PORTUGAL DU NORD. VALLÉES DU MINHO, DU DOURO, DU MONDEGO.

Les montagnes de la Lusitanie se rattachent au système orographique du

reste de la Péninsule, mais non pour former de simples contre-forts

s'abaissant graduellement vers la mer; elles se redressent en massifs

distincts, à formes originales, à contours imprévus. L'individualité du

Portugal se manifeste dans son relief comme dans l'histoire de ses

populations.

Pris dans leur ensemble, les groupes montagneux qui s'élèvent à l'angle

nord-oriental du Portugal, au sud de la vallée du Minho, peuvent être

considérés comme la digue extérieure de l'ancien lac qui recouvrait

autrefois toutes les hautes plaines de la Vieille-Castille. Des Pyrénées

à la sierra de Gata, la barrière était continue et sa rupture en

chaînons séparés est un fait relativement moderne, dû au travail érosif

des eaux torrentielles. Le principal percement, celui du Douro, n'a pu

se faire pourtant sans triompher d'énormes obstacles. En aval de sa

jonction avec l'Esla, le fleuve rencontre le mur des plateaux portugais

et doit en longer la base sur une centaine de kilomètres, avant de

trouver le point faible par lequel il peut s'échapper vers l'Atlantique.

Le massif le plus septentrional du Portugal, entre le cours du Minho et

celui de la Lima, est bien choisi comme borne politique des deux

nations, car par ses brusques escarpements et ses rochers, qui s'élèvent

au-dessus de la zone forestière, le monte Gaviarra, ou l'_Outeiro

Maior_, «la Grande Colline,» domine aussi bien la sierra Peñagache,

projetée à l'est, du côté de l'Espagne, que les hauteurs portugaises,

terminées à l'ouest par les coteaux de Santa Luzia. Immédiatement au sud

du défilé où s'engage la Lima pour sortir d'Espagne, se dresse un autre

massif escarpé de montagnes, dont l'arête, orientée du sud-ouest au

nord-est, sert de frontière entre les deux États: c'est la serra de

Gerez, région de montagnes tellement bizarre et tourmentée, qu'on ne lui

trouve guère d'analogue dans la Péninsule que la fameuse serranía de

Ronda. Quoique moins haute que le Gaviarra, il faut y voir néanmoins la

continuation de la branche principale des Pyrénées cantabres; la roche

granitique dont elle est composée, et l'alignement des divers groupes de

sommets que l'on voit se succéder au nord-est, à travers les provinces

espagnoles d'Orense et de Lugo, jusqu'au pic de Miravalles, témoignent

qu'elle se trouve bien sur le prolongement de la grande chaîne

pyrénéenne; tous les autres groupes de montagnes qui, sous divers noms,

se ramifient et s'entremêlent en labyrinthe dans la province de

«Par-delà les monts», _Tras los Montes_, ne sont que des hauteurs

d'ordre secondaire par rapport à la serra de Gerez. Elles paraissent

d'ailleurs moins élevées qu'elles ne le sont en réalité, car elles

reposent sur un plateau de 700 à 800 mètres d'altitude moyenne: en

maints endroits, on dirait de simples rangées de collines.

Les grandes montagnes de la frontière, Gaviarra, Gerez, Laróuco,

ressemblent aux monts de la Galice par le contraste de flores

distinctes, qui semblerait ne pas devoir se rencontrer dans la même

zone. Sur leurs pentes, le botaniste trouve un mélange singulier des

végétaux de la France et même de l'Allemagne avec ceux des Pyrénées, de

la Biscaye et des plaines du Portugal. Quant aux cimes plus

méridionales, notamment celles de la serra de Marão, qui s'avancent en

forme de promontoire, entre le cours du Douro et celui de son grand

affluent le Tamega, et qui protègent Porto et son district des vents du

nord-ouest, trop froids en hiver, trop chauds en été, c'est à peine si

l'on peut y étudier la flore arborescente, car les roches ont été

presque partout dépouillées de leur verdure. De même, les plateaux

schisteux qui se prolongent à l'est en dominant la vallée du haut Douro,

ont perdu leur parure naturelle de forêts: on n'y voit plus entre les

ceps et les pampres des vignes que les débris noirâtres de la pierre

délitée. L'ancienne faune des animaux sauvages a disparu en partie de

ces contrées, comme l'ancienne flore; mais les loups sont encore

nombreux et les bergers les redoutent fort. La chèvre des montagnes

(_capra aegagrus, hispanica_) se rencontrait par troupeaux dans la serra

de Gerez à la fin du siècle dernier; des voyageurs modernes disent

qu'elle existe encore. C'est probablement à la présence de ces chèvres

sauvages que les montagnes d'où s'écoulent les eaux de l'Ave, au

nord-est de Braga et de Guimarães, ont dû leur nom de serra Cabreira.

