Le cours inférieur du Tage divise le Portugal en deux moitiés inégales,
fort différentes par l'aspect général et les contrastes du sol et du
climat. C'est dans la vallée de ce fleuve que s'opère la transition
naturelle entre le nord et le sud de la Lusitanie; c'est là aussi qu'à
la faveur du magnifique estuaire envoyé par l'Océan au-devant du fleuve
a pu s'établir la capitale de la contrée et l'une des cités les plus
importantes de l'univers.
A son entrée dans le Portugal, en aval du pont grandiose d'Alcántara, le
Tage, qui sert d'abord de frontière commune entre les deux pays, est
encore un fleuve encaissé, rapide, inutile pour le commerce aussi bien
que pour l'irrigation des plateaux riverains; il se trouve à près de 140
mètres au-dessus du niveau de la mer et doit traverser encore un chaînon
de rochers, au défilé de Villa-Velha de Rodão. Au delà, sa vallée
s'élargit peu à peu, puis, quand le fleuve a reçu son grand affluent le
Zezere, alimenté par les neiges de la serra Estrella, il change de
direction et coule, vers le sud-ouest, dans un lit obstrué d'îles et de
bancs de sable. Dans cette partie de son cours, ses eaux, devenues
tranquilles, sont navigables en toute saison. Le fleuve traverse déjà
les terres d'alluvion qu'il a portées lui-même pour en combler la partie
orientale de son estuaire, et se divise en bras tortueux autour des îles
changeantes. Au-dessous du village de Salvaterra commence le delta
proprement dit; le grand lit continue de longer à droite la base des
collines, tandis que le lit secondaire va recevoir à gauche les deux
rivières de Sorraia et de Santo Estevão et limite, à l'est, la grande
île de Lezirias, terre basse et presque inhabitée où serpentent des
canaux marécageux. Vers la partie méridionale de l'île, les deux bras
qui l'entourent sont déjà la mer; le flot les élargit deux fois par jour
et s'étale au loin sur les plages. Les eaux fluviales se perdent dans le
vaste estuaire de Lisbonne, auquel on a gardé le nom de Tage, mais qui
est vraiment un golfe dont l'eau est plus ou moins salée, suivant
l'alternance des crues et des étiages; déjà tout près de l'extrémité
septentrionale du vaste bassin, entre Sacavem et Alhandra, des salines
bordent la rive. Le contraste de la mer et du courant fluvial se montre
nettement: d'un côté sont les eaux profondes où voguent les navires; de
l'autre, le flot rapide courant sur un lit de sable, que les paysans
traversent à gué pendant les mois de sécheresse.
[Illustration: Nº 169.--ESTUAIRE DU TAGE.]
[Illustration: PONT ROMAIN D'ALCANTARA. Dessin de Taylor, d'après une
photographie de M.J. Laurent.]
Le Tage est une des rivières qui, par la direction de leur cours,
témoignent le plus clairement de la tendance qu'ont les eaux courantes
de l'hémisphère boréal à empiéter sur les terres de leur rive droite.
Jadis, lorsque la grande mer intérieure qui recouvrait les plateaux de
la Nouvelle-Castille se vida par l'issue du Tage, ce fleuve dut rouler
une quantité d'eau fort considérable qui déblaya une partie des collines
de la Lusitanie. Or la configuration du sol permet de voir, comme sur
une carte en relief, que les courants ont passé en déluge sur les terres
de la rive gauche et en ont nivelé les saillies, puisqu'ils ont
incessamment gagné vers la droite, c'est-à-dire vers le nord, pour
longer la base des montagnes et des collines du système de l'Estrella.
Les deux rives du Tage offrent le même contraste que les bords des
fleuves de la Sibérie: la rive gauche ou celle d'outre-Tage (Alemtejo)
est la côte d'aval; la rive droite est la berge d'amont; de ce côté se
trouvent les pentes rapides, les falaises et des hauteurs de plusieurs
centaines de mètres, que la majesté de leur aspect permet presque de
qualifier de montagnes.
La petite chaîne irrégulière qui forme l'ossature de la péninsule
comprise entre le Tage et l'Océan, au nord de Lisbonne, ne se relie aux
monts de l'Estrella que par un seuil raviné, où passe le chemin de fer
de Santarem à Porto, et où s'entremêlent les sources des deux versants.
Au sud de Leiria, les collines, déjà plus hautes, servent de
contre-forts à un sommet dominateur, la Serra do Aire ou «Montagne du
Vent», d'où l'on voit s'étendre à ses pieds, comme un immense tapis
brodé, les campagnes verdoyantes qu'arrosé le Tage et les landes rousses
de l'Alemtejo. Au sud, le Monte Junto est un autre point culminant des
hauteurs de l'Estremadure; il projette à l'ouest un seuil latéral, qui
va former une saillie triangulaire en dehors de la côte, et se rattache
par une plage basse à l'île rocheuse du cap Carvoeiro. Cette île, moins
grandiose d'aspect que l'Argentaro et le Circello du littoral italien,
mais non moins curieuse au point de vue géologique, porte la forteresse
et la petite ville de Peniche, où les femmes, presque isolées du monde,
passent leur temps à faire de la dentelle. Au large, une barre
sous-marine réunit le cap Carvoeiro à l'île de Berlinga, environnée
d'écueils, et aux Farilhãos, également redoutés des marins. Un
pittoresque château fort, qui sert en même temps de prison, s'élève sur
l'île de Berlinga, au-dessus d'un petit havre de pêcheurs.
