LE SONNEUR DE GARLAN

A Mademoiselle Sophie Godet.

I

C’est une vieille petite paroisse, là-bas, au fond du pays morlaisien,

dans la direction de la mer, sur le versant méridional de la combe du

Dourdu.

Une ceinture de collines l’enveloppe et l’isole. Elle est là, comme

nichée dans un creux de verdure, à l’écart des routes passantes. N’était

la pointe aiguë de son clocher, n’étaient surtout les gracieux carillons

qui s’en échappent aux dimanches et jours de fêtes gardées, rien ne

révélerait au monde son existence. Son joli nom de Garlan lui vient, à

ce qu’il paraît, d’un vieux saint oublié dont vous chercheriez vainement

la vie dans le Propre du diocèse.

De la mémoire même de saint Garlan il ne subsiste que ce dicton:

_An ôtro Sant Garlann

A rê cleïer aour gant bleuniô lann._

Ce qui veut dire: «Monseigneur saint Garlan fabriquait des cloches d’or

avec les fleurs de l’ajonc.» D’où il est permis d’inférer qu’il goûtait

fort ce genre de musique et que les Garlantais lui doivent, pour une

bonne part, la tradition des belles sonneries, qui est toute la gloire

de leur bourgade.

Cette bourgade se compose, au total, de l’église, du presbytère, de

l’école mixte, et d’un chapelet de maisons basses, égrenées autour du

cimetière qui promène sur leurs antiques chaumes moussus l’ombre dense

de ses grands ifs.

Dans l’une d’elles, que voile à demi une épaisse touffe de sureau,

habitait, il y a quelque cinquante ou soixante ans, Agapit Quesseveur,

plus souvent désigné par le sobriquet affectueux de Gapit,--abréviation

de son étrange prénom.

Il avait commencé, tout adolescent, par entrer en apprentissage à

Morlaix.

Morlaix,--la ville des cigarières,--est aussi, comme chacun sait, la

capitale des tonneliers. Dans la profondeur des hautes bâtisses

moyenâgeuses de la rue des Nobles ou de la rue des Archers se creusent

des espèces d’arrière-cours où les sombres maçonneries qui les encadrent

entretiennent une constante humidité de sépulcre et ne laissent pénétrer

qu’un filet de jour spectral, tombé du mince hublot de ciel que

découpent les toits en surplomb. Des ombilics, des scolopendres, de

frêles fougères d’eau accrochent leurs végétations malades aux parois

suintantes des murs. L’odeur aigre des vieilles murailles, entassées sur

un dallage toujours gras d’une boue noirâtre, s’y mêle au moisi des

siècles, au relent de décomposition qui s’exhale des caves souterraines,

glaciales et putrides comme des égouts désaffectés.

Cinq, six années durant, Gapit Quesseveur avait besogné, en qualité

d’apprenti tonnelier, dans une de ces basses-fosses, et déjà le bruit

courait à Garlan qu’il allait recevoir une paie de compagnon,--avant

même d’avoir atteint l’âge de la conscription,--lorsqu’un après-midi de

septembre, vers l’époque de la Foire-Haute, on l’avait vu rentrer au

village, en charrette, allongé sur une botte de paille et si différent

de lui-même qu’il en était devenu méconnaissable. Vous eussiez dit son

fantôme. Il avait fallu le descendre de la voiture et le transporter à

bras jusqu’à son lit, comme un blessé, comme un moribond...

Longtemps il était demeuré dans l’impossibilité de se mouvoir, les

membres travaillés d’un mal secret qu’une rebouteuse, mandée de

Plougaznou, avait déclaré sans remède.

Cela lui était arrivé tout d’un coup, sans qu’il sût comment. Une nuit,

il avait rêvé qu’on lui sciait les os et, le lendemain, il avait

constaté avec épouvante que ni ses jambes, ni ses mains ne lui

obéissaient plus.

Le sentiment unanime fut qu’il y avait du surnaturel dans son cas. Les

gens de la ville avaient dû lui jeter un sort.

Sa mère, veuve, et qui de quatre enfants n’avait conservé que lui, le

soigna du mieux qu’elle put, avec des onguents de bonne femme, des

oraisons compliquées et des pèlerinages aux sanctuaires les plus réputés

de la région, particulièrement à Notre-Dame du Rélecq dont elle balaya

la chapelle, selon le rite, par trois lundis consécutifs.

