A François Lestic.
I
Ceux de mes compatriotes qui ont connu Ervoanic Prigent se le rappellent
encore. Il était de ces types qu’on n’oublie pas.
Quand on le voyait paraître dans les bourgs du Trégor,--avec son éternel
chapeau haut de forme, aux plis avachis d’accordéon, que festonnait une
guirlande de fausses fleurs, avec son antique habit à queue dont les
longues basques traînantes faisaient derrière lui une espèce de sillage
dans la poussière ou la boue des rues,--vite, les enfants accouraient de
tous les seuils, et c’étaient à chacun de ses pas des appels bruyants,
des cris à fendre les oreilles:
--Ervoanic! Ervoanic!
Lui, habitué à ces ovations, les accueillait avec une condescendance
hautaine de souverain en tournée, ne s’offusquant même point si elles
dépassaient parfois les bornes des familiarités permises.
Il se campait fièrement, au beau milieu de la place du village, croisait
l’un sur l’autre les revers de son habit à basques, promenait autour de
lui un regard digne, et envoyait de la main les saluts protecteurs à
toute la séquelle des polissons.
Il était réputé pour un être simple, ou, comme on dit là-bas, pour un
«innocent». On s’en amusait, tout en lui témoignant cette sorte de
vénération superstitieuse qui s’attache, en Basse-Bretagne, à la
sacro-sainte confrérie des mendiants.
A vrai dire, cependant, Ervoanic ne mendiait pas.
Jamais on ne le vit tendre son chapeau sur la route, ni quêter aux
portes un morceau de pain. Il eût refusé l’aumône, si on la lui avait
offerte. Ses principes, là-dessus, étaient inflexibles. Non, Ervoanic
Prigent, roi des royaumes illimités du rêve, ne sollicitait la charité
de personne: il se contentait, selon sa propre expression, de «vivre sur
le commun».
Ce soi-disant idiot avait, en effet, résolu le problème de l’existence
avec toute l’ingéniosité d’un homme d’esprit.
Sa méthode était la suivante.
Il avait son jour pour se rendre à chaque maison de quelque importance,
le jour où il était assuré d’y faire le meilleur repas. Il connaissait
par une série d’expériences soigneusement contrôlées les menus habituels
de toutes les grosses fermes et de tous les manoirs du pays, à six
lieues à la ronde, et ne se montrait, par exemple, à Coat-Garan que le
mercredi soir, qu’il y savait réservé à la soupe fraîche, au Gollod que
le samedi matin, qu’il y savait consacré aux bonnes crêpes chaudes.
Vous pouvez croire qu’il se présentait au moment voulu. Jamais ni trop
tôt ni trop tard. Pas une fois la mémoire de son estomac ne se trouva en
défaut, au cours d’une carrière qui fut pourtant des plus longues, car
il approchait de la centaine lorsqu’il s’en alla, comme il disait,
«goûter à la cuisine du bon Dieu».
Il mourut saintement, n’ayant, en ses quatre-vingt-dix-sept années
terrestres, commis qu’un péché, un péché de gourmandise, cela va de soi.
L’histoire en est demeurée célèbre dans tous les lieux jadis hantés de
sa douce et charmante folie.
Et voici comme on raconte, en Trégor, «le péché d’Ervoanic Prigent».