[Illustration: Nº 170.--PENICHE ET LES BERLINGAS.]
Entre l'estuaire de Lisbonne et la mer, la péninsule rétrécie n'offre
plus qu'un dédale de collines peu élevées, mais présentant néanmoins de
grandes difficultés aux communications, à cause de l'étroitesse des
vallées et de leurs brusques contours. C'est dans cette région
tourmentée que Wellington établit, pendant la guerre péninsulaire, ses
fameuses lignes de Torres Vedras, qui transformaient tout le district de
Lisbonne en un vaste camp retranché. Au sud de ces collines, dont
chacune portait sa redoute, se dressent d'autres collines. Toute la
contrée s'élève jusqu'au massif des admirables hauteurs de Cintra,
devenues si fameuses par leurs palais, leurs vallons ombreux, leur
climat délicieux, et le souvenir des événements qui s'y sont accomplis.
Une partie de ce massif, comprenant les hauteurs de Lisbonne jusqu'à
Sacavem, au bord septentrional de l'estuaire, est occupée par des masses
basaltiques, qu'ont rejetées d'anciens volcans. Durant l'époque
géologique actuelle, aucun nouveau flot de lave ne s'est épanché des
crevasses de ces montagnes, mais il est probable que les terribles
tremblements de terre de 1531 et de 1755 avaient leur cause dans
l'agitation des matières bouillantes et des gaz enfermés sous les
couches superficielles. La première série de secousses dura huit jours,
et renversa un grand nombre d'édifices. Quant à l'ébranlement du siècle
dernier, on sait quels désastres en furent la conséquence; peut-être
aucune des violences de la nature ne fit-elle plus d'impression sur les
esprits des peuples de l'Europe. Dès le premier choc, qui pourtant ne
dura pas plus de quatre à cinq secondes, une grande partie de Lisbonne
était en ruines; plus de quinze mille habitants, même trente ou quarante
mille, suivant quelques historiens, étaient écrasés sous les débris de
3,850 édifices; une minute après, une vague de douze mètres de hauteur
s'élançait de la mer et noyait les fuyards entassés sur le quai. Un seul
quartier, l'Alhama, ou Mouraria, l'ancien lieu de résidence assigné aux
Maures, au pied de la citadelle, échappa au désastre. L'incendie, qui
s'éleva des foyers engloutis, dévora des milliers de maisons que la
secousse avait laissées debout; pour empêcher le pillage, le marquis de
Pombal fit ériger la potence au milieu des ruines: sans l'énergie de cet
homme, la cour se serait enfuie, dit-on, pour transférer le siége du
gouvernement à Rio de Janeiro. Du centre de vibration, qui probablement
se trouvait sous Lisbonne même ou dans le voisinage immédiat, les
oscillations du sol se propagèrent sur un espace immense, que les
historiens de la terrible catastrophe ont diversement évalué, mais qui
ne peut avoir été moindre de 3 millions de kilomètres carrés. Porto fut
partiellement démolie; le havre d'Alvor, dans les Algarves, fut comblé;
les murs de Cádiz furent jetés bas; et l'on affirme que presque toutes
les grandes villes du Maroc tombèrent de la secousse. Une certaine
activité intérieure du sol se manifesterait encore, s'il est vrai que
les roches «poussent» au fond de l'anse de Seixal, dans la partie de
l'estuaire située au sud de Lisbonne, et qu'il ait fallu interrompre
pour cette raison la construction des navires qui se faisait dans cette
baie.
La configuration de la côte et des montagnes, du «Roc de Lisbonne» au
cap d'Espichel, fait présumer que, dans l'antiquité géologique, des
changements bien plus grands encore se sont opérés dans la forme de la
contrée. La courbure si admirablement régulière du littoral qui se
développe au large de l'entrée de Lisbonne, forme dans son ensemble un
seul trait géographique violemment scindé en deux parties par le goulet
de l'estuaire. Ce détroit lui-même, plus géométriquement taillé que
celui de Gibraltar, s'ouvre comme une sorte de défilé régulier, comme
une «cluse» entre l'Océan et la mer intérieure de Lisbonne; il semble
s'être insinué par une fissure entre le massif de Cintra et l'arête
isolée des monts d'Arrabida, qui limitent au nord la baie de Setúbal, et
dont la masse principale se compose de roches crétacées, semblables à
celles de la péninsule du nord. Très-probablement les deux groupes de
collines faisaient partie du même système de montagnes, et le Tage, qui
se déverse actuellement dans la mer par l'estuaire de Lisbonne, allait
la rejoindre autrefois par celui de Sado, à travers les vastes plaines
d'origine tertiaire qui constituent le sol de l'Alemtejo. Quoi qu'il en
soit, peu de régions du littoral méritent plus que la côte de Lisbonne
d'être étudiées, et promettent aux géologues une histoire plus
attachante.
