Ce jeune homme mérite plus de compassion, Lélia. Je croyais que vous
n'aviez que les grâces et les adorables qualités de la femme. En
auriez-vous aussi la féroce ingratitude et l'impudente vanité? Non,
j'aimerais mieux douter de l'existence de Dieu que de la bonté de votre
coeur. Lélia, dites-moi donc ce que vous voulez faire de cette âme de
poëte qui s'est donnée à vous et que vous avez accueillie, imprudemment
peut-être! Vous ne pouvez plus maintenant la repousser sans qu'elle se
brise; et prenez garde, Lélia, Dieu vous en demandera compte un jour;
car cette âme vient de lui et doit y retourner. Sans doute le jeune
Sténio doit être un des enfants de sa prédilection. N'a-t-il pas mis en
lui un reflet de la beauté des anges? Quoi de plus pur et de plus suave
que cet enfant? Je n'ai point vu de physionomie d'un calme plus
angélique, ni de bleu dans le plus beau ciel qui fût plus limpide et
plus céleste que le bleu de ses yeux. Je n'ai pas entendu de voix plus
harmonieuse et plus douce que la sienne; les paroles qu'il dit sont
comme les notes faibles et veloutées que le vent confie aux cordes de la
harpe. Et puis, sa démarche lente, ses attitudes nonchalantes et
tristes, ses mains blanches et fines, son corps frêle et souple, ses
cheveux d'un ton si doux et d'une mollesse si soyeuse, son teint
changeant comme le ciel d'automne, ce carmin éclatant qu'un regard de
vous répand sur ses joues, cette pâleur bleuâtre qu'un mot de vous
imprime à ses lèvres, tout cela, c'est un poëte, c'est un jeune homme
vierge, c'est une âme que Dieu envoie souffrir ici-bas pour l'éprouver
avant d'en faire un ange. Et si vous livrez cette jeune âme au souffle
des passions corrosives, si vous l'éteignez sous les glaces du
désespoir, si vous l'abandonnez au fond de l'abîme, comment
retrouvera-t-elle le chemin des cieux? O femme! prenez garde à ce que
vous allez faire! N'écrasez pas ce frêle enfant sous le poids de votre
affreuse raison! Ménagez-lui le vent et le soleil, et le jour, et le
froid, et la foudre, et tout ce qui nous flétrit, nous renverse, nous
dessèche et nous tue. Aidez-le à marcher, couvrez-le d'un pan de votre
manteau, soyez son guide sur le bord des écueils. Ne pouvez-vous être
son amie, ou sa soeur, ou sa mère?
[Illustration: Il y avait auprès d'elle le joli docteur... (Page 20.)]
Je sais tout ce que vous m'avez dit déjà, je vous comprends, je vous
félicite; mais puisque vous êtes heureuse ainsi (autant qu'il vous est
donné de l'être!), ce n'est plus de vous que je m'occupe: c'est de lui,
qui souffre et que je plains. Voyons! femme! vous qui savez tant de
choses ignorées de l'homme, n'avez-vous pas un remède à ses maux? Ne
pouvez-vous donner aux autres un peu de la science que Dieu vous a
donnée? Est-il en vous de faire le mal et de ne pouvoir faire le bien?
Eh bien, Lélia, s'il en est ainsi, il faut éloigner Sténio ou le fuir.