Si la serra de Gerez peut être considérée comme l'extrémité du système

pyrénéen, la superbe serra da Estrella, qui s'élève entre le Douro et le

Tage, est bien le prolongement occidental de la série de chaînes qui

forme l'arête médiane de la Péninsule, entre les deux plateaux des

Castilles. Mais comme les _sierras_ de Guadarrama, de Gredos, de Gata,

les «monts de l'Étoile» ont une individualité distincte et ne se

rattachent au reste du système que par un seuil montueux et bizarrement

raviné. En pénétrant en Portugal, la sierra de Gata, qui s'étale en une

sorte de plateau, prend en conséquence le nom de las Mesas (Tables), et

va se relever en chaînes indistinctes, la serra Gardunha, la serra do

Moradel, entre le Zezere et le Tage. La grande rangée granitique de

l'Estrella, plus isolée et plus majestueuse que tous ces massifs

secondaires, s'élève en pente douce au-dessus de la région accidentée où

le Mondego et divers affluents du Tage et du Douro prennent leurs

sources. De ce côté, l'accès de la montagne est facile: c'est la _serra

mansa_, la «montagne douce»; du côté du sud, au contraire, au-dessus de

la vallée du Zezere, les escarpements sont abrupts, malaisés à gravir:

c'est la _serra brava_, la «montagne sauvage». Des lacs charmants,

disposés en vasques étagées comme les «laquets» des Pyrénées et les

«yeux de mer» des Carpathes, se rencontrent dans le voisinage du

principal sommet, le Malhão de Serra, et donnent lieu à diverses

légendes. Eux aussi sont censés être en communication avec la mer,

participer à son flux et à ses tempêtes, et cacher, comme elle,

d'immenses trésors dans leurs eaux. Les lacs et les cascades qui s'en

épanchent ont fait donner à plusieurs montagnes de ce massif le nom fort

juste «d'aiguières»: ce sont, en effet, des réservoirs de sources, que

les vents d'ouest, toujours chargés de pluies, prennent soin de ne

jamais laisser tarir.

Les pentes supérieures de la serra Estrella sont couvertes de neige

pendant quatre mois de l'année, et quelques cavités profondes en

conservent même en été. Les habitants de Lisbonne trouvent en abondance,

dans ces glacières naturelles, la provision qui leur est nécessaire pour

la confection de leurs sorbets. Même la serra de Lousão, qui prolonge au

sud-ouest les monts de l'Étoile, reçoit assez de neige en hiver pour en

alimenter les cafés de Lisbonne. C'est aux derniers promontoires du

Lousão que cesse le système orographique de l'Estrella. Les hauteurs et

les collines de l'Estremadure qui se prolongent au sud-ouest vers le

massif de Cintra et qui se terminent au Cabo da Roca, point de repère

des navigateurs, appartiennent à une formation distincte, et consistent

principalement en assises jurassiques revêtues au nord et au sud de

strates crétacées. C'est d'une façon tout à fait générale seulement que

l'on peut rattacher à l'arête «carpéto-vétonique» de la Péninsule ces

diverses petites serras et celles qui accidentent le plateau de Beira

Alta, au sud de la fosse profonde dans laquelle passe le Douro [207].

[Note 207: Altitudes diverses du Portugal, au nord du Tage:

Gaviarra 2,403 mèt.

Serra de Gerez 1,500? »

Laróuco 1,548 »

Serra de Marão 1,429 »

Malhão da Serra (Serra de Estrella). 2,294 »

Bragança 2,105 »

Lamego 1,514 »

Castello Branco 1,468 »

]

Exposées comme elles le sont à l'influence des vents océaniques et des

contre-alizés, tout chargés des vapeurs puisées dans les mers

équatoriales, les montagnes de Beira et d'Entre-Douro et Minho reçoivent

annuellement une très-forte part d'humidité. Les pluies tombent en

abondance sur leurs pentes, non par orages violents et soudains, comme

dans les pays tropicaux, mais par averses continues. C'est en hiver et

au printemps que les nuages se fondent le plus fréquemment en eau, mais

il pleut aussi dans les autres saisons; aucun mois ne se passe sans

apporter son contingent d'averses. En outre, les brouillards se montrent

très-souvent à l'issue des vallées et sur le littoral jusqu'à la

latitude de Coïmbre. Il est arrivé que dans cette ville la précipitation

annuelle de l'humidité s'est élevée à près de 5 mètres: même sur les

côtes occidentales de l'Ecosse et de la Norvége, le sol ne reçoit point

une quantité d'eau aussi considérable; seules des contrées tropicales

ont de pareils déluges atmosphériques.

Cette grande humidité de l'air, ce bain de vapeur dans lequel se trouve

immergé le Portugal du Nord ont pour conséquence une grande égalité de

climat. A Coïmbre, l'écart entre le mois le plus chaud et le mois le

plus froid est à peine de 10 degrés [208]. Les froidures ne sont

vraiment rigoureuses que sur les plateaux où souffle la bise, et les

chaleurs ne paraissent presque intolérables que dans les creux et les

vallées où l'air circule avec peine: telle est la fissure au fond de

laquelle coule le haut Douro; au pied des rochers qui réverbèrent les

rayons du soleil, à Penafiel notamment, on se sent comme dans un four.

Mais, si l'on ne tient pas compte de ces climats exceptionnels, on

trouve à l'ensemble du climat boréal de la Lusitanie un caractère

essentiellement tempéré. Ainsi qu'en témoigne, du reste, l'aspect des

forêts, des prairies et des champs, le Portugal du Nord appartient plus

à la zone de l'Europe centrale qu'à celle du monde méditerranéen. Si ce

n'est dans les jardins et à titre de curiosité, le palmier ne se montre

point en Portugal au nord de la vallée du Tage; mais l'olivier,

l'oranger, le cyprès y contrastent délicieusement avec les arbres du

nord.

[Note 208: Température de la Lusitanie septentrionale:

COÏMBRE, d'après Coello.

Hiver 11°,24

Printemps 17°,25

Été 20°,50

Automne 17°,40

Moyenne 16°,68

Mois le plus froid (janvier) 10°,7

Mois le plus chaud (juillet) 20°,8

_______

Écart 10°,1

PORTO, d'après D. Luiz (huit années).