[Illustration: Nº 171.--ENTRÉE DU TAGE.]
Il ne reste plus de la catastrophe du siècle dernier que des traces
insignifiantes, et la capitale du Portugal, quoique peuplée seulement de
la moitié des habitants qu'elle eut au commencement du seizième siècle,
s'est complétement relevée de ses ruines. Même les quartiers du centre,
qui avaient été renversés de fond en comble, sont remplacés par des
blocs d'édifices réguliers, ayant sinon une beauté architecturale, du
moins cette majesté froide que donnent la symétrie des lignes et la
longueur des perspectives. L'antique cité d'Olissipo, qu'une légende
classique dit avoir été fondée par le sage Ulysse, occupe maintenant, au
bord du Tage, un espace d'environ 5 kilomètres; mais si l'on considère
comme une dépendance naturelle du la capitale les faubourgs qu'elle
projette, à l'est et à l'ouest, le long du rivage, la ville n'a pas
moins de 14 kilomètres, de Poço de Bispo à la Tour de Bellem (ou Belem).
Dans l'intérieur des terres, Lisbonne, que l'on ne pouvait manquer, en
la comparant à Rome, de dire également bâtie sur sept collines, emplit
les vallons, et gravit les hauteurs jusqu'à 2 ou 3 kilomètres en
moyenne; en outre, elle s'est agrandie aux dépens de l'estuaire, en
consolidant et en rattachant à la terre ferme les laisses indécises qui
découvraient à basse mer. Une admirable promenade, l'Aterro de Bõa
Vista, qui se prolonge de Lisbonne vers Bellem, sur un espace de plus
d'un kilomètre, a pris la place de vases nauséabondes. C'est de
l'estuaire du Tage, ou mieux encore des collines du sud, qu'il faut
contempler le panorama de la ville. Vues ainsi à distance, Lisbonne, ses
tours, ses coupoles, ses promenades, présentent un spectacle vraiment
enchanteur, qui justifie bien le mot des Portugais:
_Que não tem visto Lisbõa,
Não tem visto cosa bõa!_
(Qui n'a pas vu Lisbonne, n'a rien vu de beau!)
Il est vrai que l'intérieur de la superbe métropole ne répond pas à
l'imposante beauté de l'extérieur. Lisbonne possède une grande place de
nobles proportions, dite Largo do Comercio; elle a tous les édifices qui
appartiennent à l'organisme d'une capitale et d'un grand port de
commerce, palais, églises et cathédrale, bourse et douane, université,
collége et théâtres; mais, à l'exception de la chapelle de São João
Baptista, qui fut érigée dans l'église de São Roque, elle n'a point
d'édifice vraiment remarquable. La fameuse chapelle, l'une des
constructions les plus somptueuses qui existent, a été en entier montée
à Rome, où elle fut temporairement exposée dans la basilique de
Saint-Pierre, et d'où elle fut expédiée par fragments: colonnes, autel,
panneaux, pavé, tout n'y est que marbre, porphyre, jaspe, cornaline,
lapis-lazuli. En dehors de la ville, la seule construction vraiment
grandiose et célèbre à bon droit est l'aqueduc, os Arcos das Agoas
Livres, qui apporte à la ville l'eau pure puisée près de Bellas, à une
quinzaine de kilomètres vers le nord-ouest. Dans la plus grande partie
de son cours, l'eau coule en souterrain, mais, en approchant de
Lisbonne, elle franchit une vallée sur un pont superbe de trente-cinq
arches de marbre, dont l'une n'a pas moins de 75 mètres de hauteur. Il a
été construit sous le règne de João V, le _Rei Edificador_, pendant la
première moitié du dix-huitième siècle. Le tremblement de terre de 1755
ne lui fit aucun dommage.
