre qui
soit assez impudique pour flétrir ainsi Lélia.
--Non! dit le prêtre, je ne l'ai pas profanée même en rêve. Dieu me voit
et m'entend, qu'il me précipite dans ce gouffre si je mens! J'ai
courageusement résisté, j'ai usé mon âme, j'ai épuisé ma vie à ce
combat, et je n'ai jamais cédé, et l'ombre de Lélia est toujours sortie
vierge de ces nuits terribles. Est-ce ma faute si la tentation fut
grande? Pourquoi l'esprit de cette femme s'attachait-il à tous mes pas?
Pourquoi venait-il me chercher partout? Tantôt, assis au tribunal sacré
de la confession, j'écoutais avec recueillement les tristes aveux d'une
femme sillonnée de rides et couverte de haillons; et, s'il m'arrivait de
jeter les yeux sur elle en lui répondant, savez-vous quelle figure
m'apparaissait aux barreaux du confessionnal, au lieu de la face jaune
et flétrie de la vieille? La figure pâle et le regard méchant et froid
de Lélia. Alors ma parole restait paralysée sur mes lèvres; une sueur
pénible inondait mon front, un nuage passait sur mes yeux; il me
semblait que j'allais mourir. Ma langue cherchait vainement une formule
d'exorcisme, j'oubliais jusqu'au nom du Très-Haut; je ne pouvais
invoquer aucune puissance céleste, et cette hallucination ne cessait
qu'à la voix rauque et cassée de la vieille qui me demandait
l'absolution. Moi absoudre, moi délier les âmes, moi dont l'âme était
enchaînée par un pouvoir infernal! Mais heureusement Lélia n'est plus,
elle s'est damnée; et moi je vis, je serai sauvé! Car, je l'avoue, tant
qu'elle a vécu, j'étais en proie à d'horribles tentations; des pensées
bien plus destructives que tout ce que je vous ai dit fermentaient dans
mon cerveau, et s'y tenaient victorieuses pendant des jours entiers. Ces
pensées, c'était le doute, c'était l'athéisme qui pénétrait en moi comme
un venin. Il y avait des jours où j'étais si las de combattre, où
l'espoir du salut me luisait si faible et si lointain, que je me
rejetais de toute ma force dans la vie présente. Eh bien! me disais-je
soyons heureux au moins un jour, soyons homme, puisque nous ne pouvons
être ange. Pourquoi une loi de mort pèserait-elle sur moi? Pourquoi
consentirais-je à être retranché de la vie des hommes, en échange d'une
chimère d'avenir? Ils sont heureux, ils sont libres, les autres! Ils
respirent à l'aise, ils marchent, ils commandent, ils aiment, ils
vivent; et moi je suis un cadavre étendu sur un cercueil, la dépouille
d'un homme attaché à un débris de religion! Ils placent leur espoir en
cette vie; ils peuvent le réaliser, car ils peuvent agir. Et d'ailleurs
les choses que nous voyons existent; la femme qu'on peut étreindre dans
ses bras n'est pas une ombre. Moi je n'ai que l'espoir d'une autre vie,
et qui m'en répondra? Mon Dieu, vous n'existez donc pas, puisque vous me
laissez en proie à ces affreuses incertitudes? Il fut un temps, dit-on,
où vous faisiez des miracles pour soutenir la foi chancelante des
hommes; vous avez envoyé un ange pour toucher d'un charbon embrasé la
lèvre muette d'Isaïe; vous êtes apparu dans le buisson ardent, dans la
nuée d'or, dans la brise des nuits; et maintenant vous êtes sourd, vous
restez indifférent à nos erreurs et a nos fautes. Vous avez abandonné
votre peuple, vous ne tendez plus la main à celui qui s'égare, vous
n'adressez plus une parole d'encouragement et de force à celui qui
souffre et combat pour vous. Oh! vous n'êtes que mensonge et vain
orgueil de l'homme, vous n'êtes rien, vous n'êtes pas!...
«Ainsi je blasphémais et je me laissais emporter à la fougue des désirs.
Oh! si j'avais osé m'y livrer tout à fait!... si j'avais osé revendiquer
ma part de vie et posséder Lélia seulement par la volonté!... Mais cela
même je ne l'osais pas. Il y avait toujours au fond de moi une crainte
morne et stupide qui glaçait mon sang au plus fort de la fièvre. Satan
ne voulait ni me prendre ni me lâcher. Dieu ne daignait ni m'appeler ni
me repousser. Mais tous mes maux sont finis, car Lélia est morte, et je
reviens à la foi; elle est bien morte, n'est-ce pas?»
Le prêtre pencha sa tête sur son sein et tomba dans une profonde
rêverie. Sténio le quitta sans qu'il s'en aperçût.