Hiver 10°,6

Printemps 14°,8

Été 21°,0

Automne 16°,2

Moyenne 15°,6

Mois le plus froid (janvier) 10°,1

Mois le plus chaud (août) 21°,3

_______

Écart 11°,2

]

Une autre conséquence de l'extrême humidité de l'air et de la fréquence

des pluies est la multitude et l'abondance des cours d'eau. Camões et,

depuis ce grand poëte, des écrivains sans nombre ont célébré la beauté

des campagnes de Coïmbre qu'arrose le Mondego, le charme des cascades

qui ruissellent entre les branches, la pureté des sources qui s'élancent

des roches tapissées de verdure. Au nord du Mondego, le Vouga, qui va se

perdre dans les étangs marins d'Aveiro, puis les divers affluents du

Douro, et par delà ce fleuve, l'Ave, le Cávado, le Neiva, la Lima

serpentent également dans les campagnes les plus riantes, où la grâce de

la végétation se trouve rehaussée par le contraste des rochers et des

montagnes. La Lima n'est pas la seule rivière de ces contrées qui eût

mérité de faire oublier aux soldats romains les fleuves de leur patrie

et de recevoir d'eux, ainsi que l'affirme une tradition sans valeur, le

nom de la source grecque du Léthé. Tous les autres fleuves des provinces

septentrionales ont des rivages si charmants, que, n'était la trop

grande fréquence des pluies, on voudrait y vivre et y mourir. La Lima,

appelée Limia par les Espagnols, est de tous les cours d'eau de la

Péninsule le seul qui se trouve encore dans sa période de transition

géologique. Les autres ont déjà vidé les lacs du plateau dans lesquels

s'amassaient leurs eaux supérieures. La Lima, que retenait à l'ouest une

digue de rochers plus difficile à percer que celle du Tage et du Douro,

n'a pas encore complétement emporté le trop-plein de son bassin

d'origine: un grand marécage, la lagune Beon, ou Antela, rappelle les

temps où une vaste mer intérieure, semblable au lac de Genève,

emplissait encore son beau cirque de montagnes.

[Illustration: Nº 165.--VALLÉE DE LA LIMA.]

La pente moyenne des fleuves portugais est trop considérable et les

barres qui en défendent l'entrée sont trop périlleuses pour qu'ils aient

pu acquérir une grande importance comme chemins de navigation. Tous ont,

il est vrai, leur port d'accès, mais, à l'exception du Douro, qui roule

les eaux d'un sixième de la péninsule Ibérique, aucun ne peut servir de

débouché à de castes districts de l'intérieur et, par conséquent, n'a de

valeur sérieuse pour le commerce général de la contrée. Bien différente

du littoral de la Galice, si bizarrement découpé en golfes et en _rias_,

en innombrables havres de refuge, la côte de tout le Portugal du Nord se

développe en longues plages, fort dangereuses quand souffle le vent du

large, et redoutées à bon droit par les marins. De la bouche du Minho au

cap Carvoeiro, sur un développement d'environ 300 kilomètres, la plage

ressemble à celle des Landes françaises, entre l'estuaire de la Garonne

et la base des Pyrénées. Sauf le cap de Mondego et quelques monticules

isolés, au pied desquels s'enracinent les sables, la côte ne présente

que de longs estrans aux courbes régulières; toutes les inégalités

primitives du littoral, toutes les baies de formes diverses qui

pénétraient au loin entre les bases des montagnes, ont été masquées par

le cordon de sable, et les vagues le renouvellent incessamment en se

servant des matériaux que leur apportent les fleuves et de ceux qu'elles

prennent elles-mêmes en sapant les rochers granitiques de la Galice. A

la fin de l'époque glaciaire qui avait transformé l'Europe occidentale

en un autre Groenland, les plaines du Portugal étaient depuis longtemps

débarrassées de leurs glaces, tandis que les rivages de la Galice et des

Asturies en étaient encore encombrées; aussi les alluvions ont-elles pu

faire leur oeuvre au midi, tandis que plus au nord elle est encore bien

loin d'être achevée. L'apparence générale de la contrée témoigne que

toute la basse vallée du Vouga était jadis un golfe se ramifiant au loin

dans les terres; mais d'un côté les dépôts marins, de l'autre les

apports fluviaux ont comblé en grande partie l'ancienne mer intérieure.

Géologiquement, le bassin d'Aveiro offre la plus grande ressemblance

avec le bassin d'Arcachon. Ses eaux, de même que celles de tous les

fleuves de la côte, sont extrêmement poissonneuses; mais le Douro est le

cours d'eau le plus méridional de l'Europe où pénètrent encore les

saumons. La vie animale est tellement surabondante dans certaines

parties du Duero espagnol, que, suivant le proverbe, «son eau n'est pas

de l'eau, mais du bouillon.»

[Illustration: Nº 166.--DUNES D'AVEIRO.]

Comme la côte des Landes, la plage rectiligne de Beira-mar est en grande

partie bordée de dunes qu'a dressées le souffle de la mer. Derrière ces

dunes, les eaux douces de l'intérieur, remplaçant peu à peu les eaux

salées des anciens golfes, se sont amassées en étangs insalubres, et

leurs bords, comme ceux des eaux dormantes du sud-ouest de la France,

sont couverts de bruyères diverses, de fougères, d'arbousiers, de

superbes genêts, hauts de 6 à 10 mètres, tandis que les forêts voisines

sont formées de chênes-liéges et de pins. Une même formation géologique

a donné à l'ensemble de la végétation la même physionomie. Jadis aussi

les dunes de la côte portugaise étaient mobiles et marchaient à l'assaut

des campagnes cultivées de l'intérieur, mais, bien avant qu'on ne

songeât en France à les fixer par des semis, on avait eu cette idée en

Portugal. Du temps du roi Diniz «le Laboureur», dès le commencement du

quatorzième siècle, les collines de sable avaient déjà cessé de marcher;

des forêts de pins les avaient consolidées.