Si Lisbonne est relativement pauvre en monuments curieux, elle possède
en compensation d'inestimables priviléges donnés par la nature; peu de
villes ont été mieux dotées que ne l'a été la célèbre cité. De même que
les conditions du sol et du climat expliquent en grande partie les
destinées du Portugal, de même l'histoire de Lisbonne se lit dans les
traits du milieu géographique. En premier lieu, cette capitale se trouve
à peu près exactement sur la ligne médiane de tout le littoral
portugais, à l'endroit autour duquel devaient le mieux s'équilibrer
toutes les forces du pays. En outre, Lisbonne a le précieux avantage de
posséder un port excellent, accessible aux plus grands navires, puisque
la profondeur du chenal d'entrée dépasse partout 30 mètres; il est
parfaitement protégé contre les vents dangereux du sud-ouest, et se
prolonge jusqu'à plus de 10 kilomètres en amont de la ville; les navires
y sont amenés par la marée et en sont remportés par le jusant. Ce port
est à la fois un estuaire et la bouche de l'un des fleuves de la
Péninsule qui se prêtent le mieux au commerce dans la partie inférieure
de leur cours; les chalands, portant les denrées locales, et les
bâtiments long-courriers viennent à l'encontre les uns des autres dans
la même rade. Les flottes réunies dans le port de Lisbonne ne sont pas
seulement à l'abri des orages; grâce à l'heureuse configuration du
littoral, il est, en outre, facile de les défendre contre les attaques
du dehors. Des deux côtés la terre s'avance en promontoire, comme pour
fermer l'estuaire, et ne laisse aux navires, entre les charmants rivages
de ses collines, qu'un étroit goulet de passage, dont la largeur varie
de 1 à 3 kilomètres, et que l'on a bordé de bastions et de forts. Deux
ouvrages de défense croisent leurs feux, à l'entrée même du détroit: sur
un promontoire du nord, le fort São Julião; sur un îlot de la pointe
méridionale, la Tour de Bugio.
[Illustration: LISBONNE. Dessin de Taylor, d'après une photographie de
M.J. Laurent.]
Toutefois l'importance naturelle de Lisbonne ne lui vient que pour une
faible part de sa position par rapport au reste du Portugal: elle lui
vient surtout de la situation qu'elle occupe relativement à l'Europe et
au monde. Tant que le grand mouvement de l'histoire ne dépassa point le
bassin de la Méditerranée, pendant la période gréco-romaine et presque
tout le moyen âge, Lisbonne, ne se trouvant pas encore sur un des grands
chemins des nations, ne pouvait évidemment sortir de son obscurité; mais
dès que les Colonnes d'Hercule eurent cessé d'arrêter les marins, dès
que les navigateurs italiens eurent enseigné leur art aux Portugais, le
beau port du Tage devint l'un des principaux points de départ des
navires de découverte. Lisbonne devenait le véritable observatoire de
l'Europe vers les mers atlantiques. Nulle cité n'était mieux placée pour
les explorateurs qui voulaient se rendre aux Açores, à Madère, aux
Canaries, pour ceux qui avaient à suivre les côtes du Maroc,
prolongation naturelle du littoral portugais vers le sud, et qui, de
promontoire en promontoire, cherchaient à contourner le continent
africain. On sait avec quel succès les marins de Lisbonne accomplirent
leur oeuvre de découverte: ils finirent par donner à leur mère patrie un
littoral immense, d'un développement beaucoup plus considérable que la
circonférence même de la terre. En Afrique, en Amérique, en Asie, dans
les îles de l'extrême Orient, les territoires censés appartenir à
l'imperceptible Portugal occupaient une prodigieuse étendue, dont nul
géographe n'eût pu tenter de se rendre compte. De pareilles conquêtes
étaient du domaine de l'épopée; il fallait un Camões pour les chanter.
Cette époque de gloire ne dura pas longtemps. La fière Lisbonne, que les
peuples orientaux désignaient sous le nom de «Résidence des Francs»,
comme si elle eût été la capitale de l'Europe, perdit sa prééminence
vers la fin du seizième siècle. Comparable à une petite barque de trop
forte voilure, la puissance du Portugal chavira soudain. Écrasée par le
terrible régime de Philippe II, corrompue, en outre, par des moeurs trop
luxueuses, énervée par le mépris du travail qu'engendre l'emploi du
labeur des esclaves, Lisbonne eut à céder une grande partie de son
commerce à ses rivales d'Espagne, tandis que les marins hollandais lui
enlevaient, en Amérique et aux Indes, ses plus riches colonies: le
monopole qu'elle avait exercé pendant plus d'un demi-siècle lui était à
jamais ravi. Mais, en dépit de tous ses désastres, en dépit du
tremblement de terre qui jeta bas ses édifices, Lisbonne a toujours tenu
un rang élevé parmi les villes commerçantes. Certes, ses quais sont loin
d'avoir l'animation de ceux de Marseille, de Liverpool ou de la Havane;
les eaux de sa rade ne sont pas incessamment sillonnées par les vapeurs,
et la forêt de mâts est encore loin d'y avoir l'étendue qu'elle eut aux
grandes époques de la prospérité nationale; mais il faut reconnaître que
Lisbonne n'est pas encore à même de tirer parti de tous ses avantages
[212].
[Note 212:
Commerce de Lisbonne, en 1868 105,388,000 fr.
Mouvement des navires » 3,286 navires jaugeant 1,213,000 tonnes.