Au bout de quelques mois de ce régime, et sa jeunesse aidant, Gapit

Quesseveur se rétablit.

Il se rétablit, mais resta chétif et contrefait, la taille comme cassée

en deux par le milieu des reins, les épaules déviées, le col infléchi en

avant du torse,--objet d’étonnement et de commisération pour les

personnes de son voisinage que déconcertait toujours un peu

l’inquiétante anomalie de cette tête de jeune homme sur ce corps de

vieillard.

Il fut des semaines sans se risquer hors du courtil familial: son

infortune lui pesait comme une honte.

Le recteur lui apportait de temps en temps les consolations d’usage:

--Il n’est que de se soumettre à la volonté de Dieu, mon enfant.

Il hochait la tête, murmurait:

--N’empêche que je serai toujours un propre à rien.

Mais ce n’était pas cette pensée dont il souffrait le plus: il y en

avait une autre, tout au fond de lui, qu’il n’eût jamais avouée, pas

même en confession à l’article de la mort, et qui, la nuit, le tenait

éveillé de longues heures à sangloter, sangloter sans fin, la face

enfouie dans son traversin de balle d’avoine...

* * * * *

Peu à peu, cependant, il prit sur lui de sortir, de se montrer; et, pour

n’être pas complètement à la charge de sa mère, «Gritta la veuve», dont

les ressources étaient plus que modestes, il se procura quelques vagues

besognes domestiques, comme d’éfibrer du chanvre ou de teiller du lin.

Bientôt, s’aguerrissant, il porta ses services dans la bourgade, là où

il ne s’agissait que d’un petit coup de main à donner. On le vit, à la

forge, tirer le soufflet; chez le sabotier, affûter les tarières et les

gouges; à l’église, cirer le chœur ou ranger les chaises autour des

piliers, sous la direction de Jannou, le sacristain; mais surtout, les

jours de baptêmes ou d’enterrements, doubler Justin Lissillour, le

sonneur, pour carillonner les _Te Deum_ ou marteler les glas.

Les cloches lui étaient des amies et des confidentes: elles

accueillaient sa peine et la berçaient, en l’étourdissant.

A exercer ainsi sa faiblesse, il lui sembla que les forces lui

revenaient, il rêva d’une résurrection possible: l’espoir, le désir

violent de la santé ranimaient ses énergies éteintes.

Un dimanche de juillet, il alla jusqu’à se faire beau, comme avant sa

maladie, et parut à la grand’messe. Il crut remarquer, pendant l’office,

qu’on ne le regardait plus avec les mêmes yeux de commisération. Ce fut

chez lui plus que du soulagement, presque de l’orgueil.

Dans le cimetière, à l’issue de la cérémonie, il se mêla aux groupes des

autres jeunes hommes, ses camarades d’antan, échangea des bonjours avec

les figures de sa connaissance, s’enhardit à ne point détourner la tête

lorsque les jeunes filles débouchèrent du porche pour se répandre parmi

les tombes. Une d’elles, l’apercevant, vint à lui:

--Dieu merci, vous voilà sur pied, Gapit Quesseveur, dit-elle d’une voix

joyeuse dont le timbre le pénétra jusqu’aux moelles.

--Oui, Jeanne-Louise, balbutia-t-il.

Ce fut tout ce qu’il put répondre. Il se tenait devant elle, pâle, la

gorge sèche, tout son sang formant boule dans son cœur étranglé. Alors,

Jeanne-Louise fut comme gênée, elle aussi, et, feignant de chercher

quelqu’un des yeux dans la foule, elle jeta d’un ton rapide où perçait

une légère nuance d’embarras:

--Puisque vous êtes bien à présent, si vous passez à notre porte, entrez

boire un verre de cidre, n’est-ce pas, Gapit?

Il répondit pour la seconde fois:

--Oui, Jeanne-Louise.

Déjà elle s’éloignait par une allée transversale. Il vit son châle vert

et sa coiffe blanche s’effacer derrière les ifs... «Puisque vous êtes

bien à présent», avait-elle dit. Oh! comme il eût voulu courir après

elle, la saisir par le bas de sa robe, lui crier, les mains jointes:

«Ayez pitié, Jeanne-Louise! Il n’est pire souffrance que d’aimer!...»

Ames d'Occident · 第 19 / 45 题