Les habitants de la partie cultivable des bassins du Minho et du Douro

sont très-nombreux, proportionnellement à la surface du sol. Dans la

province comprise entre les deux fleuves, la population est même

beaucoup plus dense que dans la province limitrophe de Pontevedra, la

plus riche de toute l'Espagne en hommes. Si la France était relativement

aussi peuplée que l'est la province du Minho, elle aurait près de 70

millions d'habitants. Pour trouver dans cet espace étroit la nourriture

suffisante, il faut que les Portugais du Nord travaillent avec beaucoup

de zèle, et leur province est, en effet, la mieux cultivée de la

Péninsule. Ce fait s'explique d'ailleurs par la raison bien simple que

les cultivateurs sont en grand nombre propriétaires ou du moins

_afforados_, c'est-à-dire usufruitiers inamovibles, moyennant un tribut

nominal de quelques francs au propriétaire en titre. Presque tous les

paysans possèdent un intérêt direct dans la bonne exploitation des

richesses du sol, et peuvent transmettre leur propriété à l'un de leurs

enfants, qui dédommage ses frères et ses soeurs par une certaine somme

que fixe la loi. Grâce à cette tenure du sol, presque toutes les parties

basses de la Lusitanie du Nord sont cultivées comme un jardin. Dès le

siècle dernier, Link constatait que le nombre des paysans aisés était en

raison inverse du luxe des monastères et de l'étendue des grandes

propriétés: il n'est pas rare de rencontrer dans le Minho des paysannes

portant, comme les Frisonnes et les riches Serbiennes, de véritables

fardeaux de bijoux, surtout des colliers d'or, de style mauresque. Les

habitants de la contrée font preuve de la plus ingénieuse industrie pour

arroser les pentes supérieures des collines rocailleuses; en plusieurs

endroits, leurs travaux de recherche à la poursuite des sources

ressemblent à des galeries de mines. Nombre de montagnes ont été

taillées en terrasses _geios_ que l'on arrose avec le plus grand soin et

qui sont cultivées en prairies artificielles. Ce remarquable amour du

travail s'associe chez les Portugais du Nord à de hautes qualités

morales. D'après le témoignage universel, les habitants de ces contrées

seraient certainement les meilleurs de tout le Portugal par la douceur

du caractère, la gaieté, la bienveillance; pour la danse et les chants,

ce sont, dit un auteur, de vrais bergers de Théocrite. Souvent un jeune

homme défie envers un de ses compagnons, et l'autre lui répond en

chantant des rimes improvisées. Quelques-unes des populations du

littoral ont aussi une véritable beauté. Les femmes d'Aveiro, quoique

souvent affaiblies par les fièvres paludéennes, ont la réputation d'être

les plus jolies de tout le Portugal. M. Latouche croit reconnaître dans

les indigènes de ces districts les traits, la physionomie, les moeurs

d'une population orientale.

[Illustration: Nº 167.--PORTO ET LE «PAYS DE VIN».]

De nos jours, l'industrie agricole la plus importante des provinces du

Nord est la culture de la vigne et la préparation des vins connus d'une

manière générale sous le nom de vins de Porto. Le principal district de

vignobles, désigné d'ordinaire sous l'appellation de _Paiz do Vinho_,

occupe, au nord du Douro, entre les deux grands affluents le Tamega et

le Tua, des pentes du collines nues et sans arbres, fort laides à voir,

dont les schistes noirâtres et désagrégés sont exposés directement en

été à toute la force des rayons solaires, tandis que les vents âpres du

nord et parfois les neiges les refroidissent en hiver; mais, outre cette

région des vins exquis, de vastes espaces, moins favorables à la

production du liquide précieux, sont cultivés en vignobles dans toute

l'étendue de la contrée. Vers la fin du dix-septième siècle, le district

du haut Douro, actuellement si riche, était à peine cultivé, et ses

habitants étaient des plus misérables; tous les vins dits de Porto

provenaient alors des rives inférieures du Corgo. Les Anglais n'avaient

pas encore apprécié les vins de ces contrées, et Lisbonne leur

fournissait en abondance tous les crus portugais qui jusqu'alors avaient

flatté leur goût. La culture des vignobles du Douro ne prit une certaine

importance qu'après le traité conclu par lord Methuen, en 1703. Dès

lors, la réputation des vins secs de Porto ne cessa de grandir; une

compagnie, fondée par le marquis de Pombal, et plusieurs fois

transformée depuis, se constitua pour l'exploitation de vastes domaines

et pour l'achat, la manipulation et la garantie des vins; la ville de

Pozo de Regoa, située au bord du Corgo, dans une espèce d'entonnoir de

hautes collines aux crus renommés, devint une localité fameuse par ses

foires, où des transactions d'une heure faisaient la ruine ou la fortune

des négociants; enfin, toute une cité de celliers et d'entrepôts s'éleva

sur la rive gauche du fleuve, en face de la colline qui porte les

édifices de Porto. Depuis plus d'un siècle, le _port-wine_, vrai ou

frelaté, et d'ailleurs toujours fortement mélangé d'eau-de-vie, ainsi

que le _sherry_ (Jerez), est un des vins obligés de toute table anglaise

de la noblesse et de la bourgeoisie. Aussi presque tout le produit des

vendanges du Douro est-il expédié, soit directement en Angleterre, soit

dans les colonies britanniques et aux États-Unis; avant 1852, les

meilleures sortes, dites «vins de factorerie» (_vinhos de feitoria_), ne

pouvaient être envoyées qu'en Angleterre. Le Cap, les Indes anglaises,

Hongkong, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, en reçoivent tous une part