]
Sans doute la grande cité du Portugal est devenue le point d'attache de
plusieurs lignes de grands paquebots transocéaniques; en outre, elle est
la tête de ligne du réseau des chemins de fer européens; mais quels
détours bizarres fait encore la voie ferrée pour aller rejoindre Madrid
par les solitudes de l'Estremadure espagnole et les plateaux de la
Manche! Une voie de communication directe vers la France et le reste de
l'Europe manque toujours à Lisbonne, non-seulement à cause de la
jalousie des Espagnols, mais aussi à cause du manque d'initiative des
Portugais eux-mêmes; d'ailleurs, cette route eût-elle existé, les
fréquentes révolutions de l'Espagne en auraient détourné les voyageurs
et les marchandises. C'est donc à l'avenir qu'il appartient encore de
faire du port de Lisbonne un grand lieu d'échange entre les nations.
L'importance croissante du Brésil, avec lequel le Portugal a gardé tant
de rapports intimes, ne peut manquer de réagir favorablement sur la
prospérité de l'ancienne métropole. Quand la colonie se fut affranchie
des liens du monopole, Lisbonne, privée de son commerce exclusif, se
crut ruinée du coup; mais elle peut attendre du Brésil libre beaucoup
plus que ne lui eût donné le Brésil asservi. Cette contrée d'outre-mer
est le meilleur client du Portugal, puisque la moitié des exportations
de Lisbonne lui est destinée; pour l'importation, le Brésil est au
deuxième rang, quoique de beaucoup dépassé par l'Angleterre.
Quant à l'Espagne, qui pourtant confine au Portugal sur près de 1,000
kilomètres d'étendue, Lisbonne ne fait avec elle, pour ainsi dire, aucun
commerce maritime, et, par le chemin de fer, elle ne lui expédie guère
que les porcs de l'Alemtejo. Récemment encore, il n'y avait que très-peu
de relations, même de simple voisinage, entre Lisbonne et la partie
espagnole de la Péninsule; mais les dernières guerres civiles ont forcé
un si grand nombre de familles castillanes à chercher un refuge en
Lusitanie, que les moeurs locales en ont été changées. Naguère on ne
voyait que des hommes dans les rues de Lisbonne; les dames portugaises
restaient presque enfermées comme aux temps de la domination musulmane;
mais l'exemple des alertes et libres Espagnoles a trouvé de nombreuses
imitatrices et la physionomie de Lisbonne y a beaucoup gagné.
Les villes qui entourent la capitale ne sont pas moins célèbres par la
beauté de leurs sites que la métropole du Portugal ne l'est elle-même
par son commerce et son importance historique. Placée dans cette zone
heureuse où n'atteignent plus les froidures du pôle, et qui n'a point à
subir les sécheresses et les brouillards sans fin, l'Estremadure
portugaise est une des contrées de l'Europe dont le climat se rapproche
le plus de celui des «îles Fortunées» et des «bienheureuses Antilles»;
malheureusement les oscillations de température y sont parfois
très-brusques. La neige est si rare à Lisbonne, qu'on lui donne le nom
de _chuva branca_, ou de «pluie blanche»; on la voit de loin resplendir
sur les sommets de la serra Estrella et de la serra de Lousão; mais
quand elle tombe, par exception, sur le littoral, le peuple y reconnaît
un signe de mauvais augure. Encore au siècle dernier, le prodige d'une
neige abondante effrayait tellement les habitants de Lisbonne, qu'ils se
précipitaient dans les églises, s'imaginant que la fin du monde
approchait.
Un autre grand avantage de climat que possèdent les villes de plaisance
des environs de Lisbonne est celui que leur donne l'alternance régulière
des brises. A partir du mois de mai, pendant toute la belle saison, le
vent souffle de terre au lever du soleil; vers le milieu de la journée
il a tourné au sud; le soir, il vient de l'ouest et du nord-ouest, et
pendant la nuit, c'est un vent du nord: cette brise tournante, à
laquelle on attribue une action des plus salubres sur l'atmosphère,
accomplit une rotation complète durant les vingt-quatre heures; aussi
lui donne-t-on le nom de _viento roteiro_ ou «vent giratoire». Quant aux
vents généraux, ils sont beaucoup moins réguliers. Ainsi, les courants
polaires, arrêtés par les _serras_ transversales de la contrée, ne
peuvent suivre leur direction normale; ils soufflent directement du nord
en longeant la côte, ou bien se transforment en vent d'est, en
parcourant tous les plateaux de l'intérieur de l'Espagne. Ce sont ces
courants atmosphériques venus de l'est qui apportent les lourdes
chaleurs de l'été. A Lisbonne, le thermomètre marque exceptionnellement
jusqu'à 38 degrés [213]; en 1798, il s'est même élevé à 40 degrés: les
observations comparées montrent que si la moyenne de chaleur est plus
haute à Rio de Janeiro, c'est à Lisbonne que se fait le plus sentir
l'ardeur des jours caniculaires.
[Note 213:
Température moyenne de Lisbonne (juillet) 32°,56
» la plus haute 39°
» la plus basse -2°,5
Jours sans nuages 150
]
[Illustration: Nº 172.--ZONES DE VÉGÉTATION DU PORTUGAL.]
La pénétration mutuelle des climats du nord et du sud dans cette zone
fortunée donne un double aspect à la végétation. Le dattier commence à
se montrer dans les jardins de la basse Estremadure; le palmier
chamaerops croît librement sur les plages; l'agavé, dressant son superbe
candélabre de fleurs, de même que sur les côtes mexicaines, est assez
commun pour avoir donné naissance à une industrie spéciale, celle des
dentelles en «fil d'agavé»; les camellias y sont plus beaux que dans
toute autre partie de l'Europe; les nopals aux raquettes armées de dards
entourent les champs, comme en Sicile et en Algérie. Les arbres
fruitiers des pays méditerranéens y mûrissent leurs fruits à la
perfection; même les manguiers des Antilles, introduits récemment, ont
trouvé dans le Portugal un climat qui leur convient. Les oranges ont
mérité d'être appelées en plusieurs langues et même jusqu'en Egypte des
_portogalli_, comme si la Lusitanie était la contrée où les hommes
avaient vu pour la première fois la merveilleuse pomme d'or. D'après
plusieurs linguistes, le nom que l'on donne aux oranges dans mainte
partie de l'Indoustan, _chintarah_ ou _chantarah_, ne serait qu'une
corruption du mot Cintra. A l'époque de leur prépondérance commerciale
dans l'Inde, les Portugais avaient si bien célébré la magnificence et la
fécondité de leurs jardins royaux, que les habitants de Goa s'en
souviennent encore.
De toutes ces villes entourées de _quintas_ et de parcs, Bellem
(Bethléem) est la plus rapprochée de Lisbonne; elle n'en est séparée que
par un ruisselet auquel un pont mauresque valut le nom d'Alcántara.
C'est aussi la plus connue de tous ceux qui arrivent à Lisbonne par mer,
car elle est située en avant de la capitale, sur le rivage même du canal
de l'estuaire, et l'on aperçoit de loin son admirable tour carrée, de
style un peu arabe, si puissante par sa masse, si gracieuse par les
sculptures de ses fenêtres et de ses guérites en encorbellement. C'est
tout près de cette tour, fondée par le roi Jean, «le Prince Parfait,»
que se trouve l'emplacement d'où Vasco de Gama partit pour la mémorable
expédition qui donna aux Portugais le chemin des Indes orientales: un
magnifique couvent de Hiéronimites bâti par Manoel le «Fortuné», le
«seigneur de la conquête, de la navigation et du commerce de l'Ethiopie,
de l'Arabie, de la Perse et de l'Inde», rappelle ces temps légendaires
de la gloire passée du Portugal. Le couvent a été changé en
établissement d'éducation.
Oeiras, au débouché de sa petite rivière descendue des hauteurs de
Cintra, garde l'entrée septentrionale de l'estuaire du Tage par son fort
de São Julião; plus loin est Carcavellos, aux excellents vins; puis,
déjà sur le bord de la grande mer, vient la ville de Cascães, dont le
petit port est protégé par une citadelle. Au delà le rivage est désert;
seulement de petites tours de garde s'élèvent de distance en distance au
bord des plages et des falaises. Par contre, les collines abruptes de
Cintra qui se dressent au nord de cette partie du littoral sont une des
régions les plus populeuses de la Péninsule, une des celles où le
mouvement des voyageurs est le plus actif. En s'élevant de Lisbonne vers
les hauteurs de Cintra, soit par la grande route de voitures, soit par
le chemin de fer à rail unique construit par l'ingénieur Larmanjat, on
voit se succéder à droite et à gauche les châteaux et les villas de
Bomfica, le palais royal de Queluz, les maisons de plaisance de Bellas,
où sourdent des eaux minérales et la fontaine qui alimente l'aqueduc de
Lisbonne. Cintra même est entourée de petites villes d'hôtels et de
jardins, San Pedro, Arrabalde, Santa Estephania. Au sud de ces groupes
d'habitations s'élève la colline qui porte le château somptueux et
original de la Penha, palais fantastique, à la fois indou, persan,
italien, gothique, dont les contrastes bizarres sont adoucis par des
massifs d'ombrages et des cascades de lianes fleuries. Les nombreux
visiteurs de Cintra gravissent aussi l'éminence où se trouvent les
débris de l'ancien château des Maures et pénètrent dans les cavernes du
«couvent de liége», ainsi nommé des plaques de liége qui garnissaient
les murailles pour parer à l'humidité de la pierre. De toutes ces
hauteurs la vue est fort belle; elle est tout à fait grandiose du haut
des falaises que termine la fameuse «Quenouille» ou _Roca_, dont les
marins ont fait le «Roc de Lisbonne:» c'est le promontoire le plus
occidental de tout le continent européen. Les vagues de l'Atlantique
viennent se briser sur les blocs épars à sa base et leur masse rompue,
changée en écume, s'engouffre en mugissant dans les cavernes du rocher
où tourbillonnent les oiseaux de mer. Sur le revers septentrional du
promontoire se déroule l'une des plus belles vallées de la Péninsule,
celle de Collares, si fameuse par ses jardins et ses bosquets
d'orangers: c'est le «San Remo» du Portugal.