considérable par la voie d'Angleterre, tandis que la France, où ces vins

sont moins appréciés, en importe directement à peine une ou deux

centaines de barriques. Les Brésiliens et les Portugais du Brésil sont,

après les Anglais, les meilleurs clients de Porto; la mère patrie leur

envoie chaque année environ 40,000 hectolitres de vins. Il est bon

d'ajouter que les vignobles du Portugal ne produisent qu'une faible

partie du liquide que l'on boit dans le monde sous le nom de

_port-wine_: on a calculé que, pendant les années de mauvaise récolte,

la consommation de ce que l'on appelait «vin de Porto» dépassait

cinquante et soixante fois la production réelle [209].

[Note 209:

Production des vignes du Portugal, avant l'oïdium (1853)

4,800,000 hectolitres.

Production moyenne des vignes d'Alto-Douro (Porto), en 1848.

533,000 hectolitres.

» » en 1870.

517,000 hectolitres.

Exportation en Angleterre. 169,000 »

» au Brésil. 45,220 »

» en France. 340 »

]

L'élève des mulets, très-bien pratiquée par les montagnards de Tras os

Montes, est aussi une source de revenus considérables pour les provinces

du Nord, de même que l'engraissement des bestiaux, animaux d'une rare

beauté, que l'on importe des provinces limitrophes de l'Espagne pour les

expédier en Angleterre. On s'occupe aussi de la culture des primeurs

pour le marché de Londres et même de Rio de Janeiro. Quant à l'industrie

proprement dite, elle est assez importante depuis le moyen âge dans

cette partie du Portugal, et la présence de nombreux Anglais, habiles à

profiter des ressources du pays, a donné une grande impulsion au travail

des manufactures. Porto a plusieurs filatures de coton, de laine et de

soie, des fabriques d'étoffes, des usines métallurgiques, des

raffineries de sucre; ses joailliers, ses bijoutiers, ses gantiers sont

réputés fort habiles. Cependant l'exploitation du sol, l'industrie, le

commerce licite, enfin la contrebande, qui se pratique dans de vastes

proportions sur les frontières du district de Bragança, ne suffisent pas

à nourrir tous les habitants: le pays, surpeuplé, doit se débarrasser

chaque année de milliers d'émigrants qui, à l'imitation de leurs voisins

les Gallegos, vont chercher fortune à Lisbonne, ou même par delà

l'Océan, à Pará, à Pernambuco, à Bahia, à Rio de Janeiro, sur les

plateaux du Brésil. C'est en majeure partie des bassins du Minho et du

Douro que viennent les hardis colons qui ont fait et qui entretiennent

la prospérité du Brésil: quoique mal vus par les Brésiliens, ils sont

les véritables créateurs de la richesse dans la Lusitanie du Nouveau

Monde. La plupart des émigrants du Minho et de Tras os Montes qui se

rendent au Brésil, et qui sont au nombre de dix à vingt mille par an,

s'embarquent à Porto même; d'autres prennent Lisbonne pour première

étape. Naguère, avant que les chemins de fer n'eussent facilité le

voyage, les Portugais du Nord qui descendaient à Lisbonne, cheminaient

par troupes nombreuses, sous la direction d'un chef, ou _capataz_, et

suivaient, de _rancho_ en _rancho_, un itinéraire connu. Les habitants

du district de Vianna voyagent surtout comme plâtriers et maçons.

Certains districts sont presque uniquement habités par des femmes; les

hommes sont absents.

[Illustration: PORTO. Dessin de Taylor, d'après une photographie de M.J.

Laurent.]

[Illustration: N° 168.--SÃO JOÃO DA FOZ.]

Les populations des hautes provinces n'ont pas le seul privilège de

renouveler incessamment le sang des Portugais du Sud et de leurs parents

d'outre-mer, ce sont elles aussi qui ont donné son assiette politique à

l'État de Portugal. C'est le Porto Cale, situé là où se trouve

actuellement le faubourg de Villanova de Gaya, en face de la cité de

Porto, qui a donné son nom à l'ensemble de toutes les contrées

lusitaniennes; c'est à Lamego, sur les coteaux qui dominent au sud la

profonde vallée du Douro, que les Cortes auraient, suivant une tradition

plus ou moins justifiée, constitué le royaume de Portugal en 1143; Porto

fut d'abord capitale du nouvel État, de même que Braga avait été jadis

celle des rois suèves; et quand, après la courte domination des

Espagnols, le pays recouvra son indépendance politique, ce furent les

ducs de Bragança, dans le Tras os Montes, que l'on désigna pour la

royauté. Quoique l'admirable situation de Lisbonne et sa position

centrale lui assurent un rôle prépondérant, c'est fréquemment de Porto

que part l'initiative, quand un changement considérable se prépare. On a

remarqué que le succès des révolutions nationales et les chances des

partis dépendent surtout de l'attitude des énergiques populations du

Nord. Elles ont leur caractère propre, et n'obéissent point à Lisbonne

sans discuter la valeur des ordres; aussi Porto a-t-elle reçu le nom «de

cité mutine». Si l'on en croyait les _Portuenses_ eux-mêmes, ils

seraient de beaucoup les supérieurs de leurs rivaux les _Lisbonenses_

par l'énergie et la valeur morale; eux seuls seraient les dignes fils de

ces Portugais du grand siècle qui parcouraient les mers à la recherche

de peuples inconnus; en tout cas, ils se distinguent certainement des

habitants de la capitale par une allure plus décidée, une parole plus

brève, un regard plus ouvert. Dans le langage populaire, les gens de

Porto et ceux de Lisbonne sont désignés par les appellations peu nobles

de _tripeiros_ (mangeurs de tripes) et d'_alfasinhos_ (mangeurs de

laitue).

Porto ou O Porto, le «Port» par excellence, est la métropole naturelle

de toute la Lusitanie septentrionale et la seconde cité du Portugal par

son commerce et sa population; par l'industrie, elle se trouve au

premier rang. Vue des bords du Douro qui n'a guère en cet endroit plus

de 200 mètres, de large, elle se présente superbement en un double

amphithéâtre. Ses deux collines sont séparées par un étroit vallon

rempli d'édifices, et dominées l'une par la cathédrale, l'autre par le

haut et gracieux clocher _dos Clerigos_ (des Prêtres), qui sert de point

de reconnaissance aux navires cinglant de l'Océan vers la barre

d'entrée. En bas, de larges rues élégantes, tirées au cordeau, de belles

places, semblables à celles de toutes les villes modernes de trafic,

découpent en rectangles uniformes la ville du commerce et de

l'industrie, tandis que, sur les pentes, des rues escarpées et

sinueuses, des escaliers même, montent à l'assaut des quartiers élevés;

d'ailleurs, la propreté est partout fort grande; la ville tient à

mériter par sa bonne tenue les éloges de ses nombreux hôtes venus

d'Angleterre. Sur la rive gauche du fleuve s'étend en un long faubourg

la ville de fabriques et d'entrepôts, Gaya, dont les celliers

contiennent, dit-on, une moyenne de quatre-vingt mille pipes, soit

quatre cent mille hectolitres de vin. Sur les bords du fleuve, et sur

les terrasses qui le dominent, se prolongent de fort belles promenades,

d'où l'on voit se dérouler les admirables perspectives du fleuve et de

ses longs méandres, avec les navires qui le sillonnent, et les maisons

de plaisance qui reflètent vaguement dans les eaux les faïences

bleuâtres de leurs façades. Au loin, sur les collines, se montrent

d'anciens couvents, des tours de défense, des villages à demi cachés

dans la verdure: telle est, sur un coteau de la rive méridionale du

Douro, au sud-est de Porto, la petite bourgade d'Avintes, célèbre par la

beauté de ses femmes. Elles apportent chaque jour à la ville la _broa_

ou pain de maïs, qui entre pour une si grande part dans l'alimentation

des Portuenses: le pain vient de Vallongo, situé à une quinzaine de

kilomètres au nord-est de Porto.

Du côté de la mer, les deux villes soeurs de Porto et de Gaya se

prolongent par des faubourgs dans la direction de l'embouchure, qu'elles

atteindront peut-être un jour, si les ressources locales continuent de

se développer, et si des voies nouvelles, communiquant avec l'intérieur

de l'Espagne, apportent au marché du bas Douro de plus grands éléments

de commerce. Malheureusement l'entrée du fleuve est trop peu profonde,

et, quand souffle le vent du large, elle est fort périlleuse d'accès. A

mer basse, le seuil n'a guère plus de 4 mètres de profondeur; en outre,

il n'a qu'une faible largeur et les rochers voisins mettent en péril les

embarcations qui le franchissent. Enfin, même dans le fleuve, les

navires de quatre à cinq cents tonneaux qui vont s'amarrer aux quais de

Porto et de Gaya ont aussi à craindre un danger, celui des crues; après

les grandes pluies, quand le fleuve gonflé s'exhausse dans son lit trop

étroit, il arrive souvent que les câbles se brisent et que les ancres

chassent sur le fond. C'est donc en dépit de grands désavantages que le

port du Douro rivalise d'activité avec celui du Tage [210].

[Note 210: Commerce de Porto en 1868:

Importations.. 44,370,000 fr.

Exportations.. 41,308.000 fr.

Total......... 85,678,000 fr.

]

La petite ville de São João da Foz, dont la forteresse surveille

l'embouchure du fleuve, porte sur sa colline un phare qui en signale les

dangers; mais elle n'a point de commerce elle-même: comme ses voisines

Mattozinhos et Leça, dont l'ancien couvent fortifié dresse encore son

donjon tel qu'il était au douzième siècle, elle est surtout fréquentée à

cause de la beauté de ses plages, de la pureté de ses brises marines, du

voisinage des forêts de pins: en été, chaque train y amène en multitude

les habitants de Porto. Ceux-ci se rendent aussi en grand nombre sur les

sables d'Espinho, au sud du fleuve, malgré l'odeur de poisson que répand

le village, peuplé de pêcheurs de sardines. Sur les côtes qui s'étendent

au nord jusqu'aux frontières de l'Espagne, maint petit havre du littoral

doit, comme São João, son mouvement d'affaires bien plus aux visiteurs

qui viennent s'y baigner qu'aux embarcations en quête de denrées. Tous

les ports de rivière de la Lusitanie du Nord ont encore moins d'eau sur

leur barre que n'en a le Douro et par conséquent ne peuvent être les

points d'attache que d'un faible commerce de cabotage. Le Minho, dont la

passe la plus profonde n'a guère plus de 2 mètres à marée basse, a pour

sentinelle portugaise, à son entrée, la petite bourgade fortifiée de

Caminha et «l'îlot», ou Insua, remarquable par sa source d'eau vive. La

Lima, d'un accès peut-être plus difficile encore, a cependant à son

embouchure une ville un peu plus importante que celles du Minho, la

coquette Vianna de Castello, si gracieusement nichée dans sa fertile

campagne semée de maisons de plaisance. A la bouche du Cávado est un

autre petit port, le bourg d'Espozende; puis sur l'Ave, vient la Villa

do Conde, à laquelle des chantiers donnent quelque animation. C'est là

qu'on lançait naguère ces navires si effilés et si rapides qui servaient

à faire la traite des esclaves: lors des grandes expéditions de

découverte qui ont illustré le Portugal, les meilleurs bâtiments étaient

ceux qu'avaient construits les charpentiers de Villa de Conde.

Parmi les cités situées dans l'intérieur de la province d'Entre-Douro et

Minho, on célèbre Ponte de Lima, fameuse depuis les temps anciens par la

beauté champêtre de ses paysages, Barcellos, suspendue, pour ainsi dire,

aux escarpements qui dominent le Cávado et ses bords si bien ombragés,

Amarante, célèbre par ses vins et ses pêches, et fière de son beau pont

sur le Tamega; mais les deux villes vraiment importantes par leur

population, leur industrie, leur richesse, sont les deux cités voisines

de Braga et de Guimarães, toutes les deux admirablement situées sur des

hauteurs d'où l'on contemple les plus riches campagnes. Vieille colonie

romaine, capitale des Callaïques ou Galiciens, puis des Suèves,

résidence des anciens rois de Portugal, devenue, du temps de l'union

avec l'Espagne, la ville primatiale de toute la Péninsule, Braga

(_Bracaraugusta_) n'a pas seulement ses grands souvenirs, elle est aussi

une place de commerce et d'active industrie; on y fabrique, pour le

Portugal, le Brésil, les colonies de la Guinée, des chapeaux, des

lainages, des armes, des objets en filigrane d'une forme élégante et

pure. Guimarães n'est pas moins curieuse que Braga par ses monuments et

ses légendes du moyen âge. On y montre, près d'un porche d'église,

l'olivier sacré qui naquit d'un aiguillon planté dans le sol par Wamba,

quand il était encore laboureur, sans ambition de royauté; le vieux

château qui domine la ville et ses tours est celui où naquit Affonso, le

fondateur de la monarchie portugaise. Guimarães est aussi fort

industrieuse; elle a des fabriques de coutellerie, de quincaillerie, de

linge de table, et les visiteurs anglais ne manquent pas de s'y

approvisionner de boîtes de prunes bizarrement décorées. Dans les

environs jaillissent des eaux sulfureuses, très-fréquentées, que

connaissaient déjà les Romains sous le nom d'_Aquae Levae_. Les eaux les

plus célèbres du pays, las Caldas de Gerez, sourdent dans un vallon

tributaire du Cávado, au pied de monts escarpés, couverts de hêtres et

de pins.

[Illustration: COÏMBRE. Dessin de Taylor, d'après une photographie de M.

J. Laurent.]

Les villes de Tras os Montes, de même que celles de Beira Alta, au sud

de la vallée du Douro, se trouvent pour la plupart en des régions trop

montueuses et sont trop éloignées des grands chemins de commerce pour

avoir attiré les populations. Villa Real, sur le Corgo, est la localité

la plus commerçante du Tras os Montes, grâce aux vignobles des environs,

et possède de véritables palais; Chaves, près de la frontière d'Espagne,

est une ancienne forteresse, ayant gardé, sur le Tamega, un de ces

admirables ponts qui ont illustré le siècle de Trajan; elle était

célèbre, du temps des Romains, par ses eaux thermales, dont le nom

(_Aquae Flaviae_) est encore, sous une forme corrompue, celui de la

ville. Bragança, capitale de l'ancienne province de Tras os Montes et

dominée par son admirable citadelle, occupe, à l'angle nord-oriental de

la Lusitanie, une position des plus importantes pour le commerce

légitime ou de contrebande; suivant les oscillations des tarifs

douaniers, elle expédie de l'une ou de l'autre manière les étoffes et

les autres marchandises de ses entrepôts: c'est le centre le plus

important du Portugal pour la production des soies gréges. Au sud du

Douro, la ville pittoresque de Lamego, dominant le fleuve, en face de la

région des grands vignobles, est renommée pour ses jambons; Almeida, qui

veille à la frontière, pour tenir en échec la garnison espagnole de

Ciudad Rodrigo, disputait jadis à la ville d'Elvas le rang de première

citadelle du Portugal; Vizeu, célèbre par les hauts faits du Lusitanien

Viriatus à l'époque de la domination romaine, est un lieu de passage

important entre la vallée du Douro et celle du Mondego. Sa foire de mars

est la plus fréquentée de tout le Portugal. C'est dans la cathédrale de

Viseu que se trouve le plus remarquable tableau du Portugal, vrai

chef-d'oeuvre, attribué à un peintre dont l'existence même est

problématique, Gran Vasco. Les bergers des environs de Viseu sont les

hommes les plus beaux et les plus forts de tout le Portugal: tête et

jambes nues, ils ont un aspect fort sauvage, quoique, à l'égal de tous

leurs compatriotes, ils aient des manières polies et dignes.

Coïmbre, l'ancienne _Aeminium_ et l'héritière de la Conimbrica romaine,

dans le Beira-mar, est la cité la plus fameuse et la plus peuplée entre

les deux métropoles de Lisbonne et de Porto. Elle est connue surtout

comme ville d'université; ses mille ou quinze cents collégiens et

étudiants, jadis deux fois plus nombreux, ses professeurs en soutane,

tout un monde d'école qui rappelle les républiques universitaires du

moyen âge, donnent à la ville une physionomie particulière: c'est là que

le portugais se parle avec le plus de pureté. Coïmbre se distingue aussi

par la beauté de ses environs, ses bosquets d'orangers, ses maisons de

campagne éparses dans la verdure, son admirable jardin botanique où les

plantes tropicales s'entremêlent en groupes charmants aux végétaux de la

zone tempérée. Sur les bords du clair Mondego, d'où l'on aperçoit le

pittoresque amphithéâtre de la ville, s'étalant sur la pente du coteau,

on visite la _quinta das Lagrimas_ (maison des Larmes) où fut égorgée la

belle Inès de Castro, si cruellement vengée plus tard par son mari,

Pierre le Justicier. Sur le corps meurtri d'Inès les nymphes du Mondego

versèrent des larmes qui se sont changées en une source d'eau pure:

ainsi le raconte une légende créée peut-être par les beaux vers de

Camões, que l'on a gravés sur une pierre, à l'ombre des grands cèdres.

Peu de contrées en Europe sont aussi belles et d'un aspect plus

enchanteur que les campagnes du Beira-mar arrosées par le Mondego, cette

«rivière des Muses», d'autant plus chère aux Portugais qu'elle coule en

entier sur le territoire lusitanien. Un des villages situés entre

Coïmbre et la mer porte le nom bien mérité de Formoselha; une ville

voisine est appelée Condeça Nova, qu'une étymologie, probablement

erronée, fait dériver de Condeixa, c'est-à-dire «la Corbeille de

Fruits»; nulle ville ne serait mieux nommée; ses oranges, qui

fournissent à Coïmbre un de ses principaux articles de commerce, sont

exquises; ses jardins, bien cultivés, sont merveilleux par la verdure,

les fleurs et les fruits. Au nord, dans le beau groupe de montagnes qui

domine Coïmbre, l'ancien couvent de Bussaco, bâti sur une terrasse au

milieu de forêts solennelles où se mêlent les cyprès, les cèdres, les

chênes, les ormeaux, est un véritable lieu de délices. La large route

qui conduit au monastère transformé maintenant en un lieu de

villégiature pour les riches habitants de Coïmbre et de Lisbonne,

serpente, de détour en détour, sous les branches entre-croisées. Au pied

de la montagne jaillissent les eaux thermales de Luso, très-fréquentées

depuis quelques années, surtout à cause de la beauté des paysages

environnants. Les pins de Goa et d'autres arbres exotiques ont été

plantés, pour la première fois en Europe, dans la forêt de Bussaco.

Le port de Coïmbre, Figueira da Foz, l'un des mieux abrités du littoral,

a, comme les autres ports de rivière de la Lusitanie du Nord, le

désavantage d'être obstrué à l'entrée par un seuil de sable mobile.

Pourtant l'embouchure du Mondego reçoit un assez grand nombre de

caboteurs qui viennent y chercher les fruits et les autres denrées de

cette contrée si fertile: tous les vins du district de la Barraïda, que

produisent les plaines comprises entre le cours du Mondego et celui du

Vouga, ont même pris de leur port d'expédition le nom de «vins de

Figueira», sous lequel ils sont fort appréciés au Brésil. Les deux

autres ports les plus actifs de la contrée sont les deux villes d'Ovar

et d'Aveiro, situées dans la «Hollande portugaise», au bord des étangs

que les dunes du littoral ont séparés de la haute mer. Au moyen âge et

lors de la grande période des découvertes, un commerce fort important

d'échanges et de pêcherie se faisait par l'entremise de ces deux villes.

Aveiro posséda, dit-on, jusqu'à cent soixante navires qu'elle utilisait

pour la grande pêche. Les variations de la barre ont mis un terme à

cette prospérité. Le littoral sableux ne présentant point une résistance

suffisante à l'action des vagues, il se déplacerait à chaque tempête si

l'on ne travaillait à fixer la passe par des rangées de pieux, à la base

desquels la vase est affouillée par le courant; mais ces moyens ne

suffisent pas toujours et le chenal a fréquemment dévié. L'ancienne

ouverture, dite Barra da Vagueira, se trouvait près de l'extrémité

méridionale du long estuaire intérieur. Actuellement, la passe est

directement en face d'Aveiro: c'est par là que l'on expédie les sels,

les grains et les fruits qu'apporte de l'intérieur la rivière canalisée

du Vouga. Les marins d'Aveiro, de sa voisine Ilhavo et de la cité

d'Ovar, bâtie à l'extrémité septentrionale de l'estuaire, ont la

réputation d'être les plus vaillants du littoral. Ils s'occupent surtout

de la pêche de la sardine et de l'élève des huîtres; ils possèdent sur

le bord de la mer de grands établissements de salaison [211].

[Note 211: Villes principales des provinces du nord: Entre Douro et

Minho, Tras os Montes, Beira:

Porto 89,200 hab. en 1864.

Braga 19,500 »

Coïmbre (Coimbra) 18,000 »

Guimarães 15,000 »

Ovar 10,000 »

Viseu 9,000 »

Lamego 9,000 »

Vianna de Castello 9,000 »

Chaves 6,000 »

Aveiro 7,000 »

Figueira da Foz 7,000 »

Bragança 5,000 »

]

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 128 / 153 题