La ville de Mafra, située plus au nord, non loin des bains de mer
d'Ericeira, sur un plateau stérile et monotone, possède aussi un énorme
palais, l'Escorial des rois de la maison de Bragance, transformé
actuellement en école militaire. Pour achever cette prodigieuse bâtisse,
pleine d'églises, de chapelles, de cellules et d'appartements
ecclésiastiques, João V dépensa tout l'argent du Portugal; il y gagna le
titre de «roi Très-Fidèle», que lui donna la cour de Rome. Lorsqu'il
mourut, il n'y avait pas même dans le trésor de quoi faire dire une
messe pour le repos de son âme. Bien plus curieux que l'immense caserne
de Mafra, avec son millier d'appartements et ses 5,200 fenêtres, sont
les autres édifices de fondation royale qui se trouvent à une centaine
de kilomètres plus au nord, à la base occidentale de la serra do Aire,
non loin des célèbres thermes de Caldas da Rainha et de la vieille cité
mauresque d'Obidos. Le couvent délaissé d'Alcobaça, bâti au milieu du
douzième siècle en souvenir de victoires remportées sur les Maures, est
un beau monument d'un gothique austère, encore embelli par le charme
spécial que les ruines donnent à toute architecture. Batalha, autre
couvent qui rappelle la défaite des Castillans dans la plaine
d'Aljubarrota, en 1385, est un édifice aux sculptures beaucoup plus
riches. Les ornements des portails, du cloître, de la salle du chapitre,
de la chapelle dite «imparfaite» parce que le roi Manoel la laissa
inachevée, sont tellement ciselés, fouillés, travaillés dans tous les
sens, qu'ils semblent figurer des étoffes de guipure. Le goût de toutes
ces sculptures est douteux, mais on en admire le merveilleux fini.
D'ailleurs on exagère souvent la richesse architecturale du couvent de
Batalha: presque tous les voyageurs le décrivent comme bâti en marbre
blanc, tandis qu'il est en réalité construit d'une pierre de sable
calcaire, absolument semblable à celle qu'emploient tous les habitants
du pays pour l'édification de leurs masures.
La ville de Leiria, dans le territoire de laquelle est situé Batalha,
est elle-même une ville ancienne et curieuse, occupant un fort beau site
au confluent des deux rivières Liz et Lena, à la base d'un coteau que
termine un vieux palais mauresque. Ce fut jadis la résidence de Diniz,
le «roi Laboureur», celui auquel on doit la plantation du _pinhal_ de
Leiria, la plus belle forêt du Portugal. Après une longue décadence,
cette partie de la contrée a repris une certaine activité; dans les
environs, à Marinha Grande, s'élève une grande verrerie, qui communique
par chemin de fer avec le port presque circulaire appelé Concha de Sao
Martinho.
[Illustration: COUVENT DES CHEVALIERS DU CHRIST A THOMAR. Dessin de
Taylor, d'après une photographie de J. Laurent.]
Sur le versant oriental des montagnes qui dominent les plaines de
Batalha et d'Alcobaça se trouve Thomar, autre ville jadis fameuse par
son couvent; c'est le chef-lieu de ces chevaliers du Christ qui se
firent accorder par les rois de Portugal le droit exclusif de la
conquête et de l'exploitation des contrées lointaines des Indes et du
Nouveau Monde, et qui, après de grandes actions d'éclat, devinrent, par
leur âpreté commerciale et leur impitoyable monopole, les principaux
auteurs de la décadence de leur patrie. Aujourd'hui Thomar, arrosée par
des eaux abondantes qui en font une petite Venise, est une ville de
filatures; mais l'activité commerciale s'est portée surtout vers les
localités riveraines du Tage, et notamment vers Santarem, qui des pentes
de sa montagne, appelée la «Merveille», contemple le cours tortueux du
fleuve, ses îles verdoyantes, et les terres bosselées de l'Alemtejo.
Actuellement, Santarem et sa voisine, la ville fortifiée d'Abrantes, ont
pour principale occupation d'alimenter Lisbonne de légumes et de fruits.
Leurs campagnes sont de vraies forêts d'oliviers.
Au sud de l'estuaire du Tage, la faible profondeur des eaux, la nature
sablonneuse du sol, les marécages qui bordent les ruisseaux, sont de
grands obstacles à l'établissement de villes considérables; ces plages
seraient très-probablement désertes, si Lisbonne n'avait besoin de se
compléter sur cette rive par des ateliers, des magasins, des chantiers,
des embarcadères. Après Almada, la ville de plaisance, qui est déjà sur
le goulet de l'estuaire, plusieurs villages, Seixal, Barreiro, Aldea
Gallega, Alcochete, sont ainsi devenus des faubourgs grandissants de la
capitale, et leur prospérité s'accroît ou diminue avec celle de la
grande ville. Par contre, on peut dire que le port de Setúbal, situé
plus au sud, à l'issue de l'estuaire du Sado ou Sadão, est ruiné par le
trop grand voisinage de Lisbonne. Setúbal a des avantages de premier
ordre, comme lieu d'exportation d'une riche vallée; son port est bien
abrité par l'abrupt chaînon de montagnes qui se dresse au nord-ouest et
la langue de sable recourbée au sud-ouest; une grande baie, ouverte
entre les deux caps d'Espichel et de Sines, invite les navires à
pénétrer dans la rade; mais Lisbonne est trop rapprochée: le Portugal
n'est pas assez riche pour alimenter de son commerce deux cités situées
à une faible distance l'une de l'autre. Cezimbra, placée à l'ouest de
Setúbal, sur la côte escarpée qui se termine au cap d'Espichel, est
également une ville déchue; enfin, la ville de Troja, qui précéda
Setúbal comme entrepôt commercial de l'estuaire du Sado, repose
maintenant sous les sables de la dune; les fouilles entreprises
récemment ont mis à découvert quelques mosaïques romaines, des assises
de marbre, et toute une rue tracée peut-être par les Phéniciens. Le
botaniste Link, qui vit encore quelques débris de la ville à la fin du
siècle précédent, y reconnut des restes de cours, semblables à celles
qui se trouvent au milieu de toute maison mauresque.
[Illustration: N° 175.--ESTUAIRE DU SADO.]
Quoique bien peu animée en comparaison de sa grande rivale des bords du
Tage, Setúbal a pourtant gardé le mouvement d'échanges que lui assurent
ses vins muscats, ses oranges délicieuses, et surtout le sel de ses
marais, très-renommé dans le Nord de l'Europe; c'est un précieux élément
de chargement pour les navires. On dit, et non pas seulement en
Portugal, que le sel de Setúbal est le «meilleur du monde» pour la
salaison des poissons. Les sauniers de Setúbal, qui pourraient faire
plusieurs récoltes par mois, se bornent à en faire deux par année; en
outre, ils ont soin de ne jamais vider les eaux-mères qui restent dans
les compartiments de leurs marais salants, et de laisser au fond le
tapis de conferves qui sépare le sel des autres chlorures, et produit
ainsi des cristaux d'une pureté presque chimique. Des tapis de roseaux
protègent les camelles contre les intempéries [214].
[Note 214:
Production du sel en Portugal (1870)........... 520,000 tonnes.
» dans le district de Setúbal.. 184,000 »
]
Setúbal et Cezimbra ont aussi dans les mers voisines d'énormes quantités
de poissons d'espèces diverses. Les eaux qui baignent le Portugal sont
d'une richesse extraordinaire en vie animale, sans doute à cause de la
rencontre des courants océaniques apportant chacun leur faune
particulière. De toutes ces eaux, les plus riches peut-être sont celles
de Setúbal; en comparaison, la Méditerranée et la baie de Gascogne sont
presque désertes. Les pêcheurs de Setúbal exploitent ces trésors de la
mer avec une singulière intelligence. Bien des siècles avant que les
savants eussent imaginé d'explorer le fond des mers pour en étudier les
organismes, lorsque la plupart des zoologistes affirmaient même que
nulle vie animale ne se hasarde dans les ténébreuses profondeurs de
l'Océan, les marins de Setúbal savaient capturer, à 500 et 600 mètres
au-dessous de la surface marine, d'énormes requins qui ne vivent point
ailleurs: hissés sur le pont de l'embarcation de pêche, ces animaux
semblent sur le point de faire explosion, tant ils sont gonflés par
l'air intérieur qui fait équilibre à la pression des couches supérieures
de l'eau marine. Quant aux espèces communes de la surface, c'est par
myriades qu'on les recueille. Les sardines se pêchent en si grande
quantité dans les eaux de Cezimbra, que le peuple les utilise,
non-seulement pour sa propre nourriture, mais encore pour celle de ses
cochons. Aux temps de sa grande prospérité commerciale, le Portugal
fournissait de poisson une grande partie de l'Europe; il exerçait même
une sorte de monopole pour la vente de la morue; ses marchands allaient
en porter jusqu'en Norvége. Vers la fin du quatorzième siècle, la ville
de Lisbonne s'était fait concéder par traité l'exploitation de pêche des
côtes anglaises. Chose qui paraît étrange aujourd'hui, c'étaient alors
les Lusitaniens qui se faisaient les initiateurs industriels des
populations de la Grande-Bretagne [215]!
[Note 215: Populations des villes de l'Estremadure:
Lisbonne...... 250,000 hab.
Setúbal....... 15,000 »
Bemfica....... 10,000 »
Cintra......... 10,000 »
Santarem....... 9,000 »
Thomar......... 5,